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À la rentrée, ne plus rien faire. Du tout

Stylist

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On a pris une seule bonne résolution. Et celle-ci pourrait s'avérer bien plus profitable que vous ne le pensez.

Petite, vous vouliez devenir policière, médecin ou vous engager sans concession dans la défense des phoques et de la biodiversité. Ado, vous rêviez d’une vie aussi remplie que le slip de Jon Hamm, toujours en train de descendre d’un avion, de courir d’un rendez-vous pro à une cabine téléphonique (vous n’aviez pas vraiment anticipé l’avenir). Deux décennies –passées à slasher sans retenue– plus tard, Melanie Griffith dans Working Girl n’est plus votre idole. Votre idéal de vie se situe désormais dans une autre branche du vivant: les mollusques. 

Comme Sébastien, protagoniste de Libre et Assoupi (énième bluette avec Felix Moati, 2013), vous n’appréciez qu’une chose, ne rien faire. «J’aime le temps perdu, j’aime les parenthèses, les choses suspendues», explique le héros à son conseiller Pôle emploi. «Tu n’as quand même pas fait bac +10 pour ne rien faire au final ?», se désole son père. Lui, on ne sait pas (et on s’en fout à vrai dire), mais nous justement, si. Surtout qu’après nos dix ans de Master 2, on a bossé encore dix ans et que là, on n’a plus la force de rien faire d’autre qu’une partie de Candy Crush Saga sur notre smartphone, qui s’acharne pourtant avec application (vous l’avez ?) à synchroniser automatiquement tous les brunchs/concerts/vernissages à côté de chez nous. 

Aiguiser l'esprit

Loin de nous l’idée de «débrancher», ou d’être plus «slow», mais tout près de nous celle de fixer le plafond en avisant les fissures. Ambition zéro. Quitte à regarder par la fenêtre au lieu de courir les musées et les calanques pendant les vacances? Quitte à louper la rétrospective Werner Herzog pour faire la sieste? Oui. Vous marchez désormais dans les pas du Big Lebowski, voire dans ceux d’Erlich Bachman, l’un des héros de la série Silicon Valley, mi-entrepreneur, mi-branleur, toujours victorieux là où ses collègues s’agitent à tout-va. Une résistance qui se porte avec ou sans peignoir, et qui semble désormais compatible avec le capitalisme. 

Dans la (vraie) Silicon Valley, Pixar, Facebook, Twitter, LinkedIn, Cisco… imposent tous à leurs employés une à deux heures de «rien» dans la semaine. Un moment à soi pour fixer le vide, entièrement sponsorisé par la boîte. Google (enfin, on veut dire, «Alphabet») est champion dans ce domaine: outre les «mindful lunches», où la cantine devient plus silencieuse qu’une chambre froide, le géant de Mountain View a créé un labyrinthe grandeur nature pour laisser les employés se perdre littéralement dans leurs pensées, et des ateliers pour accompagner les déconnectés (l’institut Search Inside Yourself ou encore l’atelier Neural Self-Hacking). 

«Il s’agit d’aiguiser l’esprit en laissant reposer la soupe chimique que l’on a dans le crâne», expliquait Kenneth Folk, l’un des responsables de ces formations, au magazine Wired. 

Seul moyen de s’en sortir, stopper le flux de pensées qui nous rappelle en permanence à l’immensité de la tâche à accomplir

En ne faisant rien, on apprend à être plus efficace. David Allen, le gourou de la productivité made in USA avec son livre Getting Things Done (1,6 million d’exemplaires vendus dans le monde), ne dit pas autre chose. «Ceux qui suivent le mieux ma méthode sont ceux qui parviennent à ne rien faire. Vous réussirez si vous arrivez à ne plus penser à rien», confie-t-il au site Fast Company. Exit le stakhanovisme: vous aussi, revendiquez votre droit à être libre et assoupie.

Désœuvrement en streaming

Un mur blanc, une télé allumée, une éponge dans un évier, des baskets sales sur le bitume, ou encore un selfie hébété. L’oisiveté n’a jamais été aussi documentée. Champion toute catégorie du rien-foutre, Snoop Dogg truffe son Instagram de vidéos et de photos où il glande en regardant le vide ou en immortalisant ses pieds.

De nouveaux services de streaming comme Meerkat, YouNow ou Periscope, permettent, eux, à n’importe qui de montrer en direct ce qu’il est en train de faire –c’est-à-dire souvent rien ou pas grand-chose…

Cette mise en scène du désœuvrement a un (vaste) public: au point que Netflix propose même des programmes ad hoc comme sa Rotisserie Chicken où l’on voit un poulet rôtir pendant soixante-treize minutes. Une occupation impossible à évaluer (zut, j’ai pas assuré en regardant ma vidéo de volaille qui cuit), au contraire de la quasi-totalité de nos activités désormais notées, soumises au tribunal du like et quantifiées: on compte nos pas, nos cigarettes, nos bières, nos calories, les heures à dormir, manger, courir, se brosser les dents…

Méditations

Un Français sur quatre possède au moins un objet intelligent pour s’auto-évaluer, selon une étude du cabinet BVA de 2014. «La logique de l’efficacité s’est étendue dans tous les domaines de la vie, au point où certains sont déconcertés à l’idée de rester chez eux sans avoir rien à faire», regrette la journaliste Mona Chollet, auteure de Chez soi : une odyssée de l’espace domestique. Seul moyen de s’en sortir, stopper le flux de pensées qui nous rappelle en permanence à l’immensité de la tâche à accomplir (genre aller faire les courses).

Au repos, le cerveau a recours à 20% de l’énergie métabolique de tout le corps contre 5% pour répondre aux stimuli extérieurs

En témoigne le succès de la méditation, pratique ultra-ennuyeuse à laquelle L’Obs, après tant d’autres, réservait un hors-série cet été. Et à laquelle les Français consacrent de plus en plus de temps via des applis type PetitBambou qui proposent quotidiennement des séances d’une vingtaine de minutes et des livres à succès comme Méditer jour après jour vendu à 350.000 exemplaires.

Mais ne plus penser ne veut pas dire mettre son cerveau sur off. Un peu comme dans Vice Versa où Joie et Tristesse rangent les expériences de la journée dans la tête de Riley dès qu’elle ne fait rien, et modèlent ainsi sa personnalité, nos méninges fonctionnent à plein régime lorsqu’on est inactif. Au repos, le cerveau a recours à 20% de l’énergie métabolique de tout le corps contre 5% pour répondre aux stimuli extérieurs. Bref, en ne faisant rien, on utilise plus d’énergie qu’en jouant à Call of Duty

Régime basse consommation

Un paradoxe que l’on doit au «réseau par défaut»: un «mode de pensée en roue libre organisé», comme le décrit le neurologue américain Marcus Raichle. Un régime basse consommation qui s’enclenche lorsqu’on laisse ses pensées vagabonder, sans que rien ne focalise notre attention. Le cerveau s’occupe alors de lui-même, et trie les informations accumulées. Surtout, la rêverie permet de stimuler la créativité. Là où les Romains parlaient d’otium, l’oisiveté féconde à l’origine de grandes idées, les scientifiques ont mis au jour les étapes cognitives de l’inspiration: d’abord, bien connaître son sujet. Ensuite, prendre du recul en s’adonnant à autre chose, en s’ennuyant ou en dormant.

Et là, bim, l’illumination surgit (en principe).

La pression sociale est telle qu’on préfère avoir mal plutôt que de glander

Dans un monde où les gens préfèrent la chaise électrique à l’inactivité totale, glander devient une forme de résistance passive. «Quand on ne fait rien, on retourne aux rythmes organiques– un mode de vie aux antipodes de notre société de consommation, qui a beaucoup de mal à accueillir le vide», note le philosophe André Rauch, auteur de Paresse, histoire d’un péché capital. Accepter de «demeurer en repos dans une chambre» comme le préconisait Pascal, c’est adopter une attitude rebelle. Comme Greenberg, le personnage de loser quadra interprété par Ben Stiller dans le film de Noah Baumbach, pour qui rester sur le canapé relève de la survie. Ne rien faire, c’est se positionner en dehors du groupe et de ses valeurs. 

«Les procrastinateurs ne font jamais absolument rien ; ils effectuent des actions utiles à la marge, comme se reposer, ou tailler des crayons ou établir une liste de choses à accomplir», note le philosophe américain John Perry. 

Résister à la pression sociale

Dans son livre, La procrastination : l’art de reporter au lendemain, le professeur à Stanford explique que moins il remplit son objectif en traînassant, et plus il obtient de résultats. Mais encore faut-il réussir à se soustraire à ses activités. La pression sociale est telle («si vous avez le temps de ne rien faire, c’est que vous n’êtes pas quelqu’un d’important», pointe Mona Chollet) qu’on préfère avoir mal plutôt que de glander: dans une étude de 2014 de l’université de Virginie, plus de la moitié des participants choisissaient de s’administrer un choc électrique plutôt que de rester six à quinze minutes seuls avec leurs pensées.

On peut déconnecter une semaine entière et reprendre sa place après

Alexandre Coutant

«Quelqu’un qui ne fait rien aujourd’hui, c’est quelqu’un de très fort, estime Alexandre Coutant, professeur à l’UQAM, au département de communication sociale et publique. Les sociétés gestionnaires font porter à chaque individu la responsabilité de leur réussite personnelle, tout en imposant un modèle de réussite inatteignable. Forcément, ça crée des dépressions. Il faut avoir une grande dose de sérénité pour accepter d’être inactif.»

Et être capable de laisser le monde filer autour de soi sans y prendre part. «Pour être un citoyen libre, il faut récupérer son temps de cerveau disponible», affirme la psychanalyste José Morel Cinq-Mars. Le récupérer, soit, mais à mi-temps, comme les enfants après un divorce. Parce que si vous dépassez la dose prescrite, vous risquez de devenir neurasthénique (oui, comme avec les enfants). «On peut déconnecter une semaine entière et reprendre sa place après, assure Alexandre Coutant. Ce n’est pas parce qu’on se replie que le monde arrête de tourner.» C’est chaud pour l’ego, mais ça vous fera des vacances.

 

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