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Twitter, Facebook et LinkedIn ont eu tort de supprimer les profils du tueur de Virginie

Capture d'écran de tweets de Bryce Williams.

Capture d'écran de tweets de Bryce Williams.

Les contenus qui y étaient postés étaient choquants, mais aussi utiles pour comprendre le drame.

Mercredi 26 août, vers 17 heures heure française (11 heures aux États-Unis), on apprenait que Vester Flanagan, le principal suspect dans les meurtres de deux journalistes télé de Virginie, survenus en direct quelques heures plus tôt, avait visiblement posté des trucs sur Twitter durant sa courte cavale. Le compte Twitter @bryce_williams7 (Flanagan, lui-même journaliste télé et ancien collègue des victimes, avait pris Bryce Williams comme pseudonyme professionnel) comportait plusieurs commentaires personnels sur les journalistes abattus. «Alison a tenu des propos racistes», pouvait-on lire dans un tweet, qui se référait a priori à la victime des coups de feu, Alison Parker. «Adam m'a débiné auprès des RH après avoir bossé avec moi une seule fois!!!», pouvait-on lire dans un second, qui se référait a priori à Adam Ward, l'autre victime. Ensuite, comme pour prouver son identité, @bryce_williams7 avait posté une courte vidéo montrant les meurtres du point de vue du tireur et précisait que le clip était aussi disponible sur sa page Facebook. Une vidéo atrocement violente et terrifiante. Vers 17h23, elle avait disparu.

Tout comme le profil de @bryce_williams7. Sans avertissement ni explication, Twitter a suspendu ce compte, empêchant donc à l'utilisateur de poster quoi que ce soit d'autre, et au public de voir ce qui avait été posté auparavant. Peu après, les profils Facebook et LinkedIn appartenant visiblement au même Bryce Williams allaient aussi être supprimés. Des sources cruciales d'informations sur le suspect d'un crime grave, fournies par le suspect lui-même, avaient disparu d'Internet.

Volonté de ne choquer personne

La vidéo faisait froid dans le dos, et je comprends pourquoi Twitter et Facebook ont pu se dépêcher de la supprimer. Les victimes étaient des êtres humains méritant d'être traités avec respect et dignité, ce qui suffit pour justifier qu'on retire le clip. Mais la décision de suspendre les comptes de Bryce Williams dans leur intégralité semble moins une question de dignité accordée aux victimes qu'une volonté de ne choquer personne. Tous les sites d'information et autres réseaux sociaux observent un certain niveau de décence et de convenance. Mais parfois, on y trouve des contenus odieux à haute valeur informationnelle. Même si les événements semblaient toujours en cours, Twitter, Facebook et LinkedIn auraient dû laisser ces comptes ouverts.

Pour le moment, ces sites n'ont fourni aucune explication publique quant à leur décision de suspendre les profils de Williams. C'est peut-être sur demande policière, mais j'en doute, vu le peu de temps écoulé entre la découverte des comptes et leur fermeture. Le plus probable, c'est que Twitter et Facebook ont retiré les profils de leur propre initiative, à cause des contenus choquants qui y étaient présents et pour ne pas offrir de vitrine à un potentiel assassin. (Quant à LinkedIn, le réseau social professionnel a vraisemblablement voulu empêcher Williams d'utiliser sa fonction blog). Ils ont peut-être aussi voulu ôter à Williams le genre de notoriété susceptible de faire des émules, mais l'argument est faible vu que la tête de Williams allait occuper tous les médias toute la journée.

Un nettoyage décevant

Ce nettoyage n'est pas surprenant –Facebook et Twitter suspendent en général très vite les profils de criminels– mais il est décevant. Que ces sites ne veuillent pas encourager des meurtriers ou choquer est compréhensible. Reste qu'avec de telles suspensions ils empêchent le public d'accéder à des données pertinentes pour l'info en temps réel. Dans son attaque préventive, par exemple, LinkedIn a aussi lessivé de précieuses informations sur le CV du suspect.

Que cela plaise
ou non, Twitter et Facebook sont des sources vitales d'informations dans un contexte de breaking news

Que cela plaise ou non, Twitter et Facebook sont des sources vitales d'informations dans un contexte de breaking news, et ils ne devraient pas se sentir obligés d'agir comme s'ils étaient légalement responsables des criminels. Les informations qui se trouvaient sur ces comptes étaient utiles pour les gens qui suivaient cette actualité et tentaient de comprendre ce qui se passait –et elles seront utiles pour ceux qui voudront, dans le futur, accéder aux archives historiques concernant ces événements. Retirer de telles informations des réseaux sociaux n'empêche pas les gens de vouloir y accéder. Cela rend simplement leur démarche plus difficile, notamment pour en débusquer des copies en cache.

De fait, les informations postées sur les profils de Bryce Williams se sont retrouvées dans quasiment tous les grands médias couvrant cette actualité. L'idée que les journalistes pourraient bénéficier de telles informations, mais que le péquin de base doit en être protégé, est insultante. Et si Facebook et Twitter peuvent suspendre les comptes de personnes colportant des propos haineux, il y a une différence de taille entre faire taire des propos haineux et faire taire les propos d'un individu suspecté d'avoir commis des actes haïssables.

Sur Fox News, un invité faisait remarquer que les réseaux sociaux permettaient aux assassins de diffuser leurs messages. Ce qui est tout à fait vrai. Reste que le type avait déjà diffusé son message à coup de flingue. Toute justification a posteriori de l'acte sur les réseaux sociaux est bien moins dangereuse et choquante que l'acte en lui-même. Si «leurs messages» permettent de contextualiser une actualité, alors, en tant que journaliste et en tant qu'adulte consentant, je veux les voir. Le contenu des posts est sans doute choquant, mais que Twitter puisse estimer qu'il me faut être protégé des propos déplaisants l'est tout autant.

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