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Dix minutes les yeux dans les yeux, une expérience proche du LSD

 [Self Portrait #2 (Explored) | Russell Johnson via Flickr (domaine public)

[Self Portrait #2 (Explored) | Russell Johnson via Flickr (domaine public)

Regarder quelqu’un dans les yeux pendant dix minutes à basse lumière provoquerait des hallucinations proches de celles sous LSD. J’ai tenté l’expérience.

Certaines personnes cherchent les émotions fortes dans les voyages, les sports extrêmes ou les drogues de toutes sortes. Mais il existe un moyen simple, qui ne coûte pas un centime, n’implique aucun déplacement, et n’est pas dangereux pour la santé. Une expérience que peu de personnes ont tentée, alors qu'elle semble banale. Il suffit de regarder quelqu’un dans les yeux, ne serait-ce que quelques minutes sans discontinuer, pour avoir le sentiment d’éprouver quelque chose de fort.

Il y a près de vingt ans, une étude du psychologue américain Arthur Aron avait déjà montré les puissantes émotions provoquées par le regard prolongé. Certains estiment même qu’il pourrait rendre amoureux. Une nouvelle expérience, effectuée dans des conditions de lumière précises, a constaté des effets psychologiques importants, comparés par les chercheurs qui l’ont mise en place à la prise de LSD. Rien que ça, oui.

Prolongeant l’expérience d’Artur Aron, le chercheur Giovanni Caputo, de l’Université d’Urbino, en Italie, a demandé à quarante jeunes adultes de se regarder dans les yeux pendant dix minutes, dans une pièce mal éclairée, chacun étant situé sur une chaise à un mètre de l’autre, rapporte le site iflscience.com. Un dispositif assez banal, mais qui a pourtant provoqué des hallucinations chez la plupart des sujets, avec notamment l’apparition d’images de monstres pour 75% des participants, la déformation du visage de leur partenaire pour 90% d’entre eux, et même la surimpression du visage d’un de leurs proches sur le visage de leur partenaire. Des symptômes proches des troubles dissociatifs, comme le rapporte l'étude parue dans la revue scientifique Psychiatry Research.

Happée par Marina Abramovic

Cet effet puissant m’a tout de suite intéressée mais pas tellement étonnée. Il y a quelques années, en 2010, j’avais eu l’immense chance de voir la performance de Marina Abramovic, The artist is present. C’était la première fois que j’allais à New York, et comme j’apprécie l’art moderne, j’étais donc allée au Moma, sans connaître par avance les expositions temporaires qui s’y trouvaient. En entrant, j’ai vu une grande foule, attroupée autour d’une scène sur laquelle il ne semblait rien se passer. Deux personnes, assises chacune sur une chaise, se faisaient face et se regardaient. L’une d’elle, Marina Abramovic, était vêtue d’une sorte de grande toge ou robe blanche. Pourquoi donc tout ce monde regardait-il ces deux personnages immobiles, cette scène où il ne se passait rien?

Sur scène, le vide apparent était en fait un plein bouillonnant d’émotions

Curieuse, je suis restée, et j’ai très vite été happée par ce qui m’a semblé être l’une des plus intéressantes expériences et performances qu’il m’a été donné de voir. En face de l’artiste se succédaient, pour quelques minutes, différents participants, qui devaient s’inscrire sur un livret sur le côté de la scène. Le volontaire n’avait rien d’autre à faire que de regarder l’artiste, qui le regardait aussi. Avant de fermer les yeux et de plonger en elle-même pour, semblait-il, trouver les forces en elle-même de faire peau neuve et de regarder à nouveau une autre personne comme si c’était la première fois.

 

Montagnes russes d’émotions

Car sur scène, le vide apparent était en fait un plein bouillonnant d’émotions. En regardant nous-mêmes ces yeux, nous pouvions percevoir le voyage extraordinaire que chaque participant effectuait, et l’artiste avec eux. Ces regards étaient d’une force captivante, les orbites semblaient abriter des montagnes russes de calme, d’émerveillement, de surprise, de compassion, d’attirance, de générosité, et mille autres émotions. Parfois, des larmes coulaient doucement, d’autres fois, des sourires profonds s’esquissaient, d’autres hommes et femmes étaient aussi secoués de sanglots ou de rires qu’ils essayaient de réprimer, la consigne étant de bouger le moins possible.

Je ne sais pas combien de temps je suis restée à regarder cette interaction: peut-être une demi-heure, peut-être une heure, ou peut-être plus. Je n’ai pas pu moi-même plonger dans les yeux de Marina Abramovic en face-à-face, pour une raison dont je ne me souviens plus clairement: il me semble que la liste d’attente était très longue, ou bien il n’était plus possible de s’inscrire, je ne sais plus. Je me rappelle aussi m’être assise quelques minutes sur le rebord à regarder dans les yeux l’ami qui m’accompagnait, et avoir ressenti la puissance de ce simple mais désarçonnant dispositif. Je me souviens en outre avoir ressenti une grande joie, comme une incitation à ouvrir les yeux sur ce qui m’entourait, et à revenir à l’essentiel.

Lionnes

Je me souviens avoir ressenti une grande joie, comme une incitation à ouvrir les yeux sur ce qui m’entourait

Forte de ce souvenir, j’ai eu l’envie de reproduire l’expérience de Caputo, à la manière de la journaliste Jenni Avins du magazine Quartz, qui a sollicité sa collègue Lauren Brown. Jenni Avins raconte avoir pleuré pendant les dix minutes de l’expérience. Pendant ce laps de temps qui semblait n’avoir pas de durée, elle a notamment vu sa collègue se transformer en chef de clan améridienne, et sa tête ressembler à celle d’une lionne ou d’un puma, et réciproquement.

Ma collègue de Reader Emeline Amétis et moi-même nous sommes installées dans une salle de réunion au sous-sol de Slate. Une pièce éclairée seulement par trois petites lucarnes. Assises chacune sur des sièges de bureau, nous avons commencé à nous regarder, bien en face, les bras croisés, en réprimant d'abord une sorte de rire nerveux. Nous avons ensuite toutes les deux eu l’impression que notre visage paraissait plus vieux, et que notre vue se dédoublait.

[ B ] Francis Bacon - Three Studies for the Portrait of Lucian Freud (1964) | Playing Futures: Applied Nomadology via Flickr CC 2.0 License by

 

Palimpseste de visages

Mais pour le reste, nous avons vécu deux expériences assez différentes. La perception du temps d’Emeline s’est trouvée chamboulée. Elle a eu l’impression que la nuit dehors allait bientôt tomber, et sa réflexion s’est emballée. Mes yeux et mes dents lui ont paru à un moment d’un blanc très saillants, presque fluo. Sa vue s’est noircie, si bien qu’il lui semblait que ma chevelure coulait sur le devant de mon visage, comme si j’étais de dos.

Mes yeux et mes dents lui ont paru à un moment d’un blanc très saillants, presque fluo

Quant à moi, j’ai surtout eu l’impression que plusieurs visages essayaient de se dessiner à la place du visage d’Emeline. J’ai cru à un moment retrouver le visage d’une amie d’enfance, que je n’ai pas vue depuis vingt ans. La face d’Emeline a semblé se transformer en drôle de portrait chinois, celui d’une vielle grand-mère chinoise aux cheveux ondulés, alors qu’Emeline a les cheveux tressés et ne paraît pas du tout vieille. Ce palimpseste s’est un peu accéléré à un moment (où j’ai écarquillé les yeux, suscitant une réaction d’Emeline), avec de multiples esquisses de visages qui se bataillaient pour venir au jour, si bien que j’ai cligné des yeux pour les faire disparaître. À certains moments, ces surimpressions prenaient l’air d’autoportaits du peintre anglais Francis Bacon, du moins ai-je pensé ceci sur le moment. Une main est aussi apparue sur la droite du visage de ma collègue, une sorte de main blanche moitié caressante moitié inquiétante.

Nous avons improvisé cette expérience de manière un peu artisanale, et certainement éloignée des conditions optimales. Toujours est-il qu’aucune de nous deux n’a eu l’impression d’avoir pris du LSD, ou ce que nous imaginons être du LSD, les effets étant exclusivement visuels, aucun effet corporel ne se dégageant. Il n’en reste pas moins que l’expérience nous a semblé intéressante et qu’elle mérite d’être tentée!

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