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Face aux migrants, la Hongrie de Viktor Orbán se clôture

La clôture à la frontière entre la Hongrie et la Serbie (Hugo Aymar).

La clôture à la frontière entre la Hongrie et la Serbie (Hugo Aymar).

Le pays, dont environ 140.000 migrants ont foulé le sol ces derniers mois, est en train d'installer la plus longue clôture d'Europe. Reportage entre Hongrie et Serbie, aux confins de l’ubuesque.

Ásotthalom (Hongrie)

Le gouvernement hongrois du conservateur Viktor Orbán, en perte de vitesse dans les sondages depuis cet hiver, a opté pour la méthode forte alors que 140.000 migrants ont foulé le sol magyar en l’espace des six derniers mois dans leur exode vers Schengen, au départ de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak, du Pakistan ou même d’Afrique de l’Est.

La formule magique du Premier ministre hongrois? Une clôture barbelée de 175 km, érigée le long de la frontière avec la Serbie. La Hongrie rejoint ainsi la Grèce, la Bulgarie et l’Espagne dans le club des membres de l’UE à disposer d’un tel dispositif à leur frontière. Elle les coiffe même sur le poteau par la longueur de celui-ci.

Un samedi presque ordinaire à Ásotthalom

Ce samedi 22 août, c’est la fête à Ásotthalom, une bourgade tranquille de 4.000 habitants frontalière de la Serbie. D’ordinaire, il ne s’y passe pas grand chose: le dernier bar ferme à 22h et, passé ce couvre-feu de facto, il n’y a guère que la station essence pour s’approvisionner en chips. Mais aujourd’hui, même si le temps n’est pas vraiment de la partie, c’est l’effervescence: la moitié du village s’est donné rendez-vous sur l’impeccable place principale. Sur scène, ça n’arrête pas: défilé de danse de 6 à 82 ans, suivi d’un ban d’honneur pour Rózsa et József, qui fêtent leur quarantième anniversaire de mariage, avant que quelques jeunes musclés ne se livrent à une démonstration de corde à sauter sur fond de sirtaki.

Tout d’un coup, un petit groupe de migrants fait irruption au centre du village. La police déployée sur place ne leur laisse pas le temps d’explorer plus avant les environs: la fête reprend comme si de rien n’était. Sur scène, surprise, on parle français. Philippe Gibelin, président de l'association «Nationalité, Citoyenneté, Identité – la France Rebelle», a fait le voyage depuis Nîmes pour offrir à Ásotthalom une camionnette blanche, enrubannée aux couleurs de la Hongrie. Fruit d’une collecte de 4.000 euros en ligne, c’est, selon l’intéressé, l’outil indispensable à la «lutte contre l’invasion» (comprendre: cette déferlante migratoire musulmane qui menacerait l’Europe blanche chrétienne).


Ce véhicule flambant neuf, Barnabás Herédi et ses deux collègues le conduiront bientôt. Ce garde forestier de 26 ans, pistolet et menotte à la taille, quitte presque aussitôt les lieux dans sa vieille Lada 4X4. Direction la «frontière verte» qui ceinture Ásotthalom sur une vingtaine de kilomètres de champs et de fermes isolées. C’est ici que passe la frontière avec la Serbie voisine, franchie illégalement au quotidien par plus de 400 migrants. Même en ce jour festif, ces candidats à l’asile en Europe de l’Ouest ne prennent pas la peine d’éviter la commune, qui se retrouve depuis six mois en une de l’actualité magyare.

Proposée par l’extrême droite, mise en place par la droite

La clôture à la frontière entre la Hongrie et la Serbie (Hugo Aymar).

C’est à Ásotthalom, située à 8h de marche de Subotica –la grande ville du nord de la Serbie d’où les migrants partent par centaines pour franchir illégalement la frontière hongroise– que l’idée de clôture a germé pour la première fois en Hongrie. Son instigateur n’est autre que László Toroczkai, un ancien activiste d’extrême droite reconverti en père de famille et devenu depuis maire d’Ásotthalom, réélu en 2014 avec le soutien du Jobbik.

C’était au début de l’hiver 2015, alors que 5% de la population du Kosovo se mettait soudainement en route pour l’Europe de l’Ouest. Depuis, et alors que la composition ethnique des migrants se pressant aux portes de la Hongrie a changé (le HCR estime que 85% d’entre eux fuient la guerre ou un réel danger), la proposition a fleuri dans les rangs du Fidesz, au point que Viktor Orbán, le Premier ministre en exercice, en a décidé la mise à exécution fin juin.

Selon les propos même du gouvernement, il s’agit d’une «clôture temporaire de sécurité» précédée de trois rangées de fils barbelés d’1m50 au total. Cette première installation devrait être déployée sur toute la longueur de la frontière magyaro-serbe d’ici le 31 août. Même si des chômeurs en fin de droit et des prisonniers s’y sont collés, en plus de l’armée et de la police requis d’office, il faudra encore attendre quelques semaines avant de voir la clôture totalement achevée. En tout cas, la section quasi terminée de 5 km qui encadre le poste frontière officiel de Bački Vinogradi / Királyhalom, à l’entrée d’Ásotthalom, laisse déjà de marbre les touristes en goguette. N’y manque plus qu’une coiffe de lames de rasoir et le tour sera joué. Ou presque, car les migrants continuent d’affluer.

Couches-culottes contre barbelés

A Ásotthalom, comme dans la commune de Tiszasziget, à 50 km plus à l’est, les migrants et leurs éventuels passeurs se sont déjà livrés au petit jeu de la section de clôture. Les antidotes se multiplient, comme le rapporte Balázs Szalai, du groupe de soutien aux migrants Migszol Szeged à Szeged, grande ville universitaire à 20 km de la frontière, où sont déposés les migrants appréhendés par la police hongroise une fois leurs empreintes digitales relevées:

«Des migrants nous on dit que la parade consiste à s’enrubanner le bras de couche-culotte pour mieux ouvrir la voie. On a aussi entendu parler de couverture.»

Cette clôture, c’est de l’argent jeté
par les fenêtres!

Laszlo Harmaté, habitant de Ásotthalom

Mohamed, un père de famille syrien, a eu recours à ce stratagème pour rejoindre Röszke, au sud de Szeged, juste en face de la Serbie. Il exhibe une Google Map customisée sur son iPhone et quelques photos prises au centre de police de Röszke où il a passé une nuit, à peine protégé d’une pluie torrentielle par une tente militaire. L’année dernière, il était passé par la Lybie pour rejoindre l’Italie puis l’Allemagne, pays où il a déjà obtenu l’asile: «Je n’ai pas voulu attendre le regroupement familial prévu pour 2016, je suis retourné chercher ma femme et mes enfants en danger à Damas.» Mohamed a utilisé la nouvelle voie terrestre qui s’est ouverte aux migrants ces derniers mois:

«Les prix ont considérablement baissé pour remonter les Balkans depuis la Turquie jusqu’en Hongrie. C’est également moins dangereux, même s’il faut prendre le bateau de la Turquie à la Grèce.»

En réponse à Mohamed et ses pairs, le gouvernement de Viktor Orbán devrait légiférer à la rentrée pour pénaliser davantage le passage illégal de la frontière ainsi que les détériorations causées à la clôture (passibles de trois à quatre ans de prison). «Comme si nos prisons n’étaient pas déjà pleine à craquer!», ironise Laszlo Harmaté, qui vit dans une ferme en lisière d’Ásotthalom et voit débarquer des migrants chez lui tous les jours. «Ça me brise le cœur de voir tous ces Syriens, ces Afghans, ces Africains dans un état pareil. Je leur donne volontiers à boire et à manger, faute de ne pouvoir faire mieux. Cette clôture, c’est de l’argent jeté par les fenêtres!», s’exclame ce peintre en bâtiment à la retraite. Même à Ásotthalom, la clôture divise la population, qui se rassemble pourtant d’un seul homme derrière son maire actuel, jugé bien meilleur que le précédent.

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