Partager cet article

Il faut revoir l'évaluation des profs (reste à savoir comment)

Statue d’une professeure par le sculpteur philippin Fred Baldemor, à Manille | Roberto Verzo via Flickr CC License by

Statue d’une professeure par le sculpteur philippin Fred Baldemor, à Manille | Roberto Verzo via Flickr CC License by

Le système actuel d’évaluation des professeurs est arbitraire, ce qui ne rend service à personne.

Tous les enseignants vous le diront: il est important d’évaluer régulièrement, avec ou sans note, les compétences de nos chers élèves. Paradoxalement, ce principe qui relève de l’évidence pure ne s’applique pas aux enseignants eux-mêmes. Les profs sont évalués suivant deux notes: une note, dite administrative, qui leur est attribuée annuellement par leur chef d’établissement (évaluant sous plusieurs critères son investissement au travail), mais aussi une note pédagogique. Cette dernière est donnée par les IPR (inspecteurs pédagogiques régionaux) après une inspection effectuée de façon extrêmement irrégulière.

Aucune fréquence d’inspection n’est donnée dans les textes officiels, mais le rythme moyen est d’une tous les cinq ans environ. Sachant que chaque salle des profs abrite un enseignant qui n’a pas été inspecté depuis douze ans et un autre qui l’a été trois fois en six ans, on en a déduit depuis longtemps que le rythme d’inspection est pour le moins aléatoire, dépendant des disciplines et des académies (les inspecteurs ne peuvent être partout à la fois, et la formation de chargés de mission ne suffit pas toujours à assurer le tempo).

La note administrative et la note pédagogique participent à l’avancement des enseignants, qui gravissent ainsi les onze échelons de la grille salariale au cours de leur carrière. Avancer, gravir: des verbes positifs tout à fait représentatifs du système d’évaluation des professeurs. On peut progresser plus ou moins vite dans ce système d’échelons, ou bien stagner, mais certainement pas régresser. Un enseignant considéré comme mauvais ne verra pas sa note baisser, mais simplement rester inchangée. Et finira tout de même par être augmenté au bout de quelques années grâce à son ancienneté.

Le système actuel est donc assez arbitraire et semble ne rendre service ni aux professeurs, ni aux élèves.

Chefs d’établissement et élèves en inspecteurs?

Sur cinq ans, un prof donne au moins 3.240 heures de cours, dont une seule est évaluée par les inspecteurs

Un enseignant certifié effectue au minimum dix-huit heures de cours par semaine (quinze pour les agrégés), pour trente-six semaines de cours par année scolaire. Sur cinq ans, cela représente donc au moins 3.240 heures de cours, dont une seule est évaluée par les inspecteurs. Une évaluation qui, si elle entend ne pas se baser uniquement sur le contenu de la séance observée (suivie d’une heure de discussion sur les pratiques pédagogiques, avec consultation possible du cahier de textes de l’enseignant et des documents utilisés), est néanmoins réductrice et biaisée. Certains profs donnent tout pour que cette séance d’inspection soit parfaite (on les comprend, une augmentation de salaire étant en jeu) alors qu’ils en font beaucoup moins le reste de l’année. D’autres choisissent au contraire de jouer la carte de la transparence en effectuant une heure de cours conforme à ce qu’ils font d’habitude, et n’en sont pas toujours récompensés.

D’après Les Échos, un groupe de travail devrait être lancé à l’automne afin de revoir le système d’évaluation des enseignants. Une tâche épineuse dont les conclusions ne pourront pas plaire à tout le monde. En mai 2012, peu avant l’élection de François Hollande, Luc Chatel avait fait paraître au Journal officiel sa réforme de l’évaluation des enseignants, dont il souhaitait qu’elle soit effectuée par les chefs d’établissement et non par les inspecteurs d’académie. Une réforme aussitôt abrogée par Vincent Peillon lors de sa prise de fonction. Il semblait en effet aberrant que des principaux et des proviseurs soient habilités à évaluer les pratiques pédagogiques effectuées dans des disciplines dont ils ne sont pas spécialistes… Le bon mode d’évaluation reste encore à trouver.

Tout comme on demande aux utilisateurs d’un service de donner leur opinion, on pourrait choisir de demander aux élèves de contribuer à l’évaluation de leurs enseignants. Idée inapplicable et même aberrante: difficile d’imaginer que tous les élèves de France puissent être objectifs, sachant qu’ils sont eux-mêmes évalués par leurs enseignants. Par ailleurs, on ne peut attendre d’un élève (particulièrement en collège) qu’il soit capable d’évaluer si les enseignements apportés par les enseignants sont de qualité et respectent les directives… Pour ces mêmes raisons, on voit mal qui d’autre que des inspecteurs formés spécifiquement pourrait évaluer objectivement et précisément le travail des professeurs.

Inspection sans le stress ni la note

Ce n’est donc pas une question de personnes, mais bien de méthode. Impossible de s’appuyer sur les résultats des élèves, trop variables d’un établissement à l’autre, et ne dépendant pas uniquement de la qualité des enseignements dispensés (même si cela n’aurait visiblement pas dérangé Nicolas Sarkozy). Impossible de pratiquer une inspection par semaine ou par mois, à moins de recruter des milliers de nouveaux inspecteurs, ce qui est évidemment inconcevable… et ne plairait sans doute pas à tout le monde, loin de là. L’enseignant qui doit faire cours face à trente élèves et un inspecteur n’est pas naturel: il se fige, tout comme le comédien à qui on apprend que le critique le plus influent de Paris est présent dans la salle.

L’enseignant qui doit faire cours face à trente élèves et un inspecteur n’est pas naturel: il se fige

Pour les syndicats d’enseignants, la clé réside dans la déconnexion entre l’inspection et l’avancement de carrière. S’il est incontestablement nécessaire d’évaluer la qualité des enseignements prodigués par les professeurs, qui doivent permettre aux élèves d’apprendre efficacement et sereinement, une inspection purement bienveillante (c’est-à-dire sans le stress et le caractère arbitraire de la note) pourrait permettre d’alimenter des échanges constructifs avec les inspecteurs sur la façon d’améliorer les pratiques d’enseignement. Actuellement, un tel échange a lieu à la suite de la séance d’inspection en classe… mais mêmes les inspecteurs les plus bienveillants ne peuvent faire oublier qu’ils sont aussi là pour noter, et donc influer lourdement sur l’avancement des enseignants.

La ministre Najat Vallaud-Belkacem a donc fort à faire sur le sujet, extrêmement sensible pour le corps enseignant, qui n’a généralement rien contre le fait d’être évalué mais aimerait plus d’objectivité et de précision… sans pour autant se sentir fliqué en permanence. La quadrature du cercle, en somme.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte