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Pour soigner son image d'homme cultivé, Hitler fignolait sa décoration d'intérieur

Photo issue du magazine Homes & Garden de 1938. (Domaine public)

Photo issue du magazine Homes & Garden de 1938. (Domaine public)

Une historienne de l'architecture publie un ouvrage sur comment le dictateur décorait ses différents appartements.

La montée en puissance d'Hitler en Allemagne a coïncidé avec une série de rénovations de ses différents domiciles dans les années 1930, note Despina Stratigakos. Historienne spécialisée dans l'architecture, elle vient de signer un livre au titre volontairement provocateur, Hitler at home (Hitler à la maison), analysant la facette privée du personnage, préoccupé par l'esthétique et l'idéologie renvoyées par son intérieur.

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Dans ses appartements à Munich, à Obersalzberg et à Berlin, le Führer a, à chaque fois, mis un point d'honneur à soigner sa décoration. Il montrait «un intérêt enthousiaste même dans les plus petits détails», souligne l'auteur. L'historienne a travaillé à partir des documents laissé par Gerdy Troost, l'architecte d'intérieur favorite du dictateur nazi, décédée en 2003 à l'âge de 98 ans.

«Comme n'importe quel commerçant»

Les préférences d'Hitler? Les tons «terreux» subtils mais «il n'était pas fan du brun». Et il aimait les extravagances. Il insistait pour installer une immense fenêtre de neuf mètres de large et quatre mètres de haut dans le grand hall de son chalet bavarois.

Une chaise qu'Hitler utilisait à son bureau dans le bunker de Berlin. Crédits: Musée de la Seconde Guerre Mondiale de Boston

Ce décor de relativement bon goût servait également un objectif: tromper les éventuels visiteurs. Comme on peut le lire dans l'exemplaire de novembre 1938 du magazine Homes & Gardens, le Berghof, sa propriété dans l'Obersalzberg, dans les Alpes bavaroises, dont il a été l'architecte, a beaucoup plu au journaliste: 

«Il n'y a rien de prétentieux dans la petite maison du Führer. Elle ressemble à celle que n'importe quel commerçant de Munich ou Nuremberg pourrait posséder dans ces jolis bois. L'entrée est ornée avec un arrangement curieux de cactus dans des pots en faïence. Le bureau de Hitler est agencé comme un bureau moderne et mène à une pièce pour le téléphone.»

Hitler fignolait la décoration avec de nombreux livres sur l'histoire, la peinture, l'architecture et la musique afin de soigner sa réputation d'homme cultivé. Une propagande bien huilée, analyse Despina Stratigakos dans Atlas Obscura

«Il y avait d'un côté ce leader tonitruant, ce messie sur le podium, et d'un autre, cet homme jouant avec ses chiens, qui incitait à la sympathie. Les deux visions fonctionnait vraiment ensemble. Les gens adorait ce leader puissant, mais aimaient aussi pouvoir s'y identifier».

Première page du reportage du magazine Homes & Gardens de 1938.

Et faire d'Hitler quelqu'un de plus accessible était précisément le but de son architecte d'intérieur, insiste Despina Stratigakos dans son livre:

«Je voulais montrer que ces jolies pièces ne sont pas inoffensives. Je voulais que les gens y fassent attention et ne se disent pas: "Oh, c'est juste un décor, ou "c'est banal", "ça ne porte aucune valeur morale"».

Photo de la chambre d'Eva Braun dans le Berghof avec un portrait encadré d'Hitler. (Photo: Eva Braun Photographic Albums, National Archives, College Park, MD)

Herr Hitler et ses tomates

Le site Atlas Obscura rapporte par exemple, qu'en août 1939, le New York Times magazine publiait un portrait d'Hitler, le montrant dans son potager de tomates et dans son élégant salon. L'article était titré «Herr Hitler dans sa maison dans les nuages»

Les journalistes n'étaient pourtant pas dupe de la situation: la première page du même journal racontait comment les juifs étaient persécutés pendant que les troupes allemandes s'amassaient à la frontière polonaise. «Je me demande vraiment ce que les gens en pensaient à l'époque. Comment appréhendaient-ils à la fois cette image d'Hitler faisant grandir ses tomates et ce qu'ils pouvaient voir à la une?», s'interroge Despina Stratigakos.

Un marché encore actif aujourd'hui

Ce patrimoine décoratif lui a survécu. Les soldats alliés, après le suicide d'Hitler, ont emporté d'innombrables souvenirs nazis, qui circulent encore beaucoup sur le marché. En juin, ses nombreux couverts et linges de table ont été vendus entre 150 et 700 dollars chacun à New York. D'autres objets venant de son domicile ont été vendus le mois dernier aux États-Unis: un coussin de chaise fleuri (pour 3750$) et un briquet en céramique blanche (480$). La vaisselle armoriée, y compris un verre à cocktail avec un bord doré et un seau à champagne en argent, ont aussi trouvé preneur, vendus entre quelques centaines de dollars et 3000 $ chacun. Même un lot de plans au sol et dessins de construction de la maison ont été revendus entre 1500$ et 3500$ chacun.

Le Berghof, résidence secondaire d'Hitler. (Photo: Bavarian State Library: Heinrich Hoffmann Collection, Picture Archive, Bavarian State Library)

Fascination morbide

Le dictateur gardait également de nombreux meubles et objets dans son bunker berlinois, dont une chaise ornée de motifs d'oiseaux, un miroir à main, une brosse à cheveux revendus récemment au musée de la Seconde Guerre mondiale du Massachussetts.

Une fascination morbide pour la vie privée du dictateur, comme si, en fouillant dans ses anciennes décorations d'intérieur, les collectionneurs espéraient percer la psychologie de celui qui se rêvait peintre et a finalement été responsable de plusieurs dizaines de millions de morts et de crimes contre l'humanité.

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