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Sur l'euro, Arnaud Montebourg suivra-t-il les conseils de Jacques Sapir?

Arnaud Montebourg à l'université d'été du PS à La Rochelle, le 30 août 2014. REUTERS/Stéphane Mahé.

Arnaud Montebourg à l'université d'été du PS à La Rochelle, le 30 août 2014. REUTERS/Stéphane Mahé.

L'économiste encourage les partisans de la sortie de l'euro à envisager une alliance future avec un FN transformé. Montebourg s’était directement inspiré de ses réflexions en 2011. Le suivra-t-il en 2017?

S’en tenir au clivage gauche-droite risque peut-être dans les années à venir de créer plus de confusion que d’efficacité pour l’analyse. Réalisée sur le plan partisan par le rapprochement entre Jean-Pierre Chevènement et Nicolas Dupont-Aignan cet été, la jonction, tant attendue par certains que redoutée par d’autres, des souverainistes des deux rives, issus de partis de gauche et de droite, est aussi en voie de se produire sur le plan intellectuel.

L’une des voix les plus écoutées dans la vaste mouvance eurosceptique, celle de l’économiste Jacques Sapir, a fait un pas symboliquement important sur la voie de la création d'un front anti-euro élargi en écrivant sur son blog que si la sortie de l’euro était la priorité alors, «à terme, la question des relations avec le Front national, ou avec le parti issu de ce dernier, sera posée.» Cette phrase est issue d’un texte qui est une version longue d’un entretien accordé par l’économiste au Figaro Vox, et elle n’en finit plus de susciter des réactions entendues de la part des pro-européens qui ne doutaient pas que l'intéressé finirait par basculer dans le camp du FN. Après tout, un autre économiste proche des thèses de Sapir sur le démantèlement de l'euro, Philippe Murer, a rejoint le parti de Marine Le Pen l'année dernière.

Comme l’actualité est taquine, c’est lors du même week-end qu’Arnaud Montebourg a invité à sa traditionnelle autocélébration estivale l’ancien ministre grec de l’Économie et récente star médiatique Yanis Varoufakis. Le rapport? Il y en a plusieurs. D’abord parce que Varoufakis a les faveurs de Sapir, qui explique dans la même interview que «l'existence du “plan B” est l'une des preuves qu'une autre politique est possible», plan B qui n’est autre que celui qu’avait dans sa musette le ministre grec, qui n’a pu le mettre à exécution.

Inspirateur de la démondialisation

Rassurez-vous, il ne s'agit pas d'affirmer qu'un tel cite tel autre et que donc ce dernier est dans le même camp que celui qui l’évoque. C’est à la fois trop facile et totalement improductif: pire, cette atmosphère de terreur est ce qui a jusqu’à présent permis à Marine Le Pen de préempter des territoires politiques et économiques de plus en plus vastes quittés par ceux qui avaient peur qu’un tel voisinage ne les salisse d’une manière indélébile.

L’important est plutôt de rappeler que Sapir jouit d’une autorité morale sur le turbulent Montebourg puisque ce dernier doit le succès de sa position de troisième homme de la primaire socialiste de 2011 au thème de la démondialisation, dont il avait fait un petit livre vendu à plus de 50.000 exemplaires, qui s'inspirait notamment des travaux de l'économiste.

La démondialisation prône des mesures protectionnistes pour corriger les méfaits du libre-échange entre des économies et des systèmes sociaux trop divergents, position de plus en plus courante chez les économistes issus des courants altermondialistes, mais encore trop sulfureuse pour une partie de la gauche, qui assimile toute critique des excès de la mondialisation à un nationalisme étroit et dangereux.

Pour Sapir, au-delà du «show» de Frangy-en-Bresse –rappelons que l’édition 2014 s’était conclue en apothéose par un remaniement ministériel après une phrase du maître de cérémonie–, «Arnaud Montebourg devra très rapidement clarifier sa position vis-à-vis de l'euro car, entre cette alliance anti-euro et les forces sociales-libérales, il n'y aura rapidement plus de place.» Et qui dit clarifier sa position sur l’euro dit envisager sous un jour nouveau sa relation au FN, dans la logique de l’économiste.

A la clé, la question du changement du FN

Jacques Sapir avait loué, en juin, la tribune conjointe publiée par Montebourg et le banquier Mathieu Pigasse dans le JDD, lourde charge contre la politique de l’exécutif, tout en déplorant ses «absences»: «Une partie du discours d’Arnaud Montebourg s’adresse en réalité aux électeurs du Front national», considérait-il, tout en regrettant que l’ancien ministre s’arrête ici à mi-chemin et ne s’inspire pas des leçons qu’il prodiguait à François Hollande de ne pas agiter sans cesse le spectre du vote FN pour se dédouaner de son échec. «Il doit tirer les leçons de l’évolution du discours mais aussi de la sociologie du Front national», conseillait-il, dans l’optique d’une candidature indépendante de Montebourg en 2017 dont il ne semblait pas douter.

Ce n’est pas la première fois que Jacques Sapir appelle à appréhender différemment le Front national, pour la raison qu’il fait partie de ceux qui croient voir un changement profond de la base du parti, donc des aspirations des électeurs potentiels et donc, en bout de chaîne, une bifurcation programmatique probable qui devrait se préciser dans les années à venir. Il insiste sur cette nuance –non pas le FN maintenant et tel qu’il est, mais un hypothétique futur FN ou parti issu de ses rangs– dans une interview à Libération, tout en assumant sur le fond ses propos:

«Le Front national peut continuer à évoluer ou pas, c’est cela qui déterminera une éventuelle alliance. Quand bien même celle-ci existerait, chaque membre conserverait évidemment son autonomie et sa personnalité.»

Sur ce point, Nicolas Lebourg a écrit ici qu’il trouvait cette analyse anachronique et irationnelle par rapport à la réalité de ce qu’est le FN en 2015, un parti qui reste libéral économiquement tout comme ses alliés au Parlement européen. Fabien Escalona, contributeur lui aussi à Slate, explique sur FigaroVox que l’appel de Sapir à un front commun anti-euro entre partis de gauche et de droite jusqu’au FN «fantasme largement la nature du FN, y compris depuis l'arrivée de Marine Le Pen à sa tête.» Ce qui sépare les électorats, en premier lieu sur les questions d’identité nationale, resterait trop puissant pour qu’un bout de chemin soit fait ensemble dans l'objectif de démanteler l’euro.

Sapir reconnaît lui-même le caractère branlant d’un tel attelage dans l’interview donnée à Libération: 

«Aujourd’hui, l’alliance que je préconise n’est d’ailleurs pas possible, il y aurait trop de divergences. Cela ne veut pas dire qu’elle ne le sera jamais. S’il y a une chose j’ai apprise, c’est à ne pas insulter l’avenir.»

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