Monde

L'Autorité palestinienne à l'heure des grandes manœuvres

Jacques Benillouche, mis à jour le 28.08.2015 à 15 h 55

Mahmoud Abbas ne veut pas donner l’impression d’une stagnation politique de son mouvement et cherche à reprendre la main avant qu’il ne soit écarté du pouvoir par ses concurrents du Hamas ou par ses anciens plus proches collaborateurs.

Lors de la réunion du comité exécutif de l'OLP, le 22 août 2015 à Ramallah. REUTERS/Majdi Mohammed/Pool.

Lors de la réunion du comité exécutif de l'OLP, le 22 août 2015 à Ramallah. REUTERS/Majdi Mohammed/Pool.

Il ne se passe pas une journée sans qu’un changement ne soit annoncé au sein de la direction palestinienne de Cisjordanie. En fin diplomate, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, consolide son pouvoir et élimine les concurrents qui pourraient lui faire de l’ombre. Il a choisi la méthode douce pour parvenir à ses fins mais la concurrence est rude, surtout de la part du Hamas, qui fait un retour sur la scène politique.

Tout a commencé le 1er juillet lorsque, à l’occasion d'une réunion à huis clos, Mahmoud Abbas a limogé le numéro deux et secrétaire général de l'Organisation de libération de la Palestine, Yasser Abed Rabbo. Il a pris le risque de s’attaquer à une grande personnalité: Yasser Abed Rabbo avait créé en 1968 le Front démocratique pour la libération de la Palestine et avait occupé le poste de ministre de la Culture et de l’Information de 1994 à 2001 sous Yasser Arafat. Il avait eu le tort de vouloir réunifier le peuple palestinien en négociant avec le Hamas et le Djihad islamique leur intégration à l’OLP. L’ancien compagnon de Yasser Arafat a été mis à l’écart parce qu’il avait accusé son président de «contrôler toutes les institutions sécuritaires, politiques et économiques et de remplacer le pouvoir législatif par des décrets présidentiels». Il avait par ailleurs suspecté de corruption toute la direction palestinienne.

L’ancien numéro 2 est aussi soupçonné de conspirer avec Mohammed Dahlan, l’ancien chef des services sécuritaires et ancien homme fort de Gaza, pour fomenter un coup d’État. Le journal israélien Jerusalem Post a rapporté qu’Abed Rabbo «avait récemment visité les Émirats arabes unis, où il a eu des entretiens secrets avec Dahlan». Il est aussi considéré comme un proche de l’ancien premier ministre Salam Fayyad, avec qui il avait essayé «de construire des institutions pour l’État palestinien», en vain. Fayyad et Dahlan sont deux opposants de Mahmoud Abbas, qu’ils cherchent à remplacer.

D’ailleurs, pour briser toute velléité de remettre en cause l’ordre établi,  l'Autorité palestinienne avait saisi, en juin 2015, les fonds de l'ONG «Future for Palestine» dirigée par Salam Fayyad, économiste apprécié par la communauté internationale. Le Jerusalem Post avait précisé que ce dernier «avait reçu de grosses sommes d'argent des Émirats arabes unis».

Le 13 juillet, immédiatement après ce limogeage, Saeb Erekat a été nommé secrétaire général de l’OLP, deuxième poste dans la hiérarchie palestinienne après celui de président. Il a fait partie de l’équipe de l’OLP dans les négociations avec Israël pendant deux décennies. Les Palestiniens insistent pour ne faire aucune spéculation sur cette nomination en prétendant qu’il s’agit uniquement d'une «restructuration de l’organisation interne» du mouvement. Certains ont estimé qu’il s’agissait d’un tremplin pour Erekat pour se présenter aux élections présidentielles alors que le mandat de Mahmoud Abbas a pris fin depuis 2009 et que le scrutin a depuis été sans cesse repoussé.

Démission ou renforcement?

Poursuivant sa manœuvre pour tailler l’OLP à sa guise en éliminant les éléments qui lui seraient infidèles, Mahmoud Abbas a décidé de démissionner, le 23 août, du Comité exécutif de l’OLP. Son objectif était de susciter de nouvelles élections des cadres dirigeants du mouvement. Cinq autres membres importants ont démissionné: Hanan Ashrawi, Ahmad Majdalani, Saeb Erekat, Ghassan al-Shakaa et Mahmoud Ismae. Plus de la moitié des dix-huit membres du comité ont quitté leur poste, ce qui crée un vide juridique.

Mais ces démissions ne prendront effet qu’après la réunion du Conseil national palestinien, qui entérinera les départs et qui décidera de la date de l’élection d’un nouvel exécutif. L’objectif poursuivi par Mahmoud Abbas est de remodeler le Conseil afin de lui permettre de nommer des proches aux postes clés. C’est une prise en mains claire de l’OLP, avec la volonté affichée de contrôler la vie politique palestinienne. Il est prévu que le Conseil National se réunisse le 10 septembre, date volontairement choisie car elle coïncide avec la 70e session de l'Assemblée générale des Nations unies, alors que la dernière réunion de cette instance remonte à 2009. Les démissionnaires auront le droit de se présenter.

Certains médias arabes spéculent sur le fait que la voie de la démission de Mahmoud Abbas de la présidence est ouverte. Nombreux sont ceux qui pensent au contraire que toutes ces manœuvres ont pour but de pérenniser et de renforcer le pouvoir de ce dernier, même si Saeb Erekat s'est placé en position de force pour lui succéder et a d’ailleurs immédiatement adopté un langage présidentiel:

«Le gouvernement israélien poursuit sa politique de colonisation. Nous le tenons pour responsable de tous ces actes qui ne respectent pas les accords conclus entre les deux partis. Notre objectif aujourd'hui est de redéfinir les relations israélo-palestiniennes dans le domaine de la sécurité, économique et politique.»

Mise à l'écart de l'Autorité palestinienne

Il semble en fait que la confirmation par le chef du Hamas, Khaled Mechaal, de contacts secrets avec Israël pour une trêve de longue durée à Gaza, dans une vidéo postée sur le site du média panarabe al-Arabi al-Jadid, ait précipité la décision de Mahmoud Abbas de remettre de l’ordre à l’OLP. Selon Mechaal, «jusqu'ici, les contacts ont l'air positifs. Mais nous ne sommes pas parvenus jusqu'à maintenant à un accord. Nous ne pouvons pas dire que nous avons quelque chose en main aujourd'hui, il y a encore des discussions.»

Face à lui, Mahmoud Abbas craint de perdre l’initiative au Proche-Orient. L’Autorité palestinienne n’a pas apprécié d’avoir été mise à l’écart de ces discussions, ce qui aggrave les dissensions entre clans palestiniens. Elle a d’ailleurs multiplié les critiques contre le Hamas, l'accusant de vouloir entériner politiquement «la séparation physique des Territoires palestiniens en cherchant un accord séparé avec Israël».

Khaled Mechaal défend sa position en assurant qu’il cherche non pas la scission, mais la résolution des problèmes de Gaza:

«Les points négociés sont la reconstruction de Gaza, ravagée par la guerre il y a un an, la levée du blocus et l'ouverture des points de passage avec l'Égypte et Israël, l'ouverture d'un port et d'un aéroport et la résolution du contentieux des 50.000 fonctionnaires engagés par le Hamas après son coup de force en 2007 à Gaza, que l'Autorité palestinienne refuse de payer. Une trêve éventuelle ne s'appliquera qu'à un cadre géographique limité à la bande de Gaza.»

Il ne parle plus de détruire Israël et ce langage de vérité plaît aux Occidentaux, qui sont prêts à réintégrer le Hamas parmi les organisations officielles internationales.

Ces négociations ont bien avancé depuis les récentes visites en Arabie saoudite et en Turquie de Khaled Mechaal et son entrevue avec Tony Blair, ex-représentant du Quartette au Proche-Orient. Les choses semblent bouger dans la région depuis le rapprochement entre Israël et l’Arabie saoudite, qui tire à présent les ficelles à Gaza. Mahmoud Abbas ne veut pas donner l’impression d’une stagnation politique de son mouvement et il cherche à reprendre la main avant qu’il ne soit écarté du pouvoir par ses concurrents du Hamas ou par ses anciens plus proches collaborateurs.

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (230 articles)
Journaliste
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