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«Cemetery of Splendour», le songe envoûtant d'un esprit poète et rieur

© Pyramide Distribution

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Le cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul sort un nouveau film réussi mêlant sensations primaires et éléments fantastiques.

Les yeux écarquillés, elle regarde droit devant. Que voit-elle? C’est le dernier plan du film, et le mystère reste entier.


Jenjira est assise devant un terrain de foot où jouent des enfants, un terrain profondément labouré par les bulldozers sous la protection de l’armée. On a parlé d’un projet secret du gouvernement. On a parlé de guerres meurtrières entre rois antiques, et des tombes des monarques d’alors, exactement au même endroit. Cet endroit était une école, quand Jenijira était enfant, il est à présent un hôpital –jusqu’à ce que les travaux le forcent à fermer. Jenjira, femme mure à la beauté secrète, clopinant sur sa jambe accidentée, y visite les malades à titre bénévole –ou pour une raison qui ne sera pas dite.

Cet hôpital accueille d’étranges patients: des soldats endormis, tous atteints d’une léthargie inexplicable et profonde, hantée de cauchemars. Keng, la jeune fille medium, entre en contact avec eux dans leur sommeil, rend possible un dialogue avec leurs proches, qui se soucient surtout d’obtenir le numéro gagnant à la loterie, ou de percer à jour de sales petits secrets.

Étranges cas de catalepsie

Un professeur de yoga essaie d’organiser des circulations d’énergie qui, peut-être, amélioreront le sort de ces jeunes hommes inertes, qui parfois s’éveillent, vont faire un tour ou déjeuner à la cantine, puis retombent en catalepsie. Dehors, des cours de gym rythmique mettent en mouvements un assortiment de T-shirts colorés, bleus, jaunes, roses.

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On a parlé des forces anciennes, des princes de jadis qui utiliseraient les forces des guerriers d’aujourd’hui. Mais on n’a pas parlé des cadavres bien moins anciens qui habitent la terre de Thaïlande, spécialement celle de cette région de culture et de langue lao, l’Isan, annexée par Bangkok dans les années 1930 et qui fut parsemée de bases américaines pour lutter contre le communisme.

Et puis que faut-il croire de ce qui a été dit? Et que faut-il entendre de ce qui a été tu?

Les déesses qui reçoivent des figurines d’animaux sauvages pour accorder leurs bienfaits sont descendues de leur piédestal kitsch. Sœurs gracieuses et modestes, elles partagent les fruits du verger voisin, et donnent des conseils.

Comme tous ceux qui apparaissent à l’écran, toujours sous le signe d’une évidence qui n’appelle aucune justification, les sœurs déesses participent de la production de cet espace-temps singulier, qui est ce que fabrique chaque film d’Apichatpong Weerasethakul, chaque fois d’une manière particulière.

Réconcilier rêve et réalité

Depuis Mysterious Objects at Noon et Blissfully Yours, chaque film est un envoûtement, procurant à ses spectateurs la possibilité d’atteindre un état à la fois flottant, décalé, et plus proche de la réalité –celle des choses concrètes, et celle qui d’ordinaire demeure cachée, pour de multiples raisons. La formule magique de cet envoûtement, c’est un sens exceptionnel de la mise en scène, des cadres, des distances, des rythmes qui organisent les plans presque toujours fixes, presque toujours simples et factuels, mais où le fantastique peut surgir à chaque instant.

Chaque film vise à donner à ressentir un rapport au monde qui dépasserait les séparations entre présent et passé, acte et sensation

Chaque film se suffit à lui-même, ou peut servir de porte d’entrée à l’œuvre toute entière. Mais chaque film, et celui-ci plus clairement qu’aucun autre, est aussi partie d’un tout plus vaste, mais qui vise au même effet: la perception, par chaque spectateur, d’un rapport au monde qui dépasserait les séparations entre présent et passé, entre réalité et rêve, entre acte et sensation.

Une œuvre à échos

Qui fréquente le cinéma de Weerasethakul reconnaitra dans Cemetery of Splendour plusieurs des principaux interprètes, cette femme entre deux âges, qui s’appelle vraiment Jenjira, est vraiment mariée à un ancien GI et joue presque sa propre vie, et qui était déjà au centre de Blissfully Yours, ou ce soldat endormi qui a les mêmes traits que celui qui cherchait dans la jungle son amant disparu dans Tropical Malady. D’autres liens se tissent. Comme Oncle Boonmee, la jeune Keng se souvient de ses vies antérieures, et l’hôpital fait écho à celui où se déroulait Syndromes and a Century, rappel également du décor où a effectivement grandi le cinéaste, fils de médecins originaire de la ville où se passe Cemetery of Splendour.

Savoir ceci ou cela, ignorer telle autre connexion, telle autre rime, n’a aucune importance. Tant il est de toute façon évident qu’ici, les couleurs, les sons et les formes se répondent, comme le voulait le poète. Et que cela seul compte.

Le territoire du comique


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Ces curieux luminaires aux couleurs changeantes installés près de chaque lit où dort un soldat n’ont aucune signification dramatique ou médicale, ils sont un élément visuel, suggestif et mystérieux, qui participe de cette impression d’un monde à la fois somnambule et dissimulateur, habité de secrets violents qu’il convient  d’approcher avec la plus extrême douceur.

De même la chorégraphie vaguement burlesque des promeneurs le long du lac, ou l’étrangeté formelle des petites turbines installées dans l’eau, ne portent aucune signification particulière. Ce sont comme des phrases musicales dont seul l’assemblage composerait moins un récit qu’un environnement, un espace où entrer et à explorer. Parmi ces multiples éléments et leur organisation, une dimension s’impose cette fois sans doute davantage que dans les précédents films, celle du comique. Il y a toujours eu de l’humour dans les films d’Apichatpong. Et on veut espérer que le gros singe velu aux yeux de loupiottes rouges et les orgasmes aquatiques de la princesse la plus laide du monde ont aidé Oncle Boonmee à recevoir la Palme d’or 2010.

Mais ici, outre une kyrielle de gags en douceur, c’est surtout le mélange d’aplomb et d’impromptu avec lequel sont montrées les situations qui entretient, malgré le fond de peur et de tristesse, un sentiment joueur, et à l’occasion rieur, fut-ce devant la statut d’un couple de squelettes dans un jardin public. 

Cemetery of Splendour

d’Apichatpong Weerasethakul, avec Jenjira Pongpas Widner, Banlop Lomnoi, Jarinpattra Rueangram. Durée : 2h02. Sortie le 2 septembre.

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