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Alice, Popeye, la Belle au bois dormant et autres noms de baptême de maladies

Popeye aussi a un syndrome à son nom. Rien à voir avec les épinards | Les Haines via Flickr CC License by

Popeye aussi a un syndrome à son nom. Rien à voir avec les épinards | Les Haines via Flickr CC License by

De Peter Pan au baron de Münchhausen, de nombreux personnages ont donné leur nom à des syndromes ou à des complexes.

Vous êtes maladivement jaloux? Vous n’arrivez pas à devenir un adulte mature? Peut-être souffrez-vous de l’un des syndromes qui portent le nom d’un personnage de fiction. Issus des mythes, des contes ou des œuvres littéraires, ils sont nombreux –à l’instar d’Œdipe, le plus fameux d’entres eux– à être utilisés en neurologie, en psychiatrie ou en psychologie. Comme ils disent quelque chose sur les fonctionnements et dysfonctionnements de l’âme humaine, des médecins et psychologues ont utilisé ces personnages intemporels pour leur force d’illustration. Et parce que c’est un bon moyen pour populariser un syndrome.

1.En neurologieD’Alice à la Belle au bois dormant

Les maladies portent en général le nom de leur découvreur. Mais parfois, c’est un nom de personnage de fiction qui leur a été donné. Par exemple, le syndrome d’Alice au pays des merveilles, qui est un ensemble d’hallucinations survenant lors d’une migraine. Les patients perçoivent alors différemment la taille de certaines de leurs parties du corps comme Alice dans le conte. L’auteur, Lewis Carrol, aurait d’ailleurs lui aussi souffert de ce syndrome et s’en serait inspiré pour écrire son histoire.

Alice au pays des merveilles | KylaBorg via Flickr CC License by

Ces personnages sont là pour incarner des tendances qui avaient été remarquées chez l’homme

Jean-Pierre Neidhardt, professeur d’histoire de la médecine

Ou encore le syndrome de la Belle au bois dormant (ou syndrome de Kleine-Levin) qui est un syndrome très rare où les patients souffrent d’hypersomnie et peuvent parfois dormir jusqu’ à vingt heures par jour. «Ces personnages sont là pour incarner des tendances qui avaient été remarquées chez l’homme, explique le professeur Jean-Pierre Neidhardt, professeur d’histoire de la médecine à l’Université Lyon 1. Certains médecins du XXe siècle les ont alors ressortis pour définir des maladies.» Parfois les références sont plus littéraires, comme le syndrome de Godot, qui est une manifestation anxieuse de patients atteints de la maladie d’Alzheimer, qui suivent alors pas à pas le soignant. Il a été baptisé ainsi en référence à la célèbre pièce de Samuel Beckett où les personnages attendent un nommé Godot.

2. En psychiatrieDe Diogène à Popeye

On retrouve beaucoup ces noms de personnages dans les maladies psychiatriques et les syndromes psychologiques. «Les personnages de mythes ou de littérature sont des hypertrophies d’une partie de personnalité, explique le professeur Neidhardt. Ce sont de bons exemples que l’on peut faire coller avec la pathologie, même s’ils sont parfois approximatifs.» On retrouve ainsi le syndrome de Diogène, un trouble obsessionnel où les patients accumulent par peur de manquer. Certains patients finissent ainsi par vivre au milieu de leurs ordures. Loin de la doctrine du philosophe cynique, c’est la légende du personnage, vivant dans le dénuement, qui a inspiré les médecins. 

Diogène et les chiens de Jean-Louis Gérôme | PROthe lost gallery via Flickr CC License by

On peut aussi citer le syndrome d’Othello, un délire de jalousie où le patient a la conviction paranoïaque d’être trompé par sa compagne. Le personnage de Shakespeare, qui finit par tuer sa femme, lui a donné son nom. Claude Chabrol l’a très bien illustré dans son film L’Enfer avec François Cluzet.

«On retrouve plus de noms littéraires en psychiatrie qu’ailleurs en médecine car les psychiatres sont des souvent des gens très lettrés», explique le professeur Neidhardt.

En psychiatrie, on retrouve encore le syndrome de Münchhausen, qui s’inspire du livre Les aventures du baron de Münchhausen. Connu pour sa faconde et son sens de l’exagération, le baron y narre ses voyages vers la Lune à cheval sur un boulet de canon ou encore ses chevauchées à dos d’un demi-cheval. Le syndrome de Münchhausen désigne des personnes qui se créent des symptômes afin de mimer des maladies et de capter l’attention des soignants.

La mythologie grecque est le premier fournisseur d’archétypes psychologiques

Les personnages des contes et de dessins animés ont été aussi mis à profit. Le syndrome de Rapunzel, issu de son nom allemand, fait référence à la princesse Raiponce aux longs cheveux. Il s’agit de patients, souvent des enfants ou des adolescents, souffrant de trichotillophagie, c’est-à-dire ne pouvant s’empêcher d’arracher et d’ingérer leurs cheveux.

Côté animation, le syndrome de Popeye n’est pas dû à un excès d’épinards, mais à des injections répétées de Subutex. Ce médicament, prescrit pour aider les toxicomanes à ne plus s’injecter d’héroïne, se prend normalement par la bouche. Mais il peut être détourné et certains patients se l’injectent. À moyen terme, cela crée des œdèmes irréversibles des avant-bras, qui peuvent tripler ou quadrupler de volume. 

3.En psychologieD’Œdipe à Peter Pan

Les psychologues ont eux aussi très copieusement pioché dans les grands récits fondateurs. La mythologie grecque est bien sûr le premier fournisseur d’archétypes psychologiques. Le plus connu d’entre eux est le complexe d’Œdipe, décrit par Freud, qui qualifie le désir inconscient qu’a l’enfant de sa mère et sa rivalité avec le père. Jung proposa, comme pendant féminin au complexe d’Œdipe, le complexe d’Électre, personnage qui tua son père, afin de désigner les filles amoureuses de leur père et en conflit avec leur mère. Le complexe de Médée, quant à lui désigne un parent voulant priver son conjoint de ses enfants après une rupture conjugale.

Ainsi, autre texte fondateur, la Bible a aussi été utilisée par les psychologues. On retrouve le complexe de Caïn, qui qualifie les rivalités au sein des fratries, ou le complexe de Moïse, qui est propre aux enfants adoptés et désigne le problème de loyauté d’un enfant coincé entre sa famille d’adoption et sa famille biologique.

«Tous ces personnages dans la tradition grecque comme dans la tradition biblique ou hébraïque sont des incarnations de tendances de l’homme bien connues qui ont été matérialisées sous la forme de personnages, explique le professeur Neidhardt. L’homme a fait dieu à son image, il est donc logique que ses dieux incarnent des faits humains.»

Les contes ont eux aussi été des pourvoyeurs de syndromes psychologiques. Il existe ainsi le syndrome de Peter Pan, qui désigne les personnes qui ne souhaitent pas grandir et plus largement les adultes immatures. Utiliser des personnages de la culture populaire, c’est aussi un bon coup de pub:

«C’est peut-être en partie du marketing qui amène les psychologues et médecins d’aujourd’hui à se rabattre sur des références cinématographiques plus porteuses, explique le professeur Neidhardt. Les médecins d’avant le XXe siècle étaient peu portés sur ce genre de fantaisie, ils auraient perdu leur aura s’ils avaient eu recours à de la littérature peu considérée pour qualifier leurs syndromes.»

Mais les syndromes et délires évoluent avec les époques. Notre ère de technologie et de téléréalité en voit apparaître de nouveaux. Des psychiatres américains ont ainsi parlé du syndrome du Truman Show pour décrire le délire de patients croyant être filmés en permanence comme dans le film avec Jim Carrey. À quand un syndrome de Matrix ou de Dark Vador?

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