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L’US Open 2015 sera-t-il pour Federer le Masters 1986 de Nicklaus?

Le Suisse Roger Federer en finale homme de Wimbledon contre le Serbe Novak Djokovic, le 12 juillet 2015 | REUTERS/Stefan Wermuth

Le Suisse Roger Federer en finale homme de Wimbledon contre le Serbe Novak Djokovic, le 12 juillet 2015 | REUTERS/Stefan Wermuth

Pour continuer à rester au plus haut niveau, Roger Federer a choisi l’agressivité et la créativité comme remèdes contre le temps. Jack Nicklaus avait utilisé les mêmes armes pour s’offrir un dernier titre majeur.

Saison après saison, Roger Federer, 34 ans, s’est transformé en une sorte de maître d’un temps devenu comme infini ou au moins inconnu. Douze ans après son premier titre du Grand Chelem et trois ans après le dernier, conquis à Wimbledon dans les deux cas, le voilà donc à la tête d’un total –record– de dix-sept titres majeurs et, plus que jamais, en quête d’un 18e à l’US Open, qui lui permettrait d’«égaler» Jack Nicklaus, le plus capé de l’histoire du Grand Chelem de golf.

Avec dix-huit trophées, Nicklaus tient en respect Tiger Woods, bloqué à quatorze depuis 2008, alors que Federer, grâce à ses dix-sept succès, a presque la même marge face aux quatorze couronnes de Pete Sampras et de Rafael Nadal. Woods et Nadal à égalité et condamnés au même (dur) labeur en 2015 lors de leurs deux saisons respectives nettement en retrait de leur «ordinaire». Il y a peu, il était presque «acquis» que l’un et l’autre auraient raison de Nicklaus et Federer, mais l’hypothèse est désormais nettement plus incertaine en raison de leurs déboires récents.

Lorsque Jack Nicklaus avait gagné son dernier tournoi majeur, au Masters en 1986, «Golden Bear», comme il était surnommé, avait 46 ans –du jamais-vu à Augusta. Cet exploit était possible, tout en restant extraordinaire, dans un sport comme le golf à moindre dimension physique que le tennis. Pour Roger Federer, ses 34 ans valent donc bien les 46 ans de Jack Nicklaus. Il reste à savoir si cet US Open 2015 sera son Masters 1986, sachant qu’il aura encore d’autres chances en 2016 et plus si affinités physiques et psychologiques.

Horizon de l’âge

Par un étrange renversement de situation, tennis et golf ont évolué à l’envers l’un de l’autre au cours de la période récente. Il y a exactement trente ans, quelques mois avant les derniers feux de Jack Nicklaus sur le parcours d’Augusta, Boris Becker avait été consacré plus jeune vainqueur de l’histoire de Wimbledon à l’âge de 17 ans et personne n’imaginerait voir aujourd’hui voir un adolescent s’imposer à Wimbledon ou ailleurs, à l’image du récent Roland-Garros remporté par le trentenaire suisse, Stan Wawrinka. À rebours de ce vieillissement sur courts, le golf est, lui, en train de s’offrir une cure tonique de jouvence avec son nouveau héros américain, Jordan Spieth, vainqueur, à 21 ans, des deux premiers tournois majeurs de la saison et notamment de l’US Open, où il est devenu, en juin, le plus jeune lauréat depuis quatre-vingt-douze ans. En tennis, les trois premiers mondiaux (Novak Djokovic, Roger Federer, Andy Murray) ont un âge moyen de 30 ans quand les trois meilleurs golfeurs du moment (Rory McIlroy, Jordan Spieth, Jason Day) en sont à 25.

Federer et Nicklaus ont approché leur fin de carrière avec la fraîcheur et l’enthousiasme qu’ils avaient au faîte de leur domination

En sport, l’âge est un facteur déterminant, mais reste une variable très… variable au gré des époques. Il dessine une tendance, mais certainement pas une perspective et encore moins un horizon indépassable. Il est probable qu’un jour un joueur de tennis de moins de 20 ans gagnera à nouveau un titre du Grand Chelem comme il est vraisemblable qu’un golfeur de plus de 40 ans s’imposera à son tour au plus haut niveau de la discipline. Cette relativité de l’âge, Federer et Nicklaus l’ont appréciée et intégrée mieux que quiconque.

Federer et Nicklaus ont approché leur fin de carrière avec la fraîcheur et l’enthousiasme qu’ils avaient au faîte de leur domination, avec la même silhouette (ce qui n’est pas le cas de Nadal et Woods et leurs problèmes du moment sont en partie liés au prix physique qu’ils paient tous les deux), mais surtout avec l’agressivité qui sied à l’«urgence» du temps, qui paraît passer soudain plus vite.

Agressivité permanente

En 1986, Nicklaus, dont la dernière victoire en Grand Chelem datait de 1980, avait fait cette déclaration sur le chemin de son sixième et dernier sacre au Masters:

«Cette semaine, j’ai lu dans un journal d’Atlanta qu’un joueur âgé de 46 ans ne gagne pas le Masters. Et j’étais plutôt d’accord. Hummm, c’était donc cuit. Et j’ai cogité pendant un temps. Et je me suis dit que je n’allais pas m’en aller maintenant en jouant comme ces derniers temps. J’ai joué si bien pendant si longtemps qu’il n’était pas question de partir en produisant du mauvais golf.»

Et ces réflexions ont continué à occuper son esprit l’espace de quatre tours jusqu’au moment, le dernier jour, où il s’est retrouvé avec six coups de retard sur l’homme de tête, Severiano Ballesteros, tandis que lui avait encore dix trous à jouer. L’agressivité permanente, la prise de risques, la créativité ont alors fixé son unique ligne de conduite pour non seulement remonter son score mais aussi le temps de son histoire au cours d’un festival éblouissant: birdies sur le 9, le 10, le 11, le 13, eagle sur le 15, birdies sur le 16 et le 17, pour finir avec un point d’avance sur Tom Kite et Greg Norman lors de ce mois de «décembre de (s)a carrière » comme il avait joliment appelé son dernier «hourrah» de grand golfeur.

Stress chez l’adversaire

Federer s’est convaincu que l’attaque et le risque sont la seule façon de s’offrir une chance dans ce sprint final

Champion de cœur du public comme Jack Nicklaus l’était à son époque, Roger Federer n’en est peut-être qu’à son mois de novembre personnel, mais il s’est clairement convaincu aussi que l’attaque et le risque sont la seule façon de s’offrir une chance dans ce sprint final. En 2014 et 2015, il a vu l’ouverture à Wimbledon, en finale face à Novak Djokovic, mais la porte s’est refermée de justesse devant lui. Ce Djokovic qu’il vient de dominer, en août, à Cincinnati avec une audace effrontée symbolisée par ses montées tranchantes sur les deuxièmes balles adverses y compris un retour en demi-volée contre le n°1 mondial:

«J’ai commencé à le faire à l’entraînement comme une plaisanterie, mais j’ai essayé encore et encore et encore, a-t-il dit. Et ça ne semblait pas si difficile que ça à réaliser pour moi. En plus, ça vous oblige à jouer en étant vraiment impliqué.»

Et le Serbe a été loin d’apprécier la blague. Le Suisse ne pourra pas faire cela constamment sur la distance d’un match au meilleur des cinq manches à l’US Open, mais il a marqué les esprits en installant déjà un stress chez l’adversaire sur le mode «avec moi, plus que jamais, attendez-vous à tout».

Comme Nicklaus avant le Masters 1986, Federer n’a pas besoin d’un 18e titre du Grand Chelem pour étoffer sa légende, mais, s’il venait à réussir cet exploit, il s’en trouverait probablement certains pour lui dire de mettre un terme immédiat à sa carrière sur ce coup d’éclat. «Peut-être que je devrais prendre ma retraite maintenant, avait philosophé Jack Nicklaus après avoir enfilé sa sixième veste verte à Augusta. Peut-être que ce serait le choix le plus intelligent, mais je suis pas aussi censé que cela. J’adore jouer et j’ai encore envie de jouer. J’ai ressenti plus de plaisir aujourd’hui que lors des six dernières années.» Et Nicklaus a continué comme Federer continuera après cet US Open, quelle que soit l’issue, bonne ou mauvaise, pour lui à New York et quelle que soit notre opinion à ce sujet.

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