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Sortie des limbes, Moina Mathers, la grande prêtresse de l'imagerie occulte

(Mike Wilks)

(Mike Wilks)

Membre du Golden Dawn, une société secrète née en pleine vague ésotérique, Moina Mathers a posé les bases de l'imagerie qui hante aujourd'hui encore la pop culture.

«Ça ne me dit rien, non.» «Elle a vécu ici?» Les habitants de la petite copropriété du 28, rue Saint-Vincent, perchée sur la butte Montmartre, n’ont jamais entendu parler de Moina Mathers. Ni des cérémonies clandestines qu’elle organisait dans son jardin, à cette adresse, à partir de l’hiver 1900. À l’époque, le quartier inaugure son funiculaire, et Paris son métro. En octobre, tandis que l’Exposition universelle touche à sa fin, un jeune couple d’Anglais élit domicile dans ce coin populaire aux rues pavées encombrées de charrettes à bestiaux : Moina Bergson Mathers (la petite sœur du philosophe Henri Bergson) et Samuel Liddell MacGregor Mathers. 

Tous les deux viennent d’être exclus de la société secrète co-fondée à Londres par Samuel lui-même douze ans plus tôt: «The Hermetic Order of the Golden Dawn» («L’Ordre hermétique de l’Aube Dorée»). Une organisation –sans lien avec le parti d’extrême droite grec– qui enseigne le spiritisme et les voyages astraux à quelques dizaines de disciples, embarqués dans un parcours initiatique à treize niveaux: le «cursus studiorum magicorum». Après avoir ingurgité la théorie, les adeptes pratiquent des exercices pour favoriser la communication avec les «énergies». Par exemple, le «rituel mineur du Pentagramme»: un enchaînement très technique du signe de croix kabbalistique, d’inhalations, des postures face aux points cardinaux, de vibrations et d’invocations des archanges. 

La magie des jeux vidéo

Aujourd’hui encore, une poignée de groupes ésotériques à travers le monde se revendique du Golden Dawn et les créateurs de jeux vidéo s’en inspirent régulièrement. Dans Wolfenstein, le personnage du Dr Leonid Alexandrov est à la tête de «L’Aube d’Or», un comité de spécialistes des sciences occultes. Et le prochain volet de la série d’Ubisoft, Assassin’s Creed® Syndicate (sortie prévue cet hiver) parachutera les protagonistes dans le Londres de l’ère victorienne: il n’en fallait pas plus à quelques gamers pour faire des pronostics sur la présence des magiciens de l’Aube Dorée. 

 Sa devise, «Vestigia Nulla Restrorsum» («Je ne reviens jamais sur mes pas»)

Mais savent-ils qui était Moina Bergson Mathers? Propulsée au rang de prêtresse de l’Ordre dès 1888 par son époux qui avait décelé chez elle des dons de médium, elle fut ce que l’on appellerait aujourd’hui la directrice artistique de cette étonnante confrérie. Les spécialistes de l’ésotérisme connaissent bien Samuel Mathers, qui a créé le GD avec le médecin William Wynn Westcott. Mais presque tout le monde semble avoir oublié sa femme, Moina. Sa devise, «Vestigia Nulla Restrorsum» («Je ne reviens jamais sur mes pas»), a quasiment agi comme une injonction. 

Une symbolique très mashup

Mary K. Greer, une sexagénaire installée dans les montagnes de Caroline du Nord, aux États-Unis, est l’une des rares personnes à avoir retracé son histoire. Cette professeure de tarot, auteure d’un ouvrage de référence sur l’Aube Dorée, Women of the Golden Dawn, paru en 1995, découvre alors l’étendue du travail d’illustrations de la petite Bergson, au cœur de la philosophie du GD: la transmutation vers l’élévation intellectuelle et spirituelle maximale. 

En 1887, l’année précédant l’ouverture du tout premier temple en Angleterre, Samuel Mathers établit les rituels à venir à l’aide de vieux grimoires qui auraient été confiés par un pasteur anglican aux futurs fondateurs de la Société. Moina, sa compagne depuis quelques mois, se charge d’illustrer le manuel, notamment  avec les quatre « créatures »  du tétramorphe de l’Ancien Testament: le taureau, le lion, l’aigle et l’ange. Dans la foulée, elle peint les premières «voûtes des adeptes»: sept murs qui encerclent l’autel et le tombeau devant lesquels se déroulent les offices. Pour le code couleurs, elle respecte la symbolique des planètes (jaune pour le Soleil, rouge pour Mars, etc.). Puis elle ajoute des lettres de l’alphabet hébraïque ou des symboles astrologiques et alchimiques. Un mashup qui tient à la complexité des fondements mêmes du Golden Dawn. 

«Une main immortelle» prend le contrôle de la sienne et modifie son tracé

Kabbale, tantrisme et art celtique

Établie par des francs-maçons, cette communauté pioche ses croyances dans l’Égypte antique, la Kabbale, le tantrisme ou encore l’art celtique. Moina signe aussi le design du mobilier des temples et les images des cartes de tarot de l’Ordre. En 1897, MacGregor Mathers achève, pour un éditeur, un manuscrit sur un grand mage juif égyptien. Alors qu’elle en illustre la couverture, sa femme connaît une expérience paranormale à faire trembler n’importe quel accro à SyFy Channel: «une main immortelle» prend le contrôle de la sienne et modifie son tracé. Et le magicien barbu qui porte une couronne à trois étoiles qu’elle vient de dessiner se pare des traits de son mari. 

Pour Moina, il n’y a aucun doute, «les entités» ont voulu lui signifier la grande destinée de Samuel. En même temps, la jeune prêtresse voit son amoureux partout! Charismatique (parfois autoritaire), polyglotte, intello, féministe, végétarien, il lui en met plein la vue. Les dialogues de Moina avec les énergies peuvent laisser perplexe. Mais son penchant pour les arts, lui, est incontestable. Elle naît à Genève en 1865, dans une famille juive irlandaise où, comme chez les Jackson et les Fratellini, la création est une seconde nature. Ses grands-parents avaient bâti une synagogue dans la banlieue de Prague. Son père est pianiste et compositeur, et enseigne la méthode Chopin pour nourrir ses sept enfants. 

La bande initiale de l’Aube Dorée compte d’ailleurs une belle brochette d’artistes: le poète irlandais William Butler Yeats, l’écrivaine Olivia Shakespear

La comtesse de Glenstrae

Plusieurs de ces derniers gagneront leur vie comme philosophes ou profs de littérature. À commencer par Henri, professeur au Collège de France et Prix Nobel de littérature en 1927. Moina, de son côté, pianote un peu mais se passionne surtout pour les arts graphiques. Elle entre à la Slade School of Fine Art (les Beaux-Arts londoniens) en 1880. Elle découvre l’Art nouveau qui émerge à l’époque, et les trésors de l’Égypte antique. Nous nous sommes assurés qu’elle n’avait pas séché les cours auprès du service des archives du University College of London. 

Sa carte d’étudiante l’atteste: elle a été assidue jusqu’en 1886. C’était même une très bonne élève, à en juger par les quatre bourses qu’elle a décrochées au cours de ses études. Comme pas mal d’autres artistes (coucou Snoop Dogg), elle collectionne les blazes. Pour l’état civil, elle s’appelle Mina. Aux Beaux-Arts, sa BFF (Annie Horniman, une autre future prêtresse du G.D.), la surnomme «Berggie». Après son union avec Mathers –qui se prend lui-même pour un aristo–, elle s’approprie le titre de «comtesse de Glenstrae» et change «Mina» en «Moina», pour donner à son prénom une consonance celte. Lors des cérémonies, elle est «Isis» (la déesse égyptienne) ou «Vestigia» (en clin d’œil à sa devise). 

La vogue de l'ésotérisme

La bande initiale de l’Aube Dorée compte d’ailleurs une belle brochette d’artistes: le poète irlandais William Butler Yeats; l’écrivaine britannique Olivia Shakespear; l’actrice, metteuse en scène et cheffe d’orchestre Florence Farr, etc. Il faut dire que l’ésotérisme est très en vogue à l’époque chez les lettrés. Sir Arthur Conan Doyle, et avant lui Victor Hugo, Alexandre Dumas et George Sand, étaient accros au spiritisme. La raison du succès de ce mouvement est probablement son avant-gardisme. Déjà, les «spirites» étaient des militants philanthropes, pro-vote des femmes, abolitionnistes en matière de peine capitale, et pacifistes.

Quand elle décède, dix ans après son bien-aimé, toutes ses toiles sont brûlées sur ordre des «chefs secrets»

Bosseuse et diplômée d’une prestigieuse école, Moina Bergson avait les clés d’une success story en main. Mais tout bascule dans sa vingt-deuxième année. Au British Museum, elle croise le chemin de Samuel Mathers. C’est le coup de foudre: elle laisse tomber les quelques commandes de portraits avec lesquelles elle arrondit ses fins de mois, et se jette corps et âme dans le G.D. À partir de là, tous ses coups de pinceaux ont une vocation ésotérique. Sa copine Florence Farr tente de la convaincre de continuer les Beaux-Arts. En vain. 

Assassinat télépathique

Plus tard, dans des correspondances entre les deux amies que Mary K. Greer a retrouvées, Moina admet qu’elle regrette de ne pas avoir consacré plus de temps à ses activités artistiques personnelles. Après la mort de son mari, en 1918 (emporté par la grippe espagnole), elle essaie de se remettre au portrait. Mais elle a perdu la main. Il ne reste aujourd’hui de son travail que quelques dessins représentant des membres de sa famille ou Samuel. Et pour cause! 

Quand elle décède, dix ans après son bien-aimé, toutes ses toiles sont brûlées sur ordre des «chefs secrets». Ces étranges individus formaient une sorte d’unité d’élite spirituelle aux commandes de l’Aube Dorée. Quand un conflit d’egos (le fameux «schisme de 1900») avait opposé violemment Mathers et Westcott, les deux co-fondateurs, le premier avait prétendu s’être entretenu personnellement avec ces big boss invisibles, lesquels lui auraient alors remis les pleins pouvoirs de la Société. Un peu facile! 

Toujours est-il que la stratégie de destruction des œuvres de Moina se révèle inefficace à court terme, car dix-huit mois après sa mort, certains sentent toujours sa présence. Dion Fortune, l’une de ses rivales, va même jusqu’à l’accuser d’avoir diligenté un meurtre (depuis l’au-delà, donc) via la magie noire: celui de Netta Fornario, une trentenaire ayant succombé mystérieusement sur l’île d’Iona, en Écosse. Aucune preuve, bien sûr, n’accrédite la thèse de l’assassinat télépathique. D’ailleurs, la seule devise de Moina suffit à la laver de tout soupçon de come-back mal intentionné. Souvenez-vous: «Je ne reviens jamais sur mes pas.»

 

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