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Garçons surconfiants et filles hésitantes, évaluer ses compétences en maths n'est pas une science exacte

Cours de mathématiques | US Department of education via Flickr CC License by CC

Cours de mathématiques | US Department of education via Flickr CC License by CC

La tendance est forte et implacable. Au lycée, filles et garçons ont souvent deux manières très différentes d'appréhender la prise de parole en cours ainsi que le travail scientifique qui leur est demandé.

Généralement, la participation orale des élèves en classe est résumée en quelques mots sur le bulletin trimestriel: elle est «bonne» ou «insuffisante», s’accompagnant parfois d’une note qui, intégrée à la moyenne du trimestre, n’a souvent que peu d’impact sur celle-ci. C’est en tout cas ce qui se passe dans les matières scientifiques, les enseignants des disciplines littéraires (notamment les langues vivantes) accordant bien plus d’importance à l’investissement des élèves à l’oral.

À croire que la participation orale relève de l’évidence: il s’agit pourtant de prendre la parole devant un parterre d’une trentaine d’autres jeunes gens de son âge, dont une partie vous attend au tournant et transformera la moindre erreur ou le moindre bafouillement en un sujet de moquerie. Participer en classe nécessite d’avoir confiance en soi, ou de faire preuve de suffisamment de détachement pour se moquer des éventuelles réaction des camarades. Alors, quand un professeur (moi le premier) se contente de quantifier grossièrement la participation orale de ses élèves, il passe clairement à côté de quelque chose.

Le réflexe «Questions pour un champion»

J’adore faire cours, échanger avec mes élèves, tenter de mettre en valeur ce qu’ils savent et leur donner l’occasion d’en savoir toujours davantage. Mais la gestion de la participation orale reste pour moi une vraie souffrance. Il faut tenter de composer entre la partie de la classe (souvent minoritaire) qui lève la main à chaque question, celle qui tente sa chance de temps à autres et qu’il ne faut surtout pas négliger sous peine de voir le soufflé retomber, et celle qui restera murée dans un profond silence si on ne va pas la chercher soi-même. 

Gérer des élèves mutiques est une chose très délicate. Il faut les faire sortir de leur tanière sans les brusquer

Gérer des élèves mutiques est une chose très délicate. On voudrait leur faire comprendre qu’émettre un avis est une chose importante, que tout le monde a le droit de se tromper ou de se perdre dans son propre raisonnement. Il faut les faire sortir de leur tanière sans les brusquer, et surtout sans avoir l’air de les clouer au pilori devant l’ensemble de leurs camarades. Comme il y a le collectif à gérer et que les heures de cours sont courtes (en tout cas de mon point de vue), je finis souvent par abandonner avant d’avoir essayé, et par me reconcentrer sur les mains levées des élèves qui ont des choses à dire. Ou qui pensent avoir des choses à dire.

Car j’ai aussi remarqué que parmi les élèves qui sollicitaient la parole en permanence, certains le faisaient par pur automatisme. Un réflexe pavlovien ou un excès de visionnages de «Questions pour un champion» semble les pousser à se mettre en avant quoi qu’il arrive, avant même d’avoir entendu ou digéré la question posée. 

Une tendance à la surestimation

Du haut de mes huit années d’expérience (plus vraiment un jeune prof, mais pas encore un vieux de la vieille), et sur la foi de statistiques basées uniquement sur ma mémoire défaillante, je puis affirmer que dans 95% des cas, les élèves en question étaient des garçons. Lesquels étaient forcément pris en exemple lors des conseils de classe lorsqu’il s’agissait d’étudier le cas de filles ayant des bons résultats mais ne s’étant pas fait suffisamment entendre à notre goût («moui, certes, 18,36 de moyenne générale, mais elle ne participe pas assez, ça pourrait lui coûter les félicitations»).

Sans les matières scientifiques, les garçons se surestiment, tandis que les filles sont plutôt justes avec elles-mêmes

La vérité, je la dois en partie à l’étude relayée par le site Science Daily, qui montre que dans les matières scientifiques, les garçons se surestiment, tandis que les filles sont plutôt justes avec elles-mêmes. Le principe de cette étude menée par l’université de Washington est le suivant: après une interrogation de mathématiques, 306 étudiants et étudiantes ont été invités à donner une estimation de leurs résultats. Tandis que les étudiantes tombaient généralement tout près de la vérité, leurs congénères masculins montraient quant à eux une tendance appuyée à se voir meilleurs qu’ils n’étaient en réalité, en particulier pour ceux se destinant à des carrières scientifiques.

L'obsession de la performance

Ce phénomène est tout à fait semblable à ce qui se produit au lycée. Dès la classe de seconde (voire dès le collège), beaucoup d’élèves garçons affichent leur volonté appuyée d’entrer en première scientifique et de devenir ensuite ingénieurs. Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur le terme «ingénieur», qui n’a guère de sens s’il n’est pas accompagné d’une spécialité, mais qui semble constituer un véritable eldorado pour bien des élèves. 

Ces élèves-là sont justement ceux que l’on ne cessera d’entendre d’un bout à l’autre de l’année scolaire, étalant leur culture scientifique (y compris lorsqu’elle est pauvre) et brandissant les exercices supplémentaires effectués pendant que le commun des mortels peinait à résoudre la partie obligatoire. La vérité, c’est que chaque classe a besoin d’élèves moteurs comme ceux-ci, sur lesquels il est possible de s’appuyer pour accélérer le rythme d’une séance, mais qu’il est trop simple de résumer les choses ainsi.

Le même schéma se reproduira au moment de déterminer son orientation

C’est effectivement lorsque je propose des exercices facultatifs à mes élèves les plus rapides que les réactions des garçons et celles des filles se mettent à sérieusement diverger. Obsédés par la performance et le résultat, ces messieurs foncent tête baissée, souvent trop sûrs d’eux, et ont souvent tendance à oublier une partie du raisonnement, emportés dans leur précipitation. Il leur faut à tout prix avoir terminé les premiers, pour pouvoir affirmer bruyamment leur supériorité, mais également pour pouvoir profiter ensuite d’une pause qu’ils estiment avoir bien méritée. 

Hésitation et réflexion

Généralement, leurs camarades féminines sont bien plus posées, et prennent le temps de la réflexion, conscientes que digérer une partie du travail proposé est plus important que de se gaver de l’ensemble. Au moment de la correction, un travail brouillon, superficiel et entâché de fautes parfois grossières cotoiera un autre plus soigné et clairement plus réfléchi.

Il y a évidemment des exceptions, mais la tendance est forte. Persuadés d’être des cracks, les garçons foncent tête baissée. En proie au doute et à la retenue, les filles se posent davantage de questions. Le même schéma se reproduira au moment de déterminer son orientation: quand les uns crient leur désir ardent d’entrer en première scientifique (comme si tout autre choix était honteux), les autres sont davantage en proie à l’hésitation, sauf lorsqu’elles savent précisément quel secteur professionnel les attire.

Un bon scientifique, c'est quelqu'un qui se pose les bonnes questions, sait appeler à l'aide

Il est difficile de définir un bon scientifique en quelques mots, mais je dirais qu’il s’agit de quelqu’un qui se pose les bonnes questions, utilise les bons outils pour tenter d’y répondre et sait appeler à l’aide (à d’autres scientifiques ou à d’autres sciences) en cas d’impasse. De ce que je peux observer en lycée, ce profil correspond bien plus souvent à des élèves filles qu’à leurs homologues masculins, dont les certitudes trop bien ancrées et l’excellente opinion qu’ils ont d’eux-mêmes sont loin de constituer des atouts dans ce secteur où le doute est souvent un excellent conseiller.

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