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Les écolos s'engueulent, mais ne divorcent pas plus que les autres

 20120610_0045 par Alfred Brumm via Flickr CC 2.0 License by

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Si le parti connaît souvent des crises comme celle provoquée par les départs de François de Rugy et Jean-Vincent Placé, il n'a vécu qu'une véritable scission.

Si vous avez suivi des cours de sciences politiques ou que vous vous intéressez un tant soit peu aux écologistes, vous avez sûrement en tête nombre de noms de partis de cette mouvance: Génération écologie, Mouvement écologiste indépendant, les Verts, Cap 21, l’Alliance écologiste indépendante, EELV (Europe Ecologie les Verts)... Autant de plaques tectoniques d’un continent qui s’est bien divisé, s’imagine le novice. Car le lecteur qui ne s’intéresse à la politique que de loin s’imagine sans doute que les écolos n’arrêtent pas de faire scission, conformément à leur image de parti joyeusement bordélique où tout le monde exprime des avis contraires.

C’est donc en toute logique qu’on s’attend, croit-on, à une énième «implosion» ou «explosion» à la suite du départ annoncé de deux ténors d'EELV, François de Rugy et Jean-Vincent Placé. En témoignent ces titres d’articles et ces tweets à l’ambiance dramatique: «Les écologistes au bord de l’implosion», titraient jeudi Les Echos. «Les écolos implosent», croyait savoir l’éditorialiste des DNA. «Avis de scission chez les écologistes», écrit Martine Chevalet du Parisien. «L'éclatement d'EELV fait les affaires de François Hollande», explique encore l’agence Reuters. Du côté des twittos, beaucoup aussi font la même analyse: «Deux présidents de groupe parlementaire qui quittent un parti, moi j'appelle bien ça une scission», écrit par exemple le journaliste de La Croix Laurent de Boissieu.

Jamais de «parti coupé en deux»

Or, au regard de leur histoire, les Verts ne sont pas si prompts à scissionner que cela. Si l’on entend par scission le fait pour certains membres de quitter leur parti pour créer une formation concurrente, il n’y en a eu en tout et pour tout qu’une seule dans l’histoire d'EELV. Et encore, bien petite. C’était en 1994, lorsqu’Antoine Waechter, qui dirigeait les Verts depuis 1986 sur la stratégie du ni droite-ni gauche (le parti regroupait alors en son sein toutes les sensibilités politiques de la gauche à la droite, et défendait son «autonomie» vis-à-vis des partis) a été mis en minorité. Il a alors créé le Mouvement écologiste indépendant (MEI). Mais n’ayant pu recueillir suffisamment de signatures pour se présenter à l’élection présidentielle de 1995, Waechter a vu son initiative vite s’étioler.

Si bien que, pour le politologue Daniel Boy, il n’y a jamais eu de véritable scission, en tous cas de scission d’importance, à EELV –les deux autres partis écologistes les plus connus, Génération écologie et CAP21, se sont lancés pour concurrencer les Verts, pas à partir d'eux  «L’idée qu’il y aurait eu plein de scissions chez les écologistes est une illusion des médias», explique le directeur de recherche émérite (FNSP) au Cevipof. «EELV est un parti où beaucoup de figures emblématiques et de chefs ont tendance à partir ou à s’effacer mais il n’y a jamais vraiment eu de départs massifs, ou de parti coupé en deux», estime quant à lui Pierre Serne, auteur de l’ouvrage Des Verts à EELV, 30 ans d’histoire de l’écologie politique et par ailleurs militant au sein du parti et vice-président de la région Ile-de-France.

Martine Billard «n’est partie qu’avec 20 ou 30 cadres»

Au contraire des partis de droite où la culture du chef domine, et où les désaccords sont mis en sourdine, la culture de la démocratie au sein d’EELV rend les dissensions bruyantes. Mais les psychodrames sont rares, en tous cas pas plus nombreux qu’ailleurs, et se finissent généralement sans trop de pertes. C’est ce qui s’est passé lors des deux autres crises majeures vécues par EELV, en 2008 lors du départ de Jean-Luc Bennahmias, parti rejoindre François Bayrou, et en 2009 lorsque Martine Billard a quitté les Verts pour rejoindre le Parti de gauche.

Martine Billard «espérait partir avec 20% des militants, elle n’est partie en réalité qu’avec 20 ou 30 cadres», se souvient Pierre Serne. Le départ de Jean-Luc Bennahmias –le «Jean-Vincent Placé de l’époque, il connaissait très bien les mécanismes électoraux» explique Daniel Boy– n’aura pas de conséquences non plus sur le nombre de militants à EELV.

«Pas de basculement stratégique majeur» 

Il faut remarquer qu’à l’époque, on faisait moins dans le psychodrame médiatique: «Petits remous à la gauche des Verts», titrait sobrement Le Monde lors du départ de l’ancienne bibliothécaire devenue députée de Paris. En fait de scissions, c’est plutôt un jeu de chaises musicales, comme dans tous les partis, où les heures de gloire se terminent toujours. Les superstars de la fin des années 1990, Dominique Voynet et Yves Cochet, ne s’expriment plus beaucoup aujourd’hui, mais elles ne sont pas parties, fait remarquer Pierre Serne:

«Certains prédisaient la mort du parti en 2008. Mais il a tenu sur le terrain et dans les groupes locaux. Il n’y a pas eu d’hémorragie. Il ne faut pas surinterpréter le positionnement de carrière de quelques personnes, qui essaient d’obtenir un poste de ministre avant que cela ne soit trop tard pour eux. Il n’y a pas de basculement stratégique majeur à EELV

Instable mais pas scissionnaire

Pour Daniel Boy, la crise actuelle à EELV est surtout le reflet de la crise de la sociale-démocratie qui se cherche, hésitant entre un modèle de solidarité et de redistribution d’un côté et de l’autre côté le modèle social-libéral. EELV doit donc jongler entre d’un côté, un parti socialiste qui s'est rapproché du centre et de l’autre, une gauche radicalisée par les mouvements en Europe de type Podemos et Syriza. Les deux bouts sont difficiles à tenir: forcément, cela crée des tensions.

Oui, EELV est bien le parti le plus «instable», du fait de son fonctionnement démocratique, conclut le chercheur. Mais pas un parti «scissionnaire», c’est-à-dire qui subirait beaucoup de scissions. Il ressemble en fait plutôt à un gros paquebot, où les passagers feraient la fête et s'engueuleraient sur le pont, avant de se réconcilier en cabines.

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