France

Monsieur le Président, nous voulons des conférences de presse! par Thomas Legrand

Thomas Legrand, mis à jour le 22.09.2009 à 16 h 35

Nicolas Sarkozy s'exprimera mercredi 23 septembre à la télévision sur TF1 et France 2, dans les JT de 20 heures, dans un cadre «négocié» avec les chaînes. Ce sera confortable et sécurisé. Il y aura bien une conférence de presse de Nicolas Sarkozy vendredi 25 septembre à New York, à l'issue de l'Assemblée Générale des Nations Unies mais uniquement, bien sûr, sur les questions de politique étrangère. Il n'a pas le choix, c'est un fait presque institutionnalisé.

Le Président de la République ne tient pas de conférence de presse en France. C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi qui suis journaliste, ça veut dire beaucoup... C'est révélateur de l'absolu conformisme de Nicolas Sarkozy. La conférence de presse est un exercice auquel se prêtent régulièrement tous les chefs des exécutifs des grands pays démocratiques...

Tous sauf les Français. Depuis le Général de Gaulle et ses fameuses «conférences de presse» théâtrales, largement préparées et aussi spontanées qu'une représentation de Racine au Théâtre Français, aucun Président de la Ve République n'a accepté de communiquer via la plus transparente et naturelle des voies dans une société ou règne la liberté de la presse: la conférence de presse régulière.

François Mitterrand y sacrifiait un peu lors de la guerre de «libération du Koweït» en 1990, mais il n'était pas question d'interroger le chef de l'État sur des sujets de politique intérieure. Aucun journaliste politique, en-dehors des émissions de télé très cadrées, généralement en direct de l'Élysée, ou des trop rares émissions de radio, aucun journaliste ayant pour métier de «couvrir» la politique française, ne peut jamais poser de questions au principal, sinon au seul, inspirateur de la politique nationale!

Dans tous les autres pays démocratiques, quand une difficulté survient, quand une polémique prend trop d'ampleur, qu'un conflit s'enlise ou, tout simplement quand le Président, ou le chef de l'exécutif, a une annonce particulièrement importante à faire, il organise une conférence de presse avec la presse accréditée chargée de suivre les activités du chef de l'État ou du gouvernement. Parfois, c'est la presse spécialisée dans un certain domaine qui est conviée pour poser des questions plus précises sur une réforme envisagée par le pouvoir. Ce sont des exercices réguliers et naturels.

Il n'est d'ailleurs pas rare de voir le Premier ministre anglais ou le Chancelier allemand répondre «je ne sais pas, je vais voir ce dossier de plus près et mes services vous répondront prochainement». Réponse simple et directe, témoin d'un dialogue constant entre le pouvoir et la presse. Inimaginable en France. Nicolas Sarkozy, comme ses prédécesseurs, entend contrôler de A à Z tout le processus d'une annonce. Dans n'importe quel autre pays démocratique il n'aurait pas été possible par exemple que le Président annonce, tout de go et sans possibilité de questions, la future suppression du juge d'instruction.

En évitant la conférence de presse, le Président évite aussi les questions pointues de journalistes spécialisés. Les rares émissions télévisées (produites sur mesure pour le chef de l'État) doivent balayer toute l'actualité politique, étrangère, et économique du moment. Aucune question, et surtout aucune relance, assez précise ne peut être soumise au Président. Le candidat Sarkozy et son entourage avaient pourtant promis que le Président Sarkozy tiendrait des conférences de presse régulièrement. Il y a bien sûr la grande Conférence de presse du 8 janvier 2008! Une caricature de conférence gaullienne sans les formules à l'emporte-pièce du Général.

Notre profession qui n'est pas habituée à la transparence et à l'exercice régulier d'une communication fluide de la part des plus hautes autorités de l'Etat s'était déplacée en masse. 400 journalistes, tous les patrons de presse, tous les chefs de service, comme s'il s'agissait d'un raout mondain. D'ailleurs il s'agissait d'un raout mondain. Il fallait y être, non pas pour poser des questions mais parce que c'était exceptionnel. Une conférence de presse du président de la République française, c'est exceptionnel!

Nos confrères européens et américains n'en reviennent pas et goûtent, amusés, les charmes désuets de nos mœurs de République monarchique. Tout le gouvernement était là, en rang d'oignon. Avant de poser une première question, les journalistes ont dû subir un propos liminaire de 45 minutes. Les questions se sont succédées juste après, sans droit de suite. Pendant que le Président répondait, généralement de façon sarcastique, le micro du journaliste interrogateur était coupé! Il suffit de suivre une seule conférence de presse du Président américain, du Président du Parlement espagnol, du Chancelier allemand, du Premier ministre anglais ou de n'importe quel autre chef d'un État moderne, pour se rendre compte de la ringardise absolue du mode de communication fermé du Président français. L'admiration que Nicolas Sarkozy éprouve pour les États-Unis ne l'a pas incité à importer l'un des bons aspects de la vie politique d'outre-Atlantique.

Le monologue sécurisé

Le Président français, malgré les apparences, tient un discours hyper-protégé, révélateur d'un isolement, là encore, assez unique en Europe. C'est un isolement volontaire et confortable. Sa parole publique n'est qu'un monologue sécurisé qui se donne des airs de dialogue avec les Français. Les rapports entre la presse et le Président ne sont que des contacts «off» ou d'ordre privé avec quelques grands éditorialistes influents et la quasi totalité des patrons de presse. Dans ce domaine, comme dans d'autres, cette connivence d'en haut peut laisser penser que le Président tire les ficelles.

C'est un sujet qui permet aussi aux anti-sarkozystes patentés de crier au contrôle absolu, au muselage généralisé. La réalité est beaucoup plus simple pour une fois. La presse est bien plus libre qu'elle ne le croit, et dans bien des cas, notre corporation devrait faire sienne la devise du Canard Enchaîné qui proclame que «la liberté de la presse ne s'use que si l'on ne s'en sert pas». Même en étant «copain comme cochon» avec la majorité de nos patrons, Nicolas Sarkozy ne peut en réalité pas grand chose contre les journalistes. Son seul pouvoir n'est que celui que les directeurs de rédaction veulent bien lui accorder. L'opération Paris-Match avec le limogeage de son directeur Alain Genestar ne pourrait pas se reproduire à l'infini.

Le Président ne dialogue donc pas publiquement avec la presse. Et pas plus avec le monde politique.

Comparons, encore une fois, avec nos voisins. Le Premier ministre anglais, par exemple. Il doit batailler très régulièrement au parlement, devant sa majorité et le chef de l'opposition. La moindre mesure contestée doit être détaillée par ses soins devant les représentants de la nation. Tous les amoureux du débat politique se souviennent de ces joutes parlementaires sans pareille entre Tony Blair et le leader des Tories. Les deux hommes sont face à face, séparés de quelques mètres seulement. Tout doit être justifié, expliqué, décortiqué. La pensée et les intentions du chef de l'exécutif ressortent de ces débats limpides, et chacun sait à quoi s'attendre parce que les ambigüités ont été levées. Plus tard, Gordon Brown aura d'ailleurs du mal à y asseoir son autorité.

Rien, dans les institutions françaises, n'oblige le Président à se justifier, à répondre régulièrement et devant des contradicteurs de sa politique. Rien ne l'y oblige mais on pouvait s'attendre avant les élections, au vu des promesses mais aussi du goût pour le débat, pour la joute, de Nicolas Sarkozy, au vu aussi de son sens de la répartie, on pouvait estimer que le ministre de l'Intérieur de Jacques Chirac révolutionnerait la communication de la Présidence et multiplierait les situations de dialogue pour favoriser la fluidité du débat afin d'écarter les malentendus. Tony Blair et sa communication moderne, rapide et directe, n'était-il pas le modèle tant vanté par le candidat Sarkozy? Là encore, là toujours, la rupture et la modernisation n'auront été que slogans et promesses.

Thomas Legrand

Image de Une:  Nicolas Sarkozy répond aux journalistes . Philippe Wojazer / Reuters

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