Le successeur de ben Laden s'appelle Abou Yahya al-Libi

Huit ans après le 11-Septembre, le temps est venu de faire face à l'effrayante modernisation d'al-Qaida et au cheikh charismatique qui montre le chemin.

Huit ans après les attentats du 11-Septembre, la bataille des Etats-Unis contre al-Qaida continue, et l'issue du conflit n'est toujours pas claire. Dans le cadre des conférences que je donne sur le sujet à toutes sortes de publics, des étudiants aux experts antiterroristes en passant par des groupes communautaires, on me demande invariablement s'il y a un gagnant dans la guerre contre le terrorisme. Ceux qui posent la question sont presque toujours déçus par ma réponse: «Ca dépend.»

C'est pourtant la seule que je puisse donner, car les termes de la question sont dépassés. Si l'on cherche à savoir si les États-Unis ont vaincu al Qaida, il faut aussi se demander: de quel al-Qaida parle-t-on? Des grands chefs qui opèrent quelque part dans les zones tribales du Pakistan et de l'Afghanistan? Des franchises d'al-Qaida du monde entier, et plus particulièrement en Irak, en Algérie et au Yémen? Ou des disciples conquis par l'idéologie d'al Qaida, qui s'autoproclament al-Qaida, mais n'y sont pas techniquement affiliés? En parlant de victoire, il faut aussi se demander si gagner signifie éliminer l'organisation ou se contenter de l'entraver. S'agit-il de détruire les capacités militaires d'al-Qaida, ou d'atténuer sa capacité de gagner des cœurs et des esprits de par le monde ?

Comme ces questions le laissent penser, ces huit dernières années al-Qaida s'est métamorphosé. Il est passé de groupe terroriste mondial à mouvement terroriste mondial, avec ses propres pères fondateurs, sa doctrine bien codifiée, son corpus de littérature substantielle et accessible, et, en réserve, de jeunes commandants, intelligents et ambitieux. Si al-Qaida attache encore de l'importance aux attentats, avec l'intensification de la pression antiterroriste il commence à se rendre compte qu'il est bien plus efficace sous la forme de mouvement, d'idéologie, et même de vision du monde. Ses membres constatent que le terrorisme n'est qu'une arme parmi d'autres et que faire changer les mentalités importe davantage que modifier des politiques.

En d'autres termes, l'al-Qaida que nous combattons en 2009 n'est pas celui contre lequel nous sommes entrés en guerre en 2001. Hélas, nos mentalités, elles, n'ont presque pas changé.

L'évolution d'al-Qaida au cours des huit dernières années est en grande partie incarnée par un seul homme, cheikh Abou Yahya al-Libi, directeur du comité de droit d'al-Qaida et probable successeur d'Oussama ben Laden. Jeune, calé en médias, idéologiquement extrême et passé maître dans l'art de justifier des actes terroristes sauvages à grands renforts d'arguments religieux ésotériques, Abou Yahya propose au mouvement mondial d'al-Qaida tout ce que sa vieille garde est incapable de lui offrir.

Les détails de la vie d'Abou Yahya sont peu nombreux, mais il est possible d'esquisser une chronologie basique en réunissant toutes les interviews d'al-Qaida rendues publiques où il figure ainsi que les aperçus offerts par ses collègues actuels et passés. Jeune homme intelligent et affable, Abou Yahya (dont le vrai nom est Mohamed Hassan Qaïd et qui est aussi appelé Younès al-Sahraoui) a grandi en Libye. Il y a fréquenté l'université de Sebha, où il a fait des études de chimie. À la fin des années 1980 ou en 1990, Abou Yahya a quitté son pays natal et s'est rendu en Afghanistan, où il s'est installé dans la province de Logar. C'est à cette époque qu'il a rejoint le Groupe de combat islamique libyen (GCIL) naissant, faction de Libyens qui s'étaient battus contre les Soviétiques en Afghanistan et brûlaient de renverser violemment le leader libyen Mouammar Kaddafi. Le frère aîné d'Abou Yahya était un des cadres du GCIL.

Abou Yahya dut se montrer plein de promesses car, vers mars 1992, les cadres du GCIL l'envoyèrent en Mauritanie, où on lui ordonna de suivre des études théologiques poussées sous l'égide de religieux parmi les plus éminents du pays. Après plusieurs années d'études intensives, Abou Yahya retourna en Afghanistan, sans doute vers le milieu de 1996, où il fut le témoin de combats près de la ville orientale de Jalalabad et devint une voix religieuse connue à l'intérieur de l'organisation du GCIL. Entre 2001 et 2002, à Karachi, au Pakistan, il occupa le poste de webmaster pour le site Internet des talibans Al-Imarah al-Islamiyah, ce qui lui permit d'appréhender l'ampleur du pouvoir des nouveaux médias dans la sensibilisation des jeunes.

Arrêté par les services de renseignements pakistanais le 28 mai 2002, il fut transféré dans la prison de Bagram, en Afghanistan, où il en profita pour étudier de près ses ravisseurs américains qui surfaient sans but sur Internet ou se plaignaient auprès de lui de leurs enfances à problèmes. Dans une interview de juin 2006 accordée à As-Sahab, la maison de production d'Al Qaida, il dit trouver les soldats américains «lâches», «perdus et aliénés» un «mélange de déviance doctrinale, comportementale, morale et idéologique.» Il mit aussi son temps à profit pour étudier les protocoles de sécurité de la prison.

Le 10 juillet 2005, Abou Yahya et trois autres prisonniers entassèrent des draps dans leurs lits et échangèrent leurs uniformes orange vif contre des vêtements de prison bleus plus discrets qu'ils avaient cachés dans leurs cellules. Le petit groupe força la serrure de la porte et s'échappa, réussissant à traverser la base de Bagram en se faisant passer pour des soldats américains transportant des meubles. Ils se glissèrent avec agilité sous la barrière en barbelé concertina qui encerclait le périmètre, puis arpentèrent la campagne afghane des jours durant avant de finir par entrer en contact avec les talibans.

Presque immédiatement, Abou Yahya entra dans le circuit des médias, utilisant son évasion spectaculaire pour gagner célébrité et infamie. Il diffusa notamment d'innombrables vidéos d'une durée digne de longs-métrages, moult longues monographies, de nombreux articles, et même une séance de photos. Sous de nombreux aspects, al Qaida a «lancé» Abou Yahya comme une entreprise marketing le ferait avec un nouveau produit. Et il a été accueilli à bras ouverts par le mouvement terroriste mondial.

Qu'on le montre déambulant dans les vallées, s'entraînant au tir avec ses amis, récitant des poèmes au sommet d'une montagne ou rompant le pain avec ses étudiants, Abou Yahya semble donner à al Qaida une image «cool» à la jeune génération. Sa formation religieuse sérieuse lui permet de parer de manière aussi crédible qu'agressive les attaques contre al Qaida, et d'assaillir ses ennemis avec des moyens qui ne sont pas toujours à la portée de ben Laden et de son adjoint, l'ancien docteur en médecine Aymen al-Zawahiri, faute de formation théologique.

Il ne fait aucun doute que lorsque ben Laden et Zawahiri mourront ou seront capturés, le mouvement mondial d'al Qaida se tournera vers Abou Yahya pour en prendre les rênes. Sa position d'héritier s'impose comme une évidence. Or, avec Abou Yahya à la barre, al Qaida deviendra forcément un ennemi bien plus effrayant.

Les fondateurs égyptiens d'al Qaida ont créé et bâti le groupe sur des principes d'élitisme et de secret. Les dirigeants se considéraient comme l'avant-garde, le seul et dernier fer de lance de l'Islam. Leur doctrine était restrictive et reposait sur l'exclusion. Leur structure administrative était étouffante et ultra-contrôlante. Ils se voyaient comme les terroristes des terroristes, et jouaient leur rôle jusqu'au bout.

Éternel étudiant au sourire et au bagout faciles, Abou Yahya voit le monde d'une manière bien différente. Pour lui, le combat d'al Qaida ne se cantonne pas à déstabiliser les gouvernements arabes ou à bouter l'armée américaine hors du Moyen-Orient. Dans ce paradigme, Al Qaida est avant tout une insurrection intellectuelle et idéologico-religieuse, pas simplement un groupe terroriste. Son objectif est de capturer l'imagination des musulmans du monde entier. Abou Yahya n'essaie pas seulement de faire aimer al Qaida par les musulmans (comme le voudrait ben Laden) ou de faire en sorte que les «croisés sionistes» craignent Al Qaida (à l'exemple de Zawahiri). L'objectif d'Abou Yahya n'est rien moins que de remanier complètement l'islam, et il le fait d'une manière ouverte, convaincante et intrinsèquement populiste. En d'autres termes, les méthodes d'al Qaida telles que nous les connaissons sont sur le point de changer du tout au tout.

Malgré la menace qualitativement différente que représente Abou Yahya, il reste cependant presque inconnu en dehors d'un petit cercle de professionnels de l'antiterrorisme aux États-Unis. Parmi ceux qui le connaissent, la plupart le considèrent simplement comme une cible parmi d'autres. La méconnaissance d'Abou Yahya par les principaux décideurs - et la même méconnaissance des autres jeunes loups qui prennent exemple sur lui - est davantage qu'une simple omission. Elle reflète une ignorance permanente et omniprésente dans tout le gouvernement américain du genre de guerre dans laquelle sont engagés les États-unis. C'est un combat où les idées sont devenues le nouveau centre de gravité.

Si l'Amérique envisage sérieusement de vaincre al Qaida, les agences gouvernementales américaines vont devoir étendre et faire une priorité des traductions et de l'étude de ses communiqués stratégiques et idéologiques, qui contiennent souvent les indices les plus précieux sur les forces et les faiblesses d'Al Qaida. Les agences gouvernementales n'ont pas été incitées à penser en termes de «grandes idées» notamment parce qu'elles manquent de personnel et de budget, et à cause des nécessités opérationnelles de leurs missions. C'est précisément la raison pour laquelle l'administration de Barack Obama serait bien inspirée d'investir sérieusement du temps et de l'argent pour développer les stratégies actuelles. Nous devons combattre l'al Qaida d'Abou Yahya aujourd'hui avant qu'il ne nous prenne par surprise demain.

Jarret Brachman

Traduit par Bérengère Viennot

Image de Une: Oussama ben Laden sur une vidéo de propagande Reuters

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