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Pour améliorer le bien-être des élèves à l’école, écoutons-les

Détail de l’huile sur bois «Le Maître d'école» d'Egbert van Heemskerck le jeune (1687), exposée au Musée national de l’Éducation | Julien B. via Flickr CC License by

Détail de l’huile sur bois «Le Maître d'école» d'Egbert van Heemskerck le jeune (1687), exposée au Musée national de l’Éducation | Julien B. via Flickr CC License by

Les établissement scolaires gagneraient à tenir compte de l’avis des élèves au lieu de penser pour eux.

Je connais assez peu d’enseignants capables de se montrer opposés à l’amélioration du bien-être de leurs chers élèves. Des ados bien dans leur corps et dans leur tête (douce utopie) sont des ados réceptifs aux enseignements prodigués, capable de faire de leur mieux et de se montrer aussi brillants comme élèves qu’en tant que citoyens. En revanche, interrogez plusieurs professeurs sur leur définition du bien-être adolescent en milieu éducatif, et vous obtiendrez sans nul doute des réponses très différentes.

Les divergences sont encore plus énormes lorsqu’il s’agit de lister ou de hiérarchiser les facteurs essentiels qui permettraient aux ados de se sentir mieux au collège puis au lycée. Modification des rythmes scolaires, aménagements matériels, réorchestration des programmes… chacun a son cheval de bataille personnel, à tel point qu’il semble difficile de prioriser l’un ou l’autre de ces critères.^

Pour sa thèse de doctorat de sciences de l’éducation présentée en 2012 à l’université de Lyon 2, le médecin scolaire Marianne Lenoir est partie d’un postulat qui semble relever de l’évidence alors qu’il n’a, affirme-t-elle dans une interview de 2014, jamais été réellement considéré. Et si les plus aptes à parler du bien-être des élèves n’étaient autres que les élèves eux-mêmes? À la fin de l’étude bibliographique qui constitue la première partie de son travail (disponible sur le site de l’université), elle affirme clairement son étonnement d’être quasiment la première à y avoir songé:

«Le bien-être de l'élève, lorsqu'il est pensé, l'est sans prendre en compte son avis. La conception du bien-être de l'élève est celle qu'en ont les adultes. Il est d'ailleurs absent de toutes les instances officielles, hormis le CESC (comité d’éducation à la santé et à la citoyenneté), au sein duquel il intervient d’ailleurs très peu.»

Fossé matériel

Il est vrai que le CESC, dont les missions sont de lutter contre la violence, l’exclusion et les pratiques à risques, est le seul dispositif censé permettre à des représentants d’élèves de prendre la parole à propos du bien-être de leurs semblables. Mais la qualité de sa mise en place et le rythme des actions et des réunions proposées laisse souvent à désirer, d’autant que les élèves ont tendance à être mis en retrait au profit d’adultes, qui gagneraient pourtant à leur céder la parole et à les écouter attentivement.

Ailleurs, le bien-être des élèves n’est évoqué que très sommairement, parfois lors des heures de vie de classe (qui permettent à chaque classe de rencontrer son professeur principal pour parler d’orientation ou de vie dans l’établissement) et très rarement lors des conseils de classe, au cours desquels les délégués sont souvent invités à être concis et à ne parler que de ce qui se passe dans leur propre classe.

L’idée de se retrouver quasi seuls au sein du collège tendrait à effrayer les élèves

Dans le cadre de son enquête, Marianne Lenoir a souhaité confronter les points de vue des enseignants et ceux des élèves. Elle a fourni le même questionnaire à tous les collèges de Saône-et-Loire, demandant notamment aux participants de classer par ordre d’importance des critères pouvant intervenir dans l’amélioration du bien-être des élèves. Effectif des classes, menus de cantine, quantité de devoirs: une quinzaine de facteurs est passée au crible, avant que d’autres questions parfois plus ouvertes ne soient posées.

Les conclusions de l’étude font état de divergences assez importantes. Si l’importance de la dimension relationnelle est vue par tous comme la plus importante, c’est le bien-être matériel qui présente un véritable fossé. Pour les professeurs, les élèves iraient mieux si les salles de classe étaient plus grandes et les effectifs moins chargés (ce qui pourrait bien indiquer une confusion entre leur propre bien-être et celui des élèves dont ils ont la charge). Ils estiment également que les élèves ont besoin de davantage d’intimité et doivent pouvoir se retrouver seuls ou en petits groupes lorsqu’ils en éprouvent la nécessité. Les élèves, eux, semblent penser l’inverse: le fait d’appartenir à un groupe classe a plutôt tendance à les rassurer, tandis que l’idée de se retrouver quasi seuls au sein du collège tendrait au contraire à les effrayer.

Cette différence de points de vue, on la retrouve au quotidien. Sur ce point, le problème est d’ailleurs assez similaire chez les enseignants et chez les parents. Les adultes voudraient avoir la possibilité de pouvoir dialoguer seul à seul avec les adolescents, afin de cerner leurs problèmes et de comprendre comment les aider à aller mieux. Les ados, eux, préfèrent généralement qu’on leur fiche la paix, soit parce que le discours des adultes les ennuie ou les effraie, soit parce qu’ils estiment qu’il n’y a de toute façon rien à faire pour eux.

Emploi du temps trop lourd

Du côte des rythmes scolaires, tout le monde semble d’accord sur le fait que les emplois du temps actuels ne permettent pas aux collégiens de s’épanouir. Les journées de sept heures de cours sont légion, et même une pause méridienne de deux heures n’y peut pas grand-chose, surtout lorsqu’elle consiste à rentrer chez soi pour déjeuner avant de repartir illico (j’ai même vu des élèves faire près d’une heure vingt de bus chaque midi parce que cela coûtait moins cher à leurs parents sans ressources que la cantine). Le problème, c’est que profs et élèves sont loin de s’unir sur les solutions à adopter. Les collégiens voudraient moins d’heures de cours (tiens donc?), tandis que les enseignants suggèrent de faire démarrer la journée plus tard (ce qui permet aux élèves de dormir plus longtemps, mais également aux profs de pouvoir amener leurs enfants à l’école primaire ou maternelle).

Dès l’entrée en classe de cinquième, l’état d’esprit des élèves s’altère, l’enthousiasme du début de collège laissant place à un tempérament plus désabusé

Parmi les conclusions intéressantes de cette thèse, on apprend qu’une majorité de professeurs (63%) pense que le bien-être des élèves est pris en charge au collège; 22,2% affirment le contraire, tandis que 14,8% ne se prononcent pas (bonjour l’implication). Chez les élèves, le oui se situe juste en-dessous de la moyenne (49,6%), contre 25,6% de non et 24,8% d’élèves ne sachant pas. Marianne Lenoir a en outre étudié les différences de résultats en fonction de la classe et du sexe des sujets étudiés. Ainsi, 58,8% des élèves de sixième pensent que leur bien-être est pris en charge, contre seulement 38% des élèves de troisième. De façon assez marquée, les filles sont beaucoup plus nombreuses à se sentir prises en charge que les garçons (19% de non, contre 32,7% chez leurs camarades de sexe masculin).

Marianne Lenoir insiste sur le fait que, dès l’entrée en classe de cinquième, l’état d’esprit des élèves semble s’altérer, l’enthousiasme du début de collège laissant place à un tempérament plus désabusé. C’est effectivement un phénomène aisément constatable en collège: j’ai toujours pensé que les classes de cinquième étaient les plus pénibles à gérer (d’autres, mais ils semblent minoritaires, votent pour la quatrième). Les petits angelots arrivés de l’école primaire un an plus tôt commencent alors à se muer en ados arrogants, encore peu conscients des limites à ne pas franchir. De fait, ils se montrent plus réfractaires à l’égard de tout ce qui touche au système scolaire, et se sentent donc moins bien traités, ce qui n’est pas tout à fait faux. Choyés à leur arrivée en sixième (où tout leur est expliqué mille fois, y compris la couleur du stylo avec lequel ils doivent souligner le titre des sous-paragraphes), on leur demande bien plus d’autonomie lors de leur deuxième année de collège…

De l’ensemble de ces divergences, il y a une grande conclusion à tirer: et si on se concertait, bordel? Cela éviterait que certains élèves n’associent leur bien-être qu’à l’achat de jeux pour le foyer («il faudrait un baby-foot, et aussi un flipper, et mettez-moi trois Xbox 360 tant que vous y êtes»), que les profs confondent leur propre bien-être et celui des élèves (ce qui n’est pas indissociable, certes), et que chacun maugrée dans son coin en estimant être maltraité par un système dans lequel personne n’accède à ses requêtes. Chaque établissement (pas seulement les collèges) gagnerait à muscler son CESC, voire à créer de vraies réunions publiques mêlant enseignants et élèves, afin que les meilleures idées sortent du lot et permettent à tous de se sentir mieux ensemble. Il y aura des divergences de points de vue, des demandes émises par l’une des parties et jugées ridicules par l’autre, des problèmes de budget, mais c’est de cette façon que le débat avancera, et permettra au moins aux adultes et ados de se parler face à face, unis dans un même but: faire du collège une zone de bien-être et non un lieu de torture.

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