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Le jour où Kanye West a dit «George Bush s'en fout des noirs»

Kanye West le 2 septembre 2005 sur la chaîne NBC | Capture d’écran d’une vidéo «flashback» postée par NBC sur son site

Kanye West le 2 septembre 2005 sur la chaîne NBC | Capture d’écran d’une vidéo «flashback» postée par NBC sur son site

Comment, dix ans après, les producteurs de NBC voient la phrase du rappeur lors du concert de soutien pour les sinistrés de Katrina.

Le 2 septembre 2005, quatre jours après la dévastation de la Nouvelle-Orléans par l'ouragan Katrina, la chaîne américaine NBC rassemblait des stars de la télé, du cinéma et de la musique afin de lever des fonds pour les victimes de la catastrophe. Ce «Concert pour les sinistrés de Katrina» allait attirer 8,5 millions de spectateurs et générer 50 millions de dollars, mais ce n'est pas ce qui, dix ans plus tard, marque encore les mémoires. Le gala, présenté par Matt Lauer avec l'assistance de Leonardo DiCaprio, Claire Danes, Glenn Close ou encore Lindsay Lohan, restera comme une page importante de l'histoire de Katrina pour un seul moment: lorsque Kanye West, chantre de l'exaspération de toute une nation face au fiasco du gouvernement fédéral dans le secours apporté aux victimes de la tempête, fixa la caméra et déclara, en direct:

«George Bush s'en fout des noirs.»

 

Les années suivantes, West allait assumer ses commentaires, Bush les assimiler au point le plus «historiquement bas» de sa présidence, avant que West ne finisse par les regretter et Bush par l'excuser. Mike Myers, à l'époque aux côtés de West et visiblement sidéré lorsque le rappeur se met à dérailler du prompteur, affirme aujourd'hui être d'accord avec l'essentiel du message: que le ratage gouvernemental n'aurait pas été le même si la ville avait abrité davantage d'habitants blancs.

«De la bonne télé»

Dix ans plus tard, pour les producteurs de l'émission, les propos de West sont un moment de télévision historique. Mais ils n'étaient pas vraiment de cet avis en 2005.

«Je me souviens d'avoir entendu les mots qui sortaient de sa bouche, d'avoir regardé le prompteur et [d'avoir pensé] “ça va pas bien, là”», m'a récemment précisé Frank Radice, producteur principal et directeur musical de l'émission. Mais très vite, Radice s'est ravisé:

«Je me rappelle avoir dit [à quelqu'un]: “C'est de la bonne télé.”»

Pourquoi de la bonne télé? «Parce que le propos était scandaleux, ajoute-t-il. Et qu'il a refroidi tout le monde.» Un «silence sinistre» s'est abattu sur les quelques personnes présentes sur le plateau, notamment Lohan et DiCaprio.

En régie, le producteur exécutif, Rick Kaplan, tentera tant bien que mal de continuer son émission. C'est à lui qu'incombe la décision de laisser West parler –un discours fluctuant entre compassion et radotage fébrile– jusqu'au passage tristement célèbre sur Bush, moment auquel il choisit de passer la parole à un autre intervenant, Chris Tucker, dont le blanc de quelques secondes et les yeux écarquillés renforceront le sentiment de malaise suscité par la scène.

Honnêteté

À l'époque, un porte-parole de NBC avait expliqué que la chaîne n'avait pas utilisé les sept secondes de décalage pour couper West, parce que la personne responsable «devait faire attention aux gros mots et n'avait pas réalisé que [West] ne suivait plus le prompteur». Ce qui, selon Kaplan, n'est pas vrai. Il explique avoir attendu une pause adéquate dans le discours de West pour anticiper sur le segment suivant prévu dans le programme:

«Je suis en régie, je gère l'émission et je me vois penser: “Je ne sais pas comment arrêter ce truc.”»

Sans manquer de respect au président, l'émotion de Kanye, son honnêteté et ce qu'il avait à dire, les gens devaient l'entendre, parce que les gens n'étaient pas secourus comme il fallait

Rick Kaplan, producteur exécutif

Si l’enchaînement allait être à l'évidence perturbant et a pu avoir, sur le moment, l’air d’être une réaction immédiate au propos de West, Kaplan insiste pour dire qu'il attendait simplement une issue naturelle à une situation tout à fait inédite:

«On n’a jamais pensé à le couper, précise-t-il. C'était un moment extraordinaire et, même s'il a pu partir en vrille, on n’avait pas besoin de saccager encore plus les choses.

 

En fin de compte, ça n'a même pas été un moment moche, juste un moment d'honnêteté.»

«Traumatisme crânien»

Quelques minutes plus tard, se souvient Kaplan, Myers est venu le voir pour lui dire, à la manière de Docteur Denfer:

«Ça s’est super bien passé, non?»

À toute vitesse, Matt Lauer changera son discours de clôture pour mettre les propos de Kanye en perspective. «En ce moment, dans ce pays, les émotions sont très exacerbées. Parfois, ces émotions se traduisent en inspiration, parfois en critique», dira-t-il, avant que l'émission ne se termine avec Harry Connick Jr. en chef de chœur de stars entonnant le classique gospel «When the Saints Go Marching In».

Après l'émission, Kaplan a l'impression d'être en plein «traumatisme crânien» et West est introuvable. Trois des musiciens présents sur le plateau –Tim McGraw, Faith Hill et Harry Connick Jr.– vont le prendre à part et le réconforter en lui disant:

«On sait que tu crois que tout a foiré à cause de Kanye. Mais tu vas être vraiment fier de ce qu'il a fait.»

«Ils m'ont dit qu'ils étaient allés à la Nouvelle-Orléans, que c'était atroce ce qui se passait là-bas, qu'il y avait un manque d'assistance criant de la part du [gouvernement fédéral] et qu'ils comprenaient la colère, m'a dit Kaplan. Ils m'ont dit que j'allais être heureux d'avoir eu cet élément dans mon émission. Et ils ont eu raison. […] Sans manquer de respect au président ou à qui que ce soit d'autre, mais l'émotion [de Kanye], son honnêteté et ce qu'il avait à dire, les gens devaient l'entendre, parce que les gens n'étaient pas secourus comme il fallait.»

Fait d’actualité

Sauf que quelqu'un chez NBC n'allait pas être de cet avis et coupera les propos sur Bush lors de la diffusion de l’émission sur la côte ouest. «Il aurait été malheureux, disait un communiqué de NBC publié à l'époque, que les efforts de tous les artistes ayant participé ce soir et la générosité de millions d'Américains venus en aide aux plus démunis aient été occultés par l'opinion d'une seule personne.» Kaplan explique n'avoir rien eu à voir avec cette coupure et qu'il y était farouchement hostile. Quant à Radice, il allait être surpris par la coupe, parce que le service info de la chaîne, qui, selon lui, aurait normalement gardé ce passage, faisait partie intégrante de la production de l'émission. «D'après moi, ils auraient dû le considérer comme un fait d'actualité», dit-il.

La chaîne coupera aussi le reste des propos de West, ce qui fait que les spectateurs de la côte ouest ne l'ont pas entendu sur la différence de traitement médiatique entre victimes noires et victimes blanches, ni critiquer la guerre et Irak et dire «on leur a donné la permission de venir nous abattre».

«Dix ans plus tard, beaucoup de trucs qui sont sortis de la bouche de West semblent, en rétrospective, tout aussi provocants que sa phrase sur George Bush, estime Radice. Encore aujourd'hui, c'est toujours quelque chose de scandaleux et qui aura permis d'étaler une certaine vérité à la face du pouvoir. Que ce ne soit pas exactement ce à quoi il pensait en le disant, je ne peux pas l'imaginer.»

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