Economie

La Poste arrose le désert

Philippe Reclus, mis à jour le 22.09.2009 à 12 h 52

Gérer plus ou moins en douceur la mort lente du courrier ne fait que retarder les choix douloureux. La Poste doit investir et vite dans les colis et la banque.

Faîtes un test. Vous souvenez vous du courrier que vous avez reçu la semaine dernière. Deux ou trois factures, téléphone, assurances?  Une quittance de loyer? Un remboursement de la Sécu?  Des relevés de banque. Beaucoup de prospectus. Un magazine...  Une invitation peut-être et un faire part de mariage.

Admettez-le: la majeure partie de ce que vous a apporté le facteur n'aura, au train où se diffuse la révolution Internet, plus besoin bientôt que d'un clic électronique pour vous parvenir directement. Et d'un autre clic pour répondre, payer, confirmer ou  encore contester.  Il reste, certes, encore des obstacles à lever pour imaginer un tel changement. De l'équipement de l'ensemble du territoire en réseau Internet haut débit à la présence d'ordinateurs dans les foyers, du surpassement de la fracture générationnelle à la légalisation de la facture numérique en passant par la dématérialisation des feuilles de paie. Toutes ces objections sont recevables.

Le grand basculement du courrier dans l'ère électronique n'en paraît pas moins inéluctable. Question de temps. Deux, trois, cinq ans? D'équipement. Les fonds collectés par le grand emprunt ne doivent-ils pas en partie permettre d'installer le numérique partout en France. D'économies pour les administrations, les entreprises, les organismes de protection sociale... L'Etat n'est pas le dernier, en poussant par exemple le contribuable à déclarer ses revenus sur Internet,  à pousser à la roue.  Et surtout d'acceptation. Du blocage psychologique à la question du lien social que le réseau postal entretient sur le territoire, là réside évidemment le principal sujet d'inquiètude des élus locaux.

Une sorte de tragédie grecque à la mode postale va donc se jouer ces prochaines années. Le facteur a beau conserver la plus forte cote de popularité chez les Français, la chute spectaculaire du courrier, l'un des trois piliers de la Poste à coté de la livraison des colis et les services financiers, paraît être un phénomène inéluctable. On a beau tourner et retourner le problème dans tous les sens. L'activité courrier, qui représente encore la moitié des revenus de la Poste, tombe comme une pierre.

Au cours des six premiers mois de l'année, le volume distribué a chuté de près de 7%, soit deux fois plus vite que ce que prédisaient les Cassandre. La crise n'est pas étrangère à ce phénomène.  Mais plus personne ne se hasarde à lui faire endosser seule la responsabilité de cet effondrement. Qu'il s'agisse du courrier d'affaires ou du courrier des particuliers, les facteurs qui  expliquent la chute -Internet, télétransmission, marketing direct...-  vont encore s'accélérer. Au point que la direction de la Poste anticipe une chute du tiers du volume des lettres distribuées à l'horizon de 2015.

A l'heure où le gouvernement s'apprête à présenter son projet de transformation du statut de la Poste au Parlement, il n'est pas absurde de se demander s'il n'est déjà pas en retard d'une guerre.

Fin juillet, le Conseil des ministres a adopté un projet de loi faisant de La Poste une société anonyme à capitaux publics. La condition, explique le gouvernement, pour procéder à l'injection de 2,7 milliards d'euros dans La Poste pour lui permettre de se moderniser à temps avec l'ouverture totale du courrier à la concurrence en Europe au 1er janvier 2011. Les syndicats y voient la première étape d'une privatisation qui n'ose pas dire son nom. Ils appellent cette semaine à la grève. Pour les salariés, ils prédisent un remake du malaise social qui hante actuellement France Télécom. Pour les clients, ils font peser la menace de la fin de la distribution du courrier sept jours sur sept et la disparition d'un prix du timbre unique.

En face, le gouvernement réfute toute privatisation rampante, assure que la Poste restera une société à 100% à capitaux publics dans laquelle l'Etat et la Caisse des dépôts injecteront l'argent nécessaire pour se moderniser. Peut-il faire autrement?  A s'appliquer à présenter son projet comme un effort financier consenti à l'ensemble des activités de la Poste -courrier, colis, banque- il fait surtout tout, et comment vraiment lui reprocher?-  pour éviter d'ouvrir la boite de Pandore.

A l'heure où les relations sociales se crispent un peu partout, le gouvernement ne peut se permettre un collapsus général de la Poste et de ses 180 000 agents qui achèverait, en pleine crise économique et sociale, de mettre par terre le réseau de PME déja à genoux. Cela a au moins le mérite de continuer à faire avancer les choses. Il n'empêche: tel qu'il le présente, son projet d'injecter de l'argent au niveau de l'organe de tête de La Poste cache difficilement sa résignation à courir tous les lièvres à fois, quitte à risquer de n'en débusquer aucun. Et quitte à arroser le désert.

Ce choix risque en effet de revenir à accompagner au mieux la mort lente du courrier sans mobiliser les moyens nécessaires pour soutenir et sauver les autres activités -colis et banque- plus prometteuses. Le plan d'urgence présenté fin juin par Jean Paul Bailly, le président de la Poste, vise à redéployer l'activité courrier vers de nouveaux services (marketing direct pour les PME, international), améliorer la productivité en modernisant l'outil industriel en ne remplaçant pas les départs à la retraite, et réduire les coûts de 7 milliards sur sept ans. N'est-il pas déjà condamné à seulement ralentir le raz de marée, pour gagner du temps, sans résoudre l'équation?

Ne vaudrait-il pas mieux «mettre le paquet» sur le colis et la banque en leur consacrant l'essentiel des moyens mobilisés? Qui plus est, comment évaluer à deux à trois ans et donner un prix à la branche courrier en chute libre?

A ceux qui font valoir que le  coût de la réorganisation du courrier, destiné à l'éteindre sans trop de vagues, va être énorme pour la collectivité sans assurer l'avenir de la Poste, les opposants ont beau jeu de rétorquer que le coût d'un séisme social et la désorganisation générale de l'activité qu'il provoquerait, serait encore plus pénalisant.

L'argument n'est pas faux. Mais en attendant, ce débat risque d'occulter les vrais enjeux pour l'avenir: comment mettre réellement en valeur ce qui constitue la vraie richesse de la Poste, son réseau de 17 000 points de vente sur tout le territoire? Mettre la branche colis en état de jouer sa partie dans le grand bain de la concurrence européenne n'implique-t-il pas des moyens autrement plus importants? Anticiper le rôle de la Poste dans la consolidation du secteur bancaire français suppose-t-il de conserver et de développer à tout va la banque postable dans tous les métiers d'une banque universelle? Ou ne convient-il pas de rapprocher plus vite et plus étroitement certains de ses métiers avec ceux de partenaires?

Autant de questions auxquelles il n'est pas donné de réponse à la collectivité qui va devoir mettre près de 3 milliards sur la table. Comme pour voir. Mais avec toutes les chances de perdre.

Philippe Reclus

Image de Une: Centre de tri de La Poste  Regis Duvignau / Reuters

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