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En Italie, le bruit des pétards couvre celui du silencieux

L'enterrement de Vittorio Casamonica, le 21 août 2015. REUTERS/Stringer.

L'enterrement de Vittorio Casamonica, le 21 août 2015. REUTERS/Stringer.

Le récent scandale qui a entouré les obsèques du «boss» Vittorio Casamonica à Rome dissimule la réalité du phénomène mafieux dans le pays.

Le scandale est national et la honte internationale. L’enterrement en grande pompe du boss Vittorio Casamonica à Rome, le 20 août, véhicule l’idée que la carte et le territoire ne sont plus sous contrôle de l’Etat en Italie. Tous les symboles du folklore mafieux étaient présents dans cette cérémonie: la musique du parrain, le corbillard similaire à celui qui fut utilisé pour l’enterrement de Lucky Luciano (tiré par six chevaux), l’hélicoptère qui déverse sur la foule des pétales de roses, les Mercedes chargées de couronnes, la Rolls-Royce noire….

Une démonstration de force et d’impunité du clan qui a généré un désordre important au sein des pouvoirs publics et de la classe politique. Il semble évident que la portée symbolique d’une telle exhibition est renforcée par le fait que tout cela se déroule en plein jour dans la capitale italienne. Rappelons tout de même que l’ostentation de ce type de manifestation n’est pas inhabituelle dans le sud de l’Italie, notamment dans les quartiers napolitains tenus par les familles camorristes, qui n’attendent pas toujours l’occasion de funérailles pour afficher l’étendue de leur influence.

L’affaire est grave et l’information a fait instantanément le tour du monde grâce à la combinaison de deux vecteurs qui, en présence l’un de l’autre, tendent à rendre l’analyse instable et la perception explosive: les réseaux sociaux et l’émotion.

De quoi est-il question en réalité? Avions-nous à faire à une véritable manifestation mafieuse? Rome est-elle gangrénée par les clans? Quelle lecture analytique pouvons-nous proposer de ce qui apparait à la fois comme un défi à l’Etat et une kermesse?

La Mafia est un mal silencieux

Une fois de plus et au risque de paraître ennuyeux, rappelons que la Mafia n’existe pas! Il existe des groupes criminels, hiérarchisés, possédant leurs propres rites ainsi que leurs propres pratiques occultes. Lorsque ceux-ci prennent le contrôle d’un territoire, il est alors tentant de les définir comme «mafia», c’est-à-dire un pouvoir substitutif de l’Etat. C’est bien cet paresseuse assertion qui faisait dire à Fabrice Rizzoli, lors d’une interview commune pour Libera Radio Bologne:

«Lorsque trois individus, ou même trente si vous voulez, s’entendent pour vendre de la drogue dans la cité, on parle de mafia des cités. Il en va de même pour dix personnes qui détournent les colis de la Poste, la presse titre: "La mafia de la Poste". Alors, si tout est mafia, rien n’est mafia!»

On l’aura compris, il n’existe pas une Mafia, mais des groupes criminels constituant un système mafieux qui a besoin de l’Etat pour prospérer. Ce pacte faustien ne peut et ne doit pas s’épanouir dans le folklore visible d’un enterrement –celui du boss romain Vittorio Casamonica– qui est avant tout celui des gens du voyage. Il ne s’agit pas de dénaturer la dangerosité d’une telle cérémonie, mais plutôt de comprendre que le véritable pouvoir mafieux est invisible et qu’en Italie il a donné lieu à une importante tractation secrète avec les institutions de la puissance publique suite à l’effondrement de la Première République, conséquence des enquêtes «Mani Pulite» en 1992.

Lorsque ce pacte est rompu et que la communication est impossible entre les deux pouvoirs, alors, la valse des cadavres exquis est entendue dans toute la nation. Les assassinats de juges (on pense bien entendu à Giovanni Falcone et Paolo Borsellino), les attentats indiscriminés, les violences faites aux forces de l’ordre ne sont que l’expression d’un désir du retour à la normalité: le silence.

Ainsi, lorsqu’un groupe criminel, associé ou non à un ou plusieurs clans mafieux, manifeste de façon bruyante son attachement à des rites désuets, c’est qu’il se trouve soit en périphérie du réel pouvoir mafieux, soit en situation de faiblesse. Cela n’affecte pas sa capacité de nuisance, mais dans cette lutte, il convient de ne pas confondre l’intendance avec l’Etat-major.

L’anti-Mafia est affaiblie

Difficile par ailleurs de ne pas faire le lien entre le scandale provoqué par l’enterrement de Vittorio Casamonica et celui qui est causé par les suspicions qui pèsent depuis plusieurs semaines sur l’une des figures les plus populaires de l’anti-mafia: Rosario Crocetta. Il serait long de décrire ici les faits qui ont conduit l’homme, pourtant vice-Président de la commission d’enquête européenne CRIM, Président de la région Sicile et figure de proue de la lutte anti-mafia, à sa délégitimation récente, et espérons-le provisoire, mais l’affaire Crocetta renforce la perception négative que la société italienne a de ses élites. Or, on ne peut que comprendre l’opinion publique de la péninsule, lassée des manœuvres politiciennes (à ce stade des enquêtes sur ladite affaire Crocetta, il n’est pas impossible que celle-ci soit la conséquence d’une guerre de pouvoir au sein du Partito Democratico conduit par Matteo Renzi) qui affaiblissent l’Etat, délitent la nation et ouvrent la voie aux manifestations populaires tragi-comiques comme celles qui ont eu lieu à Rome le 20 Août.

Les groupes criminels tirent parti des forces et des faiblesses des biotopes dans lesquels s’exerce leur pouvoir. Ils savent donc quand et comment il est possible de s’extraire des territoires qu’ils ont essaimés puis colonisés afin d’extrapoler les capacités opérationnelles dont ils disposent réellement. Il s’agit d’un combat politique et culturel.

Avec cet enterrement hollywoodien, le clan Casamonica a diffusé une image paradoxale de sa force car, s’il est admissible qu’une bataille soit gagnée face à des institutions embourbées dans ses luttes intestines, il n’en demeure pas moins qu’il tire sa puissance en grande partie de la faiblesse temporaire de son adversaire. On notera également à quel point l’évolution entre l’excommunication des criminels par le Pape François et sa mise en pratique par l’église catholique est complexe. En effet, la doctrine se heurte à la loi qui ne peut faire obstacle au choix délibéré d’un individu dans la ritualisation de ses obsèques. Comme le soulignait Don Ciotti, homme d’église et président de l’ONG référente en matière d’anti-mafia, Libera, dans une interview concédée au quotidien La Republica:

«Face à cette démonstration de force, cette arrogance, cette utilisation de la religiosité comme élément de façade servant avant tout à exhiber un pouvoir, l’église doit se poser les bonnes questions. […] C’est dans cette même église de Rome que furent refusées en 2006 les funérailles de Piergiogio Welby par l’église catholique suite à son euthanasie. Nous étions alors présents pour soutenir la famille. Comme le dit le Pape, nous voulons une église ouverte, qui donne sa place à chacun. Une église qui ne laisse pas de place à ceux qui font le choix du mal incompatible avec les enseignements de l’évangile.»

Contrairement à la représentation que nous pouvons nous en faire et très souvent relatée par les médias, l’Italie n’est pas une démocratie fragile. C’est un Etat récent dans un régime qui cherche une stabilité depuis la fin du second conflit mondial. C’est pour préserver cette stabilité que l’entente Mafia/Etat a vu le jour, souvent au nom de la lutte contre le Parti communiste italien. Cet acte fondateur, dont les Italiens ne cessent de payer le prix, sera éradiqué. Giovanni Falcone l’exprimait en ces termes: «La Mafia est une création humaine. Comme toutes les créations humaines, elle est née, elle vit et elle disparaitra.» En attendant ce jour, peut-être pourrions-nous être plus efficace en intériorisant ce principe simple : le bruit des pétards couvre celui du silencieux.

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