Les humains devraient avoir le droit d'épouser des robots

Le robot humanoïde HRP-4C «Miim» dans une robe de mariée du styliste Yumi Katsura, à Osaka (Japon), le 22 juillet 2009 | REUTERS/Toru Hanai

Le robot humanoïde HRP-4C «Miim» dans une robe de mariée du styliste Yumi Katsura, à Osaka (Japon), le 22 juillet 2009 | REUTERS/Toru Hanai

Les relations sexuelles et l’amour entre humains et robots sont inéluctables.

La décision 5-4 de la cour suprême américaine, sur l’affaire Obergefell v. Hodge, de légaliser le mariage entre personnes de même sexe dans tous les États-Unis a déjà provoqué moult spéculations autour des «prochaines étapes» de l’expansion des droits au mariage. Comme l’a noté la Cour suprême, «l’histoire du mariage est à la fois une histoire de continuité et de changement. Cette institution […] a évolué avec le temps». Le mariage mixte, l’égalité entre mari et femme et le mariage entre personnes de même sexe, tous proscrits pendant très longtemps par notre constitution, sont des droits aujourd’hui approuvés et protégés par les tribunaux. Si ces changements ont mis du temps à arriver et que les tribunaux ne vont probablement pas étendre les droits au mariage pendant un bon moment, la définition légale des droits matrimoniaux ne va sûrement pas s’arrêter là.

Un éditorial du New York Times publié peu de temps après la décision de la Cour suprême sur le mariage entre personnes de même sexe explique que la logique de cette instance pourrait au final conduire à la reconnaissance de la polygamie ou des mariages pluraux, argument également avancé par le juge John Roberts dans son avis contraire. Cet argument douteux a également été utilisé pour soutenir que cette décision ouvrira la porte à la reconnaissance légale de la zoophilie ou de l’inceste.

Le mariage entre robots et humains pourrait être le prochain sur la liste. Probablement pas bientôt, sans doute, mais il figurera inéluctablement dans notre avenir.

Robot sexuel

Certains détracteurs du mariage pour couples de même sexe, notamment des chrétiens conservateurs, ont avancé qu’autoriser le mariage pour tous allait inévitablement conduire à des unions entre humains et robots. On a récemment vu se multiplier les récits convaincants parlant d’amour et de relations sexuelles entre humains et robots au cinéma et en littérature: Her et Ex Machina, la série dramatique d’AMC Humans et le roman Love in the Age of Mechanical Reproduction. Ces fictions marchent sur les traces de l’argument persuasif, bien que réticent, de David Levy sur l’inéluctabilité de l’amour et des relations sexuelles entre humains et robots dans Love and Sex With Robots, paru en 2007. Si vous ne croyez pas que ce genre de relations va devenir une réalité de plus en plus concrète, lisez le livre de Levy, il vous convaincra.

Ou regardez simplement ce que propose le commerce. Les «poupées gonflables» sont de plus en plus réalistes, visuellement et au toucher, et un fabricant vient d’annoncer qu’il mettait au point un robot sexuel pourvu d’intelligence artificielle, capable de parler et d'exprimer des émotions. Comme le souligne Levy, les premiers à explorer et à bénéficier de relations sexuelles avec des robots pourraient être des personnes affligées de handicaps physiques ou psychologiques limitant leurs possibilités d’avoir des relations sexuelles avec d’autres personnes.

L’ère de l’amour et du sexe avec des robots a débuté et n’ira qu’en s’accélérant, même si ce choix restera minoritaire au cours des vingt prochaines années. Or, avec le sexe et l’amour viendront les revendications au droit au mariage. D’ailleurs, on signale déjà des exemples de personnes (d’accord, d’hommes) qui veulent ou prétendent se marier avec leur robot (voyez ici et ).

L’ère de l’amour et du sexe avec des robots a débuté et n’ira qu’en s’accélérant

Relations intimes

La récente décision Obergefell protégeant le mariage entre personnes de même sexe va-t-elle contribuer à ouvrir la porte à l’union entre humains et robots? La décision de la majorité des juges de la Cour suprême s’est basée sur l’analyse de quatre «principes et traditions». Dans le cadre du mariage entre humains et robots, ces quatre facteurs sont plus ou moins pertinents.

Le premier principe est celui de l’autonomie individuelle, du droit de chacun d’entre nous à faire nos propres choix et à décider de la nature de nos relations intimes. La «décision de se marier et le choix du partenaire font partie des actes d’autodétermination les plus cruciaux de la vie». Ce n’est pas aller trop loin que d’étendre ce droit d’autodétermination individuelle au choix d’épouser un robot—et, si ce n’est pas un choix pour lequel opterait la majorité d’entre nous (pour le moment en tout cas), si quelqu’un exprimait cette préférence, son droit à l’autonomie personnelle semblerait peser en faveur d’une approbation légale de ce choix (en tout cas jusqu’à ce que les robots acquièrent suffisamment de personnalité pour avoir le droit de refuser leur consentement). Un point en faveur du mariage humains-robots.

«Loyauté bilatérale»

Le deuxième facteur sur lequel s’est appuyée la Cour suprême est la relation particulière entre «deux personnes» permise par le mariage. Le droit au mariage «donne une dignité aux couples», renforce la «loyauté bilatérale» et incarne une «association dans […] un noble objectif». Cette référence à un lien entre deux «personnes» semble exclure de fait le mariage avec des robots, en tout cas jusqu’à l’éventualité que, dans un futur lointain, ils obtiennent le statut de «personnes». Aux yeux de la Cour suprême, ce facteur a pour raison d’être de fournir un accompagnement humain:

«Le mariage répond à la crainte universelle de l’individu seul d’appeler et de n’avoir personne pour lui répondre. Il donne l’espoir d’être accompagné et compris et l’assurance que, tant que les deux partenaire vivront, il y en aura un pour prendre soin de l’autre.»

La décision de se marier et le choix du partenaire font partie des actes d’autodétermination les plus cruciaux de la vie

La cour suprême américaine dans sa décision 5-4 sur l’affaire Obergefell v. Hodge

Or beaucoup de gens sont seuls aujourd’hui, et les robots seront de plus en plus susceptibles de répondre à ce besoin d’être accompagné. Difficile de déterminer clairement si ce deuxième facteur joue pour ou contre la validation du mariage entre robots et humains.

Institution pratique

Les facteurs restants semblent clairement peser contre la reconnaissance du mariage avec des robots. Le troisième pose que le mariage protège les enfants et la famille. Bien que tous les mariages ne produisent pas d’enfants, l’institution procure stabilité et reconnaissance aux couples mariés qui en élèvent. Ainsi, la Cour suprême a soutenu le mariage entre personnes de même sexe en se fondant en partie sur la constatation que «de nombreux couples de même sexe fournissent des foyers aimants et épanouissants à leurs enfants, qu’ils soient biologiques ou adoptés». Les robots ne sont pas capables de produire des enfants, et s’il est concevable qu’ils puissent un jour jouer un rôle parental pour ceux conçus par d’autres, cette responsabilité semble appartenir à un avenir encore plus lointain que celui d’amant ou de conjoint(e).

Pour le quatrième et dernier facteur, la Cour suprême s’est appuyée sur le fait que le mariage était au cœur de nombreuses réalités pratiques et juridiques de la vie moderne, comme les impôts, l’héritage, la propriété privée, l’accès aux soins et la couverture sociale. Peu de ces facteurs, voire aucun, ne s’appliquent aux robots, à moins que, dans un avenir lointain, ils n’accèdent au statut de personne. Cette nécessité de sanctionner les «droits, bénéfices et responsabilités» du mariage est beaucoup moins convaincante dans le cadre des relations entre robots et humains qu’entre deux humains.

Apparence humaine

Par conséquent, d’un point de vue strictement légal, la décision de la Cour suprême dans l’affaire Obergefell contient des arguments et observations susceptibles d’être utilisés à la fois pour et contre le mariage entre humains et robots. Bien entendu, concrètement, la légitimité juridique du mariage entre robots et humains n’est pas près d’être reconnue. La plupart des gens (dont des juges) pensent probablement que les relations entre robots et humains sont absurdes et contre-nature. Mais ce fut également le cas, autrefois, du mariage mixte ou homosexuel. Bien sûr, pour ces progrès-ci, il s’agissait d’autoriser les relations sexuelles et amoureuses entre deux humains, quelle que soit leur couleur de peau et leur orientation sexuelle, ce qui est quand même bien différent de la reconnaissance d’une union entre un humain et une machine. Mais, à mesure que l’apparence et le comportement des robots deviennent de plus en plus humains, cette distinction pourrait finir par s’effacer.

Le mariage entre robots et humains n’est pas une question de droit des robots; il concerne le droit d’un humain de choisir d’épouser un robot

La Cour suprême a rappelé le long et difficile chemin qui a mené à la reconnaissance par la loi (et la majorité de la société) du mariage entre personnes de même sexe. Ses défenseurs ont d’abord dû venir à bout de la classification en tant que maladie des relations homosexuelles. Ensuite, ils ont dû réussir à les faire décriminaliser. Et enfin –après d’innombrables référendums, débats législatifs, campagnes sur le terrain, études, articles savants et grand public et moult procès– le droit d’épouser une personne du même sexe a enfin été reconnu légalement.

Le chemin vers la reconnaissance du mariage entre robots et humains sera probablement aussi long, douloureux et polémique, voire davantage. Mais comme l’a souligné la Cour suprême en conclusion de son avis dans l’affaire Obergefell, la question se réduit au «droit fondamental» d’une personne au sein d’une société libre de choisir la nature de ses relations et le style de vie qu’elle désire mener, dans la mesure où elle ne nuit pas à d’autres de façon déraisonnable en exerçant ses choix. Le mariage entre robots et humains n’est pas une question de droit des robots; il concerne le droit d’un humain de choisir d’épouser un robot. Si peu de gens comprennent ou défendent l’idée de relations intimes entre robots et humains aujourd’hui, à mesure que les robots gagnent en sophistication et en réalisme, de plus en plus de gens vont trouver l’amour, le bonheur et l’intimité dans les bras d’une machine. L’amour et le sexe avec des robots ne sont plus très loin, et le mariage ne devrait pas tarder à suivre.

Partager cet article