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Avec «Dheepan», Jacques Audiard fait son marché dans les malheurs du monde

Claudine Vinasithamby et Antonythasan Jesuthasan dans «Dheepan» (© Paul Arnaud / Why Not Productions).

Claudine Vinasithamby et Antonythasan Jesuthasan dans «Dheepan» (© Paul Arnaud / Why Not Productions).

Palme d'or à Cannes, le dernier film de l'auteur de «Un Prophète» donne l'impression de ne plonger dans les violences exotiques et les affrontements locaux que pour en tirer des bénéfices spectaculaires.

Jacques Audiard semble d’abord changer de registre, et de focale. Lui qui a toujours cultivé le romanesque près de chez vous (de chez lui, en tout cas) paraît prendre du champ, ouvrir son regard, avec deux grands axes inédits de sa part, les violences qui enflamment la planète sans pour autant faire les grands titres de nos médias et la réalité des quartiers les plus gravement frappés par l’injustice sociale.

Mieux, les premiers ressorts scénaristiques font appel à deux idées riches de sens. La première concerne la mise en relation de ces deux domaines du malheur contemporain, le lointain et le proche, le tiers monde et les cités, via l’adoption comme personnages principaux de figures en train de devenir centrales dans nos sociétés, les migrants. La seconde porte sur la mise en question de la famille comme un donné, un cadre de référence préétabli. Dheepan débute en effet en évoquant le sort des Tamouls du Sri Lanka après la défaite des Tigres de l’Eelam, début 2009. On voit un combattant, Dheepan, se défaire de son uniforme et essayer de se fondre parmi les civils dans un camp de réfugiés, afin d’échapper à la terrifiante répression qui a suivi la défaite des Tigres au terme de la guerre civile qui a ravagé le Sri Lanka durant un quart de siècle.

Pour pouvoir émigrer, Dheepan se transforme en père de famille en «recrutant» dans le camp une femme et une petite fille, alors qu’aucun lien du sang ne lie ces trois personnages –sinon le sang versé par le conflit. Ils arrivent en France, où il sont pris en charge, de manière montrée là aussi de façon plutôt schématique (on peut douter que les fonctionnaire de l’Ofpra se reconnaissent dans l’image qu’en donne le film), et envoyés vivre dans une cité peuplée presqu’uniquement d’immigrés de toutes origines, où règnent des gangs violents et le trafic omniprésent de la drogue. Dheepan, le «père», y officie comme gardien d’immeuble, sa «femme» s’occupe d’un handicapé, leur «fille» va à l’école. 

Mise en place à grands traits, la situation permet au film de suivre un temps un chemin intéressant, celui de la construction d’une famille dans un milieu hostile mais pas forcément sans issue, construction qui passe par un tissage complexe de liens réels et de croyance voulue, ou acceptée, par chacun.

Ce jeu concerne les trois protagonistes principaux, mais aussi certaines figures auxquelles ils ont affaire, notamment parmi les habitants de la cité et à l’école. Depuis Regarde les hommes tomber et surtout Un héros très discret, Audiard a toujours été intéressé par ces systèmes de représentation où le masque des uns trouve un répondant dans la crédulité, éventuellement volontaire, des autres. Mieux que dans aucun de ses précédents films, flotte un moment l’idée que de ce consensus élaboré au fil de trafics, d’aveuglements, de contraintes subies, de complicités qui peuvent devenir amitié ou affection, pourrait naître un vivre ensemble, aux antipodes de la délétère notion d’identité collective (nationale, etc.).

Cette croyance volontariste bricolant la possibilité d’un espace co-habitable est remise en question dans le film par une autre approche, beaucoup plus discutable, mais pas dépourvue d’intérêt: celle de la présence du mal dans le vaste monde, et de la possibilité de pourtant s’y construire un espace. Le grand ensemble décrit par le film est trop artificiel pour qu’il soit possible de savoir s’il s’agit là d’une conception sociale (les cités, c’est l’enfer, les pauvres, c’est tout de la racaille violente, le karcher ne va sûrement pas suffire) ou morale (le monde est pourri, le Mal règne). Toujours est-il que cette vision paranoïaque pourrait encore, en entrant en interaction avec la précédente, donner une dynamique intéressante.

Alors que se multiplient les violences dans la cité selon un scénario qui emprunte davantage aux mécanismes convenus de la série B qu’à l’observation, cette tentative de constituer une distance est matérialisée par la fenêtre à travers laquelle la famille observe les agissements des racailles comme sur un écran de cinéma, puis par la tentative de Dheepan de tracer une illusoire ligne de démarcation délimitant une zone préservée. 

Sincérité nécessaire


 

Il existe de multiples réponses possibles à la question de la possibilité de construire une distance avec la violence, et d’inventer des possibilités de vivre ensemble à l’intérieur de ce monde où règnent injustice, brutalité et domination. Mais, positives ou négatives, les réponses à ces interrogations mises en place par le film supposent une forme de sincérité vis-à-vis des personnages et des situations, même si elles sont stylisées. Or, il s’avère qu’au fond le réalisateur s’en fiche de tout ça, ou qu’en tout cas, ça ne fait pas le poids face à la possibilité de rafler la mise sur le terrain de l’esbroufe spectaculaire.

Survivant d’une véritable guerre, qui a fait des centaines de milliers de morts, Dheepan est plongé dans une situation présentée par le scénario comme l’équivalent dans une cité de la province française. On n’est plus dans la stylisation mais dans l’abus pur et simple. Un abus dont la seule raison tient aux avantages du côté du film d’action violent que permet ce dérapage très contrôlé. Bazardant tout ce avec quoi il avait paru construire son film (ce jeu complexe de réglages successifs entre les protagonistes), Audiard se jette avec délectation dans le flingage à tout va. Ce défoulement racoleur d’un shoot them up auquel le spectateur est explicitement convié par le truchement d’un héros investi d’un droit de tuer fabriqué de toutes pièces et d’un savoir-faire en la matière tout aussi trafiqué n’est pas ici simple convention. C’est le déni de tout ce que le film a prétendu être.

Dheepan donne alors l’impression d’avoir moins cherché à comprendre et raconter que d’avoir fait son marché dans les malheurs du monde, emplissant sans mesure son caddie de violences exotiques et d’affrontements locaux, en raison des bénéfices spectaculaires qu’il serait loisible d’en tirer. Ce que ne manquera pas de faire un réalisateur aussi efficace que le signataire de De battre mon cœur s’est arrêté et d’Un prophète, avant de s’offrir un happy end surjoué, sorte de clin d’œil roublard: tout ça c’était pour jouer, hein?

Reconnaître l'auteur, questionner sa politique

Jacques Audiard le revendique lui-même dans un récent entretien au Monde en disant «J’ai envie de prendre la réalité pour du cinéma». Mais sous l’affirmation d’une irresponsabilité infantile, déjà d’autant plus contestable qu’il est cette fois allé puiser dans des situations réelles de grande détresse, se cache fort mal l’intérêt très réel, lui, qu’il entend en tirer –pas seulement pour s’amuser, mais pour s’imposer, ce que le jury cannois lui a donné l’occasion de réaliser.

Il ne s’agit nullement de reprocher un manque de réalisme: depuis plus d’un siècle, le cinéma sait raconter, interroger, donner à comprendre le monde en le transformant, en le stylisant, en jouant infiniment avec les formes. Cronenberg, Tarkovski, Miyazaki, Almodovar, pour prendre quatre exemples qui n’ont en commun que leur affirmation d’univers non réalistes et pourtant en prise avec la réalité visible et invisible, en seraient quatre exemples parmi des centaines d’autres. Puisqu’il s’agit toujours, au fond, d’éprouver dans quelle relation le cinéaste se met avec le monde réel, et donc aussi avec ses spectateurs.  C’est-à-dire, toujours, la question du pouvoir. 

On songe à ce moment à la vieille formule de la «politique des auteurs». Jacques Audiard est assurément un auteur, au sens où il élabore une écriture singulière, qui emprunte aux codes des genres pour les inscrire dans un projet personnel, où sa propre signature est bien lisible. Mais depuis longtemps, ceux qui ont recouru à la notion de politique des auteurs ont insisté sur la fait que dans la formule, le mot le plus important n’est pas «auteurs», mais «politique»: soit l’affirmation que tous les auteurs ne se valent pas, que face à des écritures cinématographiques il y a lieu d’en questionner les procédés et les visées, et de choisir. Film d’auteur, Dheepan traduit avec un brio que nul ne dispute à son réalisateur un rapport au monde, aux humains, aux sentiments entièrement soumis aux bénéfices spectaculaires que le maître (d’œuvre) est susceptible d’en tirer. Nul n’est obligé de se sentir en accord avec ça.

Dheepan

de Jacques Audiard, avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan, Claudine Vinasithamby, Vincent Rottiers, Marc Zinga. Durée: 1h49. Sortie le 26 août.

 

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