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Avec «La Vie électrique», Aline regarde les nuages

Photo: Paul Rousteau.

Photo: Paul Rousteau.

Deux ans après «Regarde le ciel», le groupe passe avec succès l'épreuve du second album avec un disque plus dense et sombre. Rencontre et écoute.

Connaissez-vous le DSAS? Mais si: le difficult second album syndrome, le syndrôme du délicat second album –on parle aussi de sophomore slump, surtout quand on est fan de Grandaddy. Une menace aussi vieille que l'histoire du rock, à laquelle se confrontent ces jours-ci les Français d'Aline avec La Vie électrique (PIAS) deux ans après Regarde le ciel.

«Il y a toute une mythologie du deuxième album: tu le rates, les gens t’attendent au tournant, reconnaît le chanteur du groupe, Romain Guerret, rencontré début juin à Paris avec le guitariste Arnaud Pilard. Pour éviter cet écueil, on s’est tout de suite remis à cheval au lieu d’attendre, sans se poser de questions métaphysiques.»

Arnaud Pilard renchérit: «Dès qu’on a fini la tournée, on s’est dit qu’il fallait rapidement rempiler sur le deuxième album.»


Il y a trente ans, un jeune producteur de même pas vingt-cinq ans, Stephen Street, se confrontait à ce défi en produisant Meat Is Murder des Smiths, un an après le premier album des Mancuniens, aux chansons superbes mais à la production souffreteuse. Après Jean-Louis Piérot sur Regarde le ciel, c'est à l'Anglais, réputé également pour son travail avec Blur, qu'Aline a fait appel: 

«On a fait une short list et Stephen Street était un peu un fantasme, presque une blague. On l’a contacté sans trop y croire, en lui envoyant un mail avec un lien vers le premier album, en pensant qu’il ne nous répondrait pas. Il nous a répondu le lendemain», raconte Arnaud Pilard.

«L'idée n'est pas de faire dans la joliesse»

Dans l'esprit, La Vie électrique n'est d'ailleurs pas si éloigné de Meat Is Murder, qui voyait les Smiths explorer, au-delà des pop songs jingle-jangle qui ont fait leur réputation, des territoires nouveaux sur les sept minutes tourbillonnantes de «How Soon Is Now?» ou le funk dépressif de «Barbarism Begins At Home»

«On a eu envie de faire un truc un peu plus électronique, plus produit, en mettant les guitares un peu en sourdine, même si elles sont quand même pas mal là. C’est paradoxal parce que Stephen Street n'aime pas les synthés: clairement, il adore les guitares, on va pas le changer maintenant. On s’est un peu battus, gentiment, pour remonter les synthés», explique Romain Guerret.

La comparaison avec les Smiths fera sourire les haters: il y a, comme autour de la plupart des groupes pop qui chantent en français, un malentendu potentiel autour d'Aline (ex-Young Michelin), lié notamment à la façon gentiment bébête dont le français fait parfois sonner la pop –les Shop Assistants feront toujours plus crédibles que les Calamités.

«On a lu ce qui s’est écrit sur le premier album, et même déjà sur le deuxième, des choses comme "Aline va mettre du soleil dans vos cœurs pour l’été". Tant mieux si les gens voient les choses comme ça, si ça leur fait du bien, mais l’idée n'est pas de faire dans la joliesse, recadre Romain Guerret. C’est très mélodique parce que j’aime beaucoup les mélodies, il y a un côté propre dans la production, donc ça peut passer pour un joli truc un peu maniéré...»

La musique d'Aline fournit plutôt une bonne traduction du titre d'un fanzine culte des années 1980, Are You Scared To Get Happy?: elle nous rend heureux d'être tristes, ou parfois l'inverse. «Des groupes comme les Shop Assistants et Talulah Gosh, quand tu creuses derrière, tu vois que le propos n’est pas tellement marrant, ils vivent en Ecosse, il pleut, le cadre est pas terrible...»


 

Sur Regarde le ciel, cette joyeuse tristesse passait surtout par des envolées de guitares, comme celles du plus beau morceau du disque, «Elle m'oubliera», et son clip de ballade au petit matin blême. Ici, elle est plus statique, davantage nappée de claviers, comme sur «Tristesse de la balance» –qui n'est pas une allusion aux réglages pré-concert devant une salle vide, mais à un livre sur l'astrologie du journaliste Jacques A. Bertrand.

L'album est tout en densité là où Regarde le ciel paraissait tout en légèreté. «Le premier était plus aérien, peut-être plus vertical; là on est plus horizontal, les chansons sont plus longues. C’est moins bleu, moins blanc, on est plus dans des nuances de gris, presque dans le noir», complète Romain Guerret.

Et si La Vie électrique (titre emprunté à l'écrivain de science-fiction Albert Robida) l'est apparemment moins, électrique, que son prédécesseur, c'est parce que l'électricité se trouve ailleurs que dans les guitares, dans des nuages gris, noirs, en train de s'accumuler:

«L’album parle un peu de cette électricité qu’il y a dans l’air depuis quelques années, de ce truc qu’on sent au bord de l’explosion et qui n’explose pas, cette tension permanente, où du jour où lendemain tout peut péter. La Vie électrique, c’est ça, toute cette tension comme avant un orage, mais rien n’arrive vraiment.»

«En fait, il faut passer directement au troisième»

Une tension qui s'accumule et qui n'explose pas, n'est pas transformée en quelque chose d'inédit, c'est ce qui définit beaucoup de seconds albums, même quand ils sont réussis. Au point que certains groupes avaient pris le parti de rire de ce surplace supposé, tels les Talking Heads appelant leur second effort More Songs About Buildings And Food... 

«C’est toujours transitoire, le deuxième album. En fait, il ne faut pas le faire et passer directement au troisième, s'amuse Romain Guerret. Et pourtant c’est toujours intéressant, même quand tu sens que c’est plus ou moins raté. Généralement, c’est les prémices d’un autre truc, un entre-deux, on sent que le groupe va aller dans une autre direction.»

Envoyer chier la ligne claire en mélangeant «les Ramones, les Buzzcocks et Plastic Bertrand»

Sur La Vie électrique, comme sur Regarde le ciel, il y a un single atypique, sensuel et très dansant (le morceau-titre succède à «Je bois et puis je danse» sur le premier album) et quelques chansons qui ressemblent à du Aline «classique» (le très efficace «Avenue des armées» en ouverture ou «Les Angles morts», avec sa rythmique à la «Frankly, Mr. Shankly»). Mais aussi deux morceaux en franche rupture, qui bouclent chaque moitié d'album. «Plus noir encore», dub déprimé au titre programmatique, déjà comparé à bon droit au «Guns of Brixton» du Clash.


«Les gens sont scotchés, ils refusent l’évolution»

Et surtout «Promis, juré, craché», la grenade pop drôlatique qui conclut le disque, où Aline se met dans la peau d'un groupe fourbu, usé, au soir du dernier concert: «Je vais chasser mes démons, faire du sport, proposer mes chansons, composées en vacances, à des chanteurs morts.» Un morceau imaginé en fin d'enregistrement pour «envoyer chier la ligne claire» en mélangeant «les Ramones, les Buzzcocks et Plastic Bertrand», et qui s'amuse des clichés du cirque rock:

«J'voudrais apprendre à compter au-delà d'un-deux-trois quatre
Avant j'trouvais ça marrant, maintenant j'trouve ça moche
J'voudrais gagner ma vie, rendre heureux mes proches.»


L'avertissement n'est évidemment pas à prendre au premier degré, mais pas non plus tout à fait au second, de la part d'un groupe qui a longtemps galéré avant de percer sur le tard –le label Gonzaï Records vient de rééditer Dondolisme, premier album solo sorti en 2007 par Romain Guerret sous le nom Dondolo. Alors, à quand la suite? «Les groupes évoluent et les gens sont scotchés, ils refusent l’évolution. Ils l’acceptent peut-être pour le troisième album. Je suis assez excité à l’idée d'en faire un», explique Arnaud Pilard. Qui sait, peut-être un jour parlera-t-on du «difficile huitième album» d'Aline.

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