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Penser la poussée de l'État islamique comme «incompréhensible», c'est se priver des armes pour l'arrêter

Capture d'écran du reportage de Vice News, "L'Etat Islamique". | Karl-Ludwig Poggemann via Flickr CC License by

Capture d'écran du reportage de Vice News, "L'Etat Islamique". | Karl-Ludwig Poggemann via Flickr CC License by

Un professeur de sciences politiques conteste l'affirmation d'un ancien officiel de l’Otan selon lequel la montée de l'EI est un mystère. Au contraire, la stratégie et la croissance de Daech s'expliquent très bien. Décryptage.

Dans un long article de la New York Review of Books, un ancien officiel de l’Otan explique sous couvert d’anonymat pourquoi l’État Islamique est un mystère:

«Rien depuis le triomphe des Vandales dans l’Afrique du Nord romaine ne fut aussi soudain, incompréhensible, et impossible à inverser que la montée de l’État Islamique.»

Costantino Pischedda, professeur assistant de sciences politiques à l’université de Miami, a publié une tribune dans les pages du Washington Post contredisant largement les dires de l’auteur. Selon lui, une étude comparative, prenant appui sur des théories issues de la science politique, est largement possible pour expliquer l’émergence et le fonctionnement de l’État Islamique (EI). Trois éléments permettent de contredire les arguments énoncés dans l’article de la Review of Books.

Le traitement des sunnites

Le mystère de l’allégeance des populations sunnites à Daech répond en fait à deux dynamiques récurrentes dans un contexte de guerre civile. D’abord, «l’usage de la violence pour façonner le comportement des populations civiles». Dans les zones contrôlées, l’organisation s’est abstenue de faire preuve d’une violence arbitraire et hasardeuse contre sa base populaire (les sunnites) pour éviter toute forme d’aliénation. La violence est institutionnalisée par la charia, mais son application reste impartiale et régulée.

Ensuite, l’organisation se présente comme un «moindre mal» pour les sunnites d’Irak et de Syrie dans le contexte actuel. Face aux pouvoirs en place qui les ont longtemps réprimés, l’EI apparaît comme le premier garant des intérêts des populations sunnites, et ce malgré son fanatisme religieux. Une posture déjà présente dans certains conflits de Balkans, d’Afrique Subsaharienne ou d’Asie.

L’aspect militaire

Dire que Daech défie l’approche conventionnelle de guerre asymétrique de type guérilla qui domine depuis deux décennies n’est pas juste, selon Pischedda. Pour lui, Mao Zedong, qui s’affiche comme l’un des théoriciens de ce genre de mouvement, séparait la guerre insurrectionnelle en trois temps: l’assassinat d’éléments clefs du gouvernement en place, une phase de guérilla caractérisée par des attaques affaiblissant progressivement le gouvernement, et, enfin, la mise en place d’une guerre conventionnelle destinée à prendre le pouvoir.

Daech ne déroge pas à ces principes. L'EI a atteint la troisième phase après des années d’agissements dans l’ombre pour gagner en influence et surtout en ressources jusqu’à se sentir suffisamment puissant pour engager des attaques de front. L’émergence rapide de l’organisation s’est fait dans un moment particulièrement propice, alors que les gouvernements syrien et irakien étaient respectivement affaiblis par deux ans d’une guerre de contre-insurrection extrêmement éprouvante, et rongé par une profonde corruption et une politique amorale.

La stratégie d'expansion

L’auteur du premier article explique que la stratégie de l’EI est un mystère, car il ne devrait pas être en mesure d’assumer autant de fronts en même temps. Mais pour Pischedda, aucune preuve ne permet de l’affirmer. Déjà, Daech commet peu d’erreurs, mais il n’est pas à l’abri de certains ratés militaires comme l’attaque d’Irbil en 2014. Surtout, il faut souligner que c’est une coalition formée par al-Nusra, des bataillons salafistes et des groupes affiliés à l’Armée Syrienne Libre qui, menacé de la montée en puissance de l’organisation, s’est décidé à attaquer l’EI pour contenir son expansion au début de l’année 2014, pas l’inverse. Et s’est fort des ressources gagnées à Mossoul que l’organisation a pu résister et contre-attaquer.

Son avancée multiplie ses sources de revenus et ressemble à un modèle bien connu de l’analyse des guerres civiles:

«Le groupe rebelle le plus puissant fait usage de sa force pour se débarrasser de toutes les autres formations rivales au moment où le gouvernement n’est pas une grande menace afin d’élargir sa base de ressources et éviter la formation de nouveaux rivaux au sein de l’opposition.»

Les outils sont là

Les théories existantes sur l’insurrection et le terrorisme permettent d’analyser le développement et le fonctionnement de Daech. Il faut bien sûr continuer de les travailler pour les étayer, mais ne surtout pas céder à la tentation du défaitisme affirme l’universitaire:

«En étiquetant l’État Islamique comme étant un mystère unique, nous nous privons des meilleurs outils qui peuvent nous permettre de contextualiser, de comprendre et finalement d’affronter cette organisation.»

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