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Sex-shop, revue porno... Avant, Titeuf était un personnage pour adultes

Extrait de l'album «Dieu, le sexe, et les bretelles», reproduit ici avec l'autorisation de Glénat.

Extrait de l'album «Dieu, le sexe, et les bretelles», reproduit ici avec l'autorisation de Glénat.

Alors que sort un nouveau tome du héros des cours de récréation, souvenons-nous que les premières aventures du blondinet visaient d'abord un public adulte.

Si vous vous baladez dans les allées des librairies ou des supermarchés en cette rentrée pluvieuse, impossible de le rater: Titeuf, le cancre à la mèche blonde, est de retour pour remonter sur le trône du rayon BD jeunesse. Bienvenue en adolescence, le quatorzième tome de ses aventures, vient de sortir et se penche sur la puberté naissante de son héros. Mais si l’on fouille un peu dans ce même rayon, on peut tomber sur un autre tome de Titeuf, le tout premier, sorti en 1992. En parcourant les planches en noir et blanc de Dieu, le sexe, et les bretelles, on découvre un personnage complètement différent, naviguant dans des dessins explicites: Titeuf va au sex-shop, discute avec des copains autour de revues pornos et traite le principal de «gros con».

                       Extrait de l'album Dieu, le sexe, et les bretelles, par Zep. © Glénat

Comment le héros et sa mèche blonde ont-ils pu nous cacher ce passé-là? Titeuf aurait-il entamé un changement d'identité quand son auteur a réalisé que le succès (et l'argent) l'attendait plutôt dans les cours de récré? L'album en question irrite un certain nombre de parents, qui expliquent sur différents sites qu'ils regrettent parfois de l'avoir offert à leur enfant. En réalité, le Titeuf que l’on connaît aujourd’hui n’a rien à voir avec le personnage qui a germé dans l’esprit de son créateur. À la base, Titeuf ne s'adressait pas vraiment aux enfants: il voulait avant tout parler aux adultes.

Pour comprendre sa transformation, il faut revenir un peu en arrière, et quitter la France. Au début des années 1990, le jeune Zep (Philippe Chappuis de son vrai nom) vivote dans sa Suisse natale. Il a sorti trois albums et publié des dessins dans Le Journal de Spirou, dans la presse, et parfois chez Fluide Glacial. Dans Titeuf, 20 ans, un album rétrospectif publié en 2013, il racontait cette période de galère:

«J’envoyais un projet de bande dessinée par semaine aux journaux et éditeurs et je guettais en vain ma boîte aux lettres. […] À mon 261e projet refusé, je dégustais une barre chocolatée à la fenêtre et je me disais que c’était tout de même un beau métier… même si le champagne, c’était pas pour tout de suite.»

Dieu, le sexe et les bretelles, c'est moins de 10.000 exemplaires tirés en 1992

Mais, en 1992, alors que le dessinateur de 25 ans passe une énième journée à ruminer dans son atelier de Carouge, près de Genève, il décide d’écouter ce qui se passe dehors. Des enfants se chamaillent justement dans la cour de récréation de l’école voisine et s’envoient à la figure des répliques qui nous semblent familière aujourd’hui: «Pôv’ connard du cul», «Et toi, t’es un pourri du zizi à la crotte de nez». Un déclic pour le dessinateur, qui expliquait en 2013: 

«Vite! Du papier!!!! J’ai posé tout ça. Une vingtaine de pages en quelques jours et Titeuf était né.»

Pour moi, Titeuf était vraiment pour les gens qui avaient envie de retrouver leur enfance

Zep, auteur de Titeuf

Quelques planches du cancre à la mèche blonde seront publiées par la suite en noir et blanc dans un fanzine suisse nommé Sauve qui peut. Quand le dessinateur décide de proposer son personnage, les éditeurs avec lesquels il travaillait ne sont pas séduits. Il lui faudra attendre que Jean-Claude Camano, éditeur chez Glénat, le remarque et lui propose de publier le premier tome, Dieu, le sexe et les bretelles, avec 7.000 exemplaires pour le premier tirage. Le héros des cours de récré pour la quinzaine d'années à venir était né. À un détail près: il n’a pas été créé pour les enfants, mais pour les «fans de BD, à savoir les hommes entre 25 et 50 ans», explique aujourd'hui Zep à Slate.fr:

«Pour moi, Titeuf était vraiment pour les gens qui avaient envie de retrouver leur enfance. À l'époque, la bande dessinée qui mettait en scène des enfants avait toujours un côté très idéalisé de l'enfance, un peu comme la littérature de jeunesse, où l'enfant est un être pur et innocent et qu'il faut protéger de tout. J'avais envie de faire un truc plus réaliste sur l'enfance mais je pensais que ça serait lu par des gens de mon âge.»

Porno, sex-toys et crottes de chien

Et effectivement, dans la première édition de ce tome, même si la majorité des gags est tous publics, on peut constater que le héros de Zep regarde des magazines pornos en classe, va au sexshop avec ses copains pour demander un pin’s, fait une blague qu’il ne comprend pas sur les homosexuels… Les dessins montrent alors des femmes nues, des pratiques sexuelles comme la fellation, ou encore des sex-toys à tout va. Même Mickey, symbole de l’enfance et de l’innocence par excellence, est discrètement transformé en jouet sexuel. Titeuf tient également un langage fleuri, où se mêlent néologismes et insultes. Par exemple, il écrit «le principal ait un gros con» sur un mur et fait chanter à Ramon, son camarade d’origine étrangère, une chanson assez particulière:

«Frère Jacques,
Rôtez-vous?
Sucez donc la pine,
à King Kong.»

                   Extrait de l'album Dieu, le sexe, et les bretelles, par Zep. © Glénat

Les supermarchés n'ont pas voulu vendre le premier tome de Titeuf car on voyait un dessin de pénis en coupe sur la couverture

 

D’ailleurs, l’éditeur Glénat ne possédait pas de département jeunesse à l’époque. Et lors de sa publication, Dieu, le sexe et les bretelles ne sera vendu que dans les librairies spécialisées. Impossible de le voir dans les grandes surfaces, qui n'aimaient pas que la couverture de l'album montre une planche encyclopédique avec un pénis en coupe.

Surprise, les enfants se ruent sur les albums de Titeuf

Sauf qu’il s’est passé quelque chose d'inattendu pour son auteur: les enfants se sont appropriés d’eux-mêmes le héros. C’est pendant les séances de dédicace du deuxième album que Zep voit soudain des groupes d'enfants qui connaissent Titeuf par cœur:

«Je savais que des enfants me lisaient, ça ne me semblait pas impossible, mais je ne savais pas que ça allait devenir un phénomène pour eux justement.»

Un jour, alors qu'il fait face à une bonne centaine d'enfants venus au festival du livre de Genève pour faire dédicacer le second tome des aventures du petit cancre, Zep leur demande pourquoi ils aiment ce personnage. Et la réponse d'un petit garçon va le marquer pour la suite: 

«Il y en a qui m'a dit: “J'aime bien parce qu'il nous prend pas pour des cons.” Pour moi, c'était aussi ça Titeuf, c'est parler du vrai monde.»

Extrait de L'amour c'est pô propre, par Zep. © Glénat

         Extrait de L'amour, c'est pô propre,  par Zep. © Glénat.
 

Dans le second tome justement, L’amour c’est pô propre, publié juste avant le déclic de Zep avec son jeune public, Titeuf est toujours porté sur la chose. Il demande à des adultes ce qu’est «une pute» et un sadomaso dès la première planche, passe un coup de fil au téléphone rose dans la seconde, et joue à «chat-SIDA» dans la troisième. En revanche, les actes sexuels explicites ont disparu (on remarquera juste que Titeuf a pris une photo d’un magazine Playboy où Kim Basinger est représentée). La sexualité redevient même un mystère quasi complet, alimenté seulement par ses cours d’éducation sexuelle. Par exemple, lorsqu’il surprend ses parents en plein acte, ces derniers arrivent à lui faire croire qu’ils ne faisaient que de la gymnastique… 

        Extrait de L'amour, c'est pô propre, par Zep. © Glénat.

Même si c'est bien de ne pas les remontrer encore une fois, ce n'est pas dans Titeuf que les enfants découvrent ces images

Zep, à propos des images à caractère pornographiques dans le premier tome de Titeuf.

Zep est évidemment conscient que, étant donné l'âge de ses lecteurs, il ne peut plus faire de dessins aussi explicites. «Il ne faut pas être hypocrite non plus, les enfants sont confrontés à ces thèmes tout le temps, à ces images aussi. Mais même si je pense que c'est bien de ne pas les remontrer encore une fois, ce n’est pas dans Titeuf qu’ils découvrent ça.» Le virage se confirme dans le troisième tome, Ça épate les filles, sorti en 1994. Titeuf décide de fumer un joint rapporté par son pote Hugo, car il pense qu’il verra «des femmes à moitié à poil». Mais évidemment, tout ce que récoltera Titeuf, c'est sa maîtresse en colère, venue lui donner une leçon. Le corps de la femme nue a bel et bien disparu, le sexe explicite aussi.

      Extrait de Ça épate les filles, par Zep. © Glénat.

Créer la discussion entre enfants et adultes

D'ailleurs, au début des années 2000, soit plus de sept ans la création de son héros, Zep profite d’une réédition du premier tome pour retirer une partie des dessins explicites qu’il contient. La direction de Glénat lui avait expliqué qu'elle recevait des lettres de parents sur la teneur de l'album. Une première planche a été directement enlevée:

«Titeuf faisait une blague sur les homosexuels qu'il ne comprend pas, explique Zep. Effectivement, les enfants ne comprennent pas cette blague. Je savais que cette page jouait sur un autre registre, que les parents pouvaient comprendre et pas les enfants. Mais ce n'est pas l'humour de Titeuf, ce n'est pas drôle en soi, je l'ai remplacé par une autre page.»

Extrait du tome 1 de Titeuf, Dieu, le sexe et les bretelles, avant la modification opérée par Zep.  © Glénat.

L’autre planche modifiée montrait à l'origine Titeuf et ses camarades en train de regarder un magazine pornographique, où une femme pratiquait une fellation (voir image de couverture de cet article). Aujourd'hui, l'on voit simplement un petit dessin d'un homme allongé sur une femme.

S'agit-il là d'une concession de la part du dessinateur pour ne pas froisser un public qui lui était déjà acquis, voire d'un manque d'intégrité? Après tout, modifier un dessin existant depuis de nombreuses années parce que que certains parents se sont plaints a de quoi interpeller. Mais, si la forme a changé, il suffit de regarder le travail de Zep et les thèmes qu'il aborde dans Titeuf pour voir qu'il n'a pas renoncé à aborder des problèmes sociétaux importants. Rien que dans le tome 13, À la folie, Zep évoque le harcèlement sexuel, les licenciements boursiers, ou encore le drame des migrants obligés de fuir les conflits en Afrique.

Quand on est adulte, on oublie notre enfance, alors on l'idéalise

Zep

Son travail reste si subversif aux yeux de certains que l’exposition «Le zizi sexuel», adapté du livre éponyme et qui propose une éducation à la sexualité originale, a fait scandale en 2014 –année de la psychose autour de la «théorie» du genre. Certains lecteurs estiment encore que Titeuf est trop vulgaire, qu'il donne le mauvais exemple

Selon l'auteur, un site a même été mis en ligne un temps avec sa photo et un message: 

«Supprimons Zep de notre paysage littéraire.»

Pas de quoi le décourager pourtant, car Zep estime que, si Titeuf gêne, c'est que nous avons nous-mêmes oublié que nous avons été un Titeuf un jour. «Quand on est adulte, on oublie notre enfance alors on pense que la nôtre était différente, on l’idéalise, estime-t-il. Mais on a aussi fait des choses interdites, on a aussi essayé de comprendre ce que nous cachent les adultes, et pas seulement sur le sexe.» 

Et ce quatorzième album consacré à l'adolescence le confirme: en proposant un personnage certes mois transgressif qu'avant mais toujours aussi rebelle, Zep réussit à parler aux enfants comme aux adultes. Une petite prouesse dans le monde de la bande dessinée. De son côté, Titeuf a bien sûr délaissé les vieux magazines Playboy pour se concentrer sur la Game Boy, mais il garde la même mission: permettre aux enfants de parler avec leur parents et de percer un peu plus le mystère du monde qui les entoure. 

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