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Cela fait cinquante ans que l'Amérique cherche son nouveau Dylan

Extrait de la pochette d'Highway 61 Revisited, sorti en août 1965.

Extrait de la pochette d'Highway 61 Revisited, sorti en août 1965.

Passage en revue de dix musiciens assimilés un temps pendant leur carrière au chef de file du folk rock américain. En vain?

À un moment où un autre de leur carrière, souvent au début d'ailleurs, on a voulu voir en eux le «nouveau Bob Dylan». Une quête qui anime la musique américaine depuis cinquante ans et la sortie de l'album Highway 61 Revisited du plus célèbre songwriter de l'histoire. L'héritage laissé par Bob Dylan dans la musique américaine et plus largement mondiale est immense, inutile de le rappeler dans le détail. Mais si un album reste dans la culture populaire, c'est bien Highway 61 Revisited, sorti le 25 août 1965, il y a cinquante ans.


Après le choc des mots, de la voix, celui des airs, de l'entrée en scène de l'hymne «Like A Rolling Stone» et des coups de théâtre, il reste un sentiment d'avoir entendu quelque chose d'unique, que l'on aime ou non cet album. Quelque chose dont on sait qu'on peinera grandement à retrouver. L'Amérique, elle continue d'espérer. Certains de ses plus fameux songwriters ont été source d'espoir de réentendre un jour le successeur de celui qui chanta si bien la complexité de ce pays.

1.Bruce SpringsteenLe prince héritier

L'artiste qui a très certainement le plus tenu le rag de «nouveau Bob Dylan», c'est The Boss. À ses débuts, sa musique s'inscrit directement dans la lignée des albums électriques de Dylan entre 1965 et le milieu des années 1970. Une sorte de folk-rock plus rythmé, avec plus de testostérone. Mais le même ancrage dans la complexité américaine, dans la société photographiée en musique. Les médias de musique ne tardent pas à comparer les deux chanteurs. Les textes, aussi, délurés, l'attitude, la volonté de jouer un rôle.


Tout concorde, toute proportion temporelle gardée. Springsteen ira même jusqu'à rendre plusieurs fois hommage au chanteur folk d'avant-guerre Woody Guthrie, idole et muse de Bob Dylan. En reprenant le classique «This Land Is Your Land» en 1981, mais aussi en interprétant «The Ghost Of Tom Joad», en 1995, album folk très fortement inspiré de Guthrie, qui avait chanté «The Ballad Of Tom Joad». Tom Joad n'étant autre que le personnage principal du livre Les Raisins de la Colère

La boucle Guthrie-Dylan- Springsteen serait bouclée si ce dernier n'avait pas commis entre temps plusieurs albums n'ayant rien à voir avec l'héritage de ces prédécesseurs (Tunnel Of Love, Human Touch...). Springsteen est généreux, sexy, baraqué, allume sa Telecaster, bouge, beaucoup. Des différences, finalement, il y en a. Raté, mais il fut un temps où on était tout proche.

 

2.DonovanLe gentil rival

Donovan, où le Dylan écossais. Contemporains, les deux chanteurs ont été amis, mais Donovan a finalement plutôt flirté avec la scène de la British Invasion que de celle de New York, où Dylan explosait alors. Si musicalement, la proximité est souvent forte, effectivement, c'est dans les textes qu'ils se séparent. Plus terre à terre, peut-être moins poète, le Britannique restera longtemps dans l'ombre de Robert Allen Zimmerman (le véritable nom de Bob Dylan).

 

3.Townes Van ZandtTristesse folk

Lorsque Bob Dylan a décidé d'électrifier sa musique en 1965, il s'est mis à dos une grande partie du public folk. C'est ce dernier qui a aussi cherché à remplacer son idole par un nouveau venu. Et en 1968 déboule un homme étrange, à la voix déstabilisante, très country, celle qui fait pleurer. Townes Van Zandt, Texan, est lui aussi torturé, lui aussi disciple de Woody Guthrie, mais lui n'a jamais renié ses origines musicales. 

Et c'est aussi ça le problème. Malgré des chansons magnifiques, des odes à la tristesse, des couchés de soleil sonores, van Zandt sombre vite, puis renaît, puis sombre, puis renaît. Un chanteur sous sirop de codéine ingérable, mais génial, peut-être pas assez infidèle pour être comparé à Dylan, pas assez imprévisible musicalement. Ce qui n'enlève rien à son art et à ses albums splendides. Seulement, ça n'est pas ce qu'on cherchait ici.

 

4.Steve ForbertL'autre poète

Qu'est-ce qui manquait à Forbert pour devenir un très grand? Peu de choses sûrement. Mais les faits sont là. Le succès du natif du Mississippi n'a duré qu'un temps, court, alors que la mode était plus au punk qu'au revival folk. Difficile de s'imposer dans un tel contexte musical, difficile de se voir tout de suite avec la pancarte «nouveau Bob Dylan» placardée dans le dos par les critiques, lui qui avait pourtant bien dit qu'il ne se situait pas dans l'héritage du monsieur. 

Oui, mais voilà, on ne fait pas toujours ce qu'on veut, et surtout, l'image que l'on renvoie est dure à maîtriser lorsqu'on est songwriter. Celle de Forbert, c'était celle d'un type qui voulait jouer sa carte avec un peu d’opportunisme, sentant qu'il y avait une place à prendre dans cette niche. Alors que c'était bien plus que cela. Mauvais endroit au mauvais moment, dira-t-on.

 

5.Tom RappLa proximité vocale

Tom Rapp, leader du groupe psyché-folk Pearls Before Swine, physiquement plus proche d'un John Lennon un peu zinzin, avait visiblement écouté beaucoup de Bob Dylan avant de percer, tant la rythmique de la voix semble calée sur celle de l'interprète de «Blowin' In The Wind». Durant tout le début de sa carrière, notamment en 1971, Rapp suit les traces de Dylan: il récupère certains de ses musiciens, un ingé son, utilise le même studio... Mais cette fois, ce sont les médias qui ne prennent pas. Trop évident peut-être, et malgré de très bons albums (Balaklava, Beautiful Lies You Could Live In...), Rapp ne marque que peu l'histoire.

 

6.Elliott MurphyLe succès difficile

Lui aussi a partagé des musiciens avec Dylan, notamment le pianiste Frank Owens. Elliott Murphy sort son premier album en 1973, et le parallèle se fait aisément entre les deux chanteurs. Aquashow, excellent disque plus proche de Blonde On Blonde de Dylan que de Highway 61 Revisited. Le mixage, l'harmonica, l'orgue... Oui, on est bien dans l'héritage dylanien. Mais le public, certes présent, peine à suivre durablement, d'autant que les deux autres albums du beau blond fonctionnent sur la même recette. Et justement, ça, c'est pas très Bob Dylan. En tout cas, trois disques successifs qui se ressemblent un peu, c'est la grande limite.

 

7.Tracy ChapmanJuste pas son truc

Il y a quelque chose de dylanien dans «Talking About A Revolution» de Tracy Chapman. Même si Bob ne goûtait que peu le terme révolution. Lorsqu'elle débarque sur la scène du stade de Wembley le 11 juin 1988 pour le 70e anniversaire de Nelson Mandela, elle en profite pour exploser à la face du monde. Tout de suite, la fameuse étiquette lui est attribuée, en tout cas les comparaisons fusent. 

Oui mais voilà, chez Chapman, il y a moins de «moi je», plus de chansons d'amour, plus de sourire, plus de silence. Même si elle reprendra, au milieu de ses 45 millions d'albums vendus à travers le monde, les titres de Dylan «Knockin' On Heaven's Door» et «The Times They Are A-Changin'», rien n'y fait. Elle est trop singulière, pas forcément difficile à cerner, mais tout en simplicité.

 

8.Elvis CostelloPrendre le train en marche

Subversif mais populaire, incompris mais chanteur à succès, rock mais avant tout parolier, timbre unique mais séduisant, image changeante mais calculée... Bob Dylan, me direz-vous. Oui, mais aussi Elvis Costello. Les deux artistes ont beaucoup de points communs. Ils sont insaisissables, ont eu des trajectoires ponctuées de virages musicaux brutaux. Costello fait lui aussi de la soupe à un moment de sa carrière, lui aussi s'est bagarré avec sa maison de disque, s'est risqué à choquer son public en sortant un album déroutant (Almost Blue, 1981), voyage entre les tendances de son époque, en maîtrisant généralement bien ses différents sujets... 

Dylan et lui ont des carrières proches, beaucoup de similitudes. Si quelques critiques se risquent vite à lui donner le titre de «nouveau Bob Dylan», il le perd rapidement, par des essais musicaux trop ou pas assez audacieux. Pourtant, les années 1980 de Dylan ne sont pas sans faux pas elles non plus.

 

9.Ryan AdamsEspoir déchu

Lui a réellement eu l'étiquette qui lui collait à la peau. Il faut dire que Ryan Adams l'a un peu cherché. Revendiquant la filiation, ou du moins la forte influence, il reprend régulièrement le titre «Mississppi» de Bob Dylan. Ces premiers albums rappellent la voix de Zimmerman vers la fin des années 1980, plus grave, moins mélodieuse, plus brute. Mais plus il avance dans sa carrière, plus il s'éloigne de la généalogie dylanienne. La preuve avec son dernier album.

 

1O.Courtney BarnettUn peu par défaut

Récemment, on a vu plusieurs médias qualifier Courtney Barnett de «nouvelle Bob Dylan». Salon, New York Post... Il faut dire qu'étant donné les productions folk et rock actuelles, ceux qui recherchent la pépite depuis maintenant cinquante ans n'ont pas grand chose à se mettre sous la dent. Alors oui, on pourra toujours trouver quelque chose dans les thèmes abordés, les histoires contées, les portraits dressés, mais il faut dire que l'influence de Dylan sur la musique moderne a été tellement forte...


Par ailleurs, le site Music.mic a dressé une liste intéressante (contrastée cependant) d'héritiers, de Bob Dylan en herbe. On y retrouve Jason Isbell, Destroyer, Sufjan Stevens ou encore Jake Bugg. Mais il faudra quand même leur dire un jour que retrouver un équivalent à Bob Dylan est a priori impossible. Époque différente, impact des artistes sur la société transformée, barrières à franchir moins nombreuses... N'est-il pas tout simplement trop tard?

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