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Au relais 4x100m, la course se joue aussi en un tour de main

Le passage de témoin entre les deux derniers relayeurs français, Eddy de Lépine et Lueyi Dovy, lors du titre mondial de 2005. REUTERS/Charles Platiau.

Le passage de témoin entre les deux derniers relayeurs français, Eddy de Lépine et Lueyi Dovy, lors du titre mondial de 2005. REUTERS/Charles Platiau.

Les deux finales des Championnats du monde d’athlétisme promettent comme toujours beaucoup d’électricité dans une discipline où il s’agit aussi de courir avec ses mains pour ne pas lâcher le témoin. Hélas, les petites catastrophes ne sont jamais loin.

Il y a dix ans, à Helsinki, l’équipe de France d’athlétisme du 4x100m était devenue championne du monde à la surprise générale. Composé de Ladji Doucouré, Ronald Pognon, Eddy de Lépine et Lueyi Dovy, le relais tricolore avait dominé ceux de Trinidad-et-Tobago et de Grande-Bretagne lors d’une finale privée, il est vrai, des Etats-Unis. En séries, les Américains n’avaient pas dépassé le stade des 100 premiers mètres. En tentant de donner le bâton à Leonard Scott, Mardy Scales, le premier des quatre relayeurs, avait fait tomber l’objet circulaire, d’une longueur comprise entre 28 et 30 centimètres, d’une circonférence de 12 ou 13 centimètres et d’un poids de 50 grammes, et la course s’était arrêtée là pour les traditionnels favoris.

En 2008, lors des Jeux olympiques de Pékin, les Etats-Unis ont connu ensuite une double déconvenue catastrophique avec l’échec en séries de leurs deux relais, masculin et féminin, pour deux transmissions à nouveau ratées entre Darvis Patton et Tyson Gay puis entre Torri Edwards et Lauryn Williams. Là encore, dans les deux cas, le bâton avait fini par atterrir sur la piste du Nid d’oiseau, le cadre des actuels Championnats du monde d’athlétisme. «C’est probablement de ma faute, avait avoué Gay. Si le bâton touche votre main, vous devriez pouvoir vous en saisir. J’ai de l’expérience. Je n’avais jamais laissé tomber le témoin de ma vie.» «Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé», s’était contentée de constater Williams.

Une habitude, décidément, en matière de ratés pour les Etats-Unis. En 2004, à l’occasion des Jeux d’Athènes, Marion Jones n’avait pas réussi à trouver la main de (encore elle) Lauryn Williams et en 2011, lors des Mondiaux de Daegu, en Corée du Sud, le relais masculin avait fini cette fois le nez par terre en raison de la chute de Darvis Patton (encore lui) qui allait transmettre le témoin à Walter Dix. N’en jetez plus (et surtout pas le bâton) pour les Américains.

Depuis qu’il est devenu le maître de l’athlétisme, Usain Bolt n’a jamais été victime d’un semblable accident avec le relais jamaïcain, double champion olympique en 2008 et 2012, triple champion du monde en 2009, 2011 et 2013 et recordman du monde depuis 2012 (36’’84), mais tout Bolt qu’il est, il sait que la moindre erreur pourrait avoir raison de cette perfection au niveau des résultats du quatuor de son pays. En effet, au relais 4x100m, tout est possible et parfois le pire.

Comme deux aveugles

Dans la zone de 20m, qui suit celle de 10m d’où le relayeur s’est élancé pour recevoir le bâton de son partenaire, les deux coureurs qui se cherchent comme deux aveugles dans une forme d’«obscurité électrique» liée au stress se retrouvent comme sur un fil mais lancés à toute vitesse, chacun devant à la fois contrôler sa propre course et prendre la mesure de celle de son coéquipier. Dans ce tunnel de 20 mètres avalé en à peine deux secondes et en dehors duquel il est interdit de se transmettre le témoin sous peine d’une disqualification, la course se gagne ou se perd –comme le bâton– au prix parfois de quelques hésitations fatales.

«Attention, ce n’est pas un no man’s land, précise Vincent Clarico, entraîneur du 4x100m de l’équipe de France lors des Jeux de Londres en 2012. C’est une zone de partage très symbolique qui relie les hommes entre eux. Ce qui s’y passe est très fort, parfois au milieu de turbulences liées à ce qui se déroule dans les couloirs voisins. Et c’est évidemment dans cet espace que tout se joue dans la mesure où le moindre grain de sable enrayera inévitablement la mécanique nécessairement bien huilée du 4x100.»

Dans ce court passage, la confiance doit être absolue entre deux hommes ou deux femmes qui n’échangent pas le moindre regard (surtout pas!) au moment où le témoin est transmis, obligatoirement avec une grande fermeté (de manière idéale, il doit avoir changé de main au plus tard entre 1m à 1m50 avant la limite de la transmission). Pour des athlètes habitués aux performances individuelles, l’exercice n’est pas forcément naturel en raison des relativement rares entraînements ou compétitions tournés autour de cette discipline spectaculaire.

Un TGV et un train Corail

Dans le relais, il s’agit, avant tout, de donner et de recevoir. Au cœur de ce contexte généreux, l’égocentrisme est à bannir, mais cela ne va pas toujours de soi, à l’image de la crise qui avait secoué les deux relais français du 4x100m dans le sillage du fiasco des Jeux de Pékin, marqués par deux éliminations en séries en 2008. Guy Ontanon, alors en charge de l’entraînement des hommes, avait accusé Ronald Pognon, l’un des relayeurs tricolores, d’avoir imaginé une blessure pour renoncer à ces séries et se ménager pour la suite. «Je démissionne, ils sont ingérables, je vais consacrer mes week-ends à ma femme», avait tonné Ontanon. «Si elles ne comprennent pas qu’il faut un collectif soudé pour avoir des médailles», avait relevé de son côté Laurence Billy, en charge des femmes et elle-même poussée vers la sortie. Les problèmes des relais américains ont été souvent analysés à la loupe de ce constat de l’égoïsme.

Vincent Clarico, qui avait donc succédé à Guy Ontanon, insiste sur la nécessité de trouver cette alchimie entre les hommes avec le témoin pour ce lien qu’il convient de nouer lors des séances d’entraînement, y compris au cours de banales séances d’entraînement courues au petit trot. Mais il est peut-être une relation à privilégier plus qu’une autre: celle entre les relayeurs n°2 et n°3, dont le «tampon» sur la piste est peut-être le plus dur à mettre en place, au cœur d’une collision entre un TGV et un train Corail. «Le n°2 arrive à toute vitesse au terme d’une ligne droite alors que le n°3 doit amorcer et déployer sa course au cours d’un virage, explique Vincent Clarico. C’est le point le plus critique de la course et le n°3 doit être, selon moi, le plus habile des quatre coureurs en étant un meilleur relayeur que sprinter.»

En 1990, lors des Championnats d’Europe à Split, située alors en Yougoslavie, l’équipe de France du 4x100m (Max Morinière, Daniel Sangouma, Jean-Charles Trouabal, Bruno Marie-Rose) avait fait sensation en battant le record du monde (37’’79) propriété des Etats-Unis. Le passage entre le n°2, Sangouma, et le n°3, Trouabal, avait été jugé comme un modèle du genre, ce qui était plus important que le relais hésitant entre Trouabal et le n°4, Marie-Rose. Depuis, le record du monde a été abaissé de près d’une seconde par des Jamaïcains dont les transmissions ont souvent été jugées médiocres par les plus fins observateurs de la discipline. Mais jusqu’à présent, Usain Bolt et ses coéquipiers se sont toujours débrouillés pour avoir leur destin (et leur bâton) entre leurs mains jusqu’au bout de la ligne droite finale.

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