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Vingt ans après, la Bosnie reste un champ de mines

Les nombreuses mines terrestres encore enfouies depuis la guerre de Yougoslavie continuent de faire leur lot de victimes.

En Bosnie-Herzégovine, les traces de la guerre 1992-1995 sont toujours d'actualité. Malgré un important travail réalisé par les autorités locales et de nombreuses associations non-gouvernementales, les mines antipersonnel continuent de tuer et de blesser chaque année. Et les récentes inondations qui ont touché le pays n'ont rien arrangé.

Ouverte depuis 1997 pour participer au déminage du pays, l'antenne locale d'Handicap International a fermé ses portes en septembre 2014. «Mission accomplie», titrait même la célèbre association dans un communiqué publié lors de l'annonce de son départ. Si la situation actuelle n'a rien à voir avec celle qui a suivi la guerre de Bosnie, le danger reste encore très important. 

«Durant le conflit, des mines antipersonnel ont été placées dans tout le pays par les trois armées (Serbes de Bosnie, Bosno-croates et Bosniaques ou Bosno-musulmans), rappelle Svjetlana Luledzija, une des responsables du BHMAC (Bosnia and Herzegovina Mine Action Center. Après les accords de paix de Dayton signés en décembre 1995 à Paris, toutes les anciennes armées devaient supprimer les champs de mines.» 

Problème, beaucoup de ces engins avaient été placés de manière improvisée et parfois par du personnel non-militaire... «Seulement une partie a donc pu être éliminée», soupire Svjetlana Luledzija. Crée par l'ONU, le United Nations Mine Action Center (UNMAC) voit le jour en 1996. Son objectif? Nettoyer les 4.200 km2 de zones contaminées en Bosnie-Herzégovine et rendre inoffensives plus d'un million de mines et de munitions non-explosées. Presque vingt ans et 8.000 victimes (dont 1.800 décédées) plus tard (et la transformation de l'UNMAC en un BHMAC, cette fois financé par le gouvernement bosniaque, en 2002), il reste encore 1.176,5 km2 à inspecter et, selon les dernières estimations, 100.000 mines et engins explosifs à trouver et désamorcer.

Reconnaître, sécuriser puis retirer

Au nord-est de Sarajevo, dans la tristement célèbre ville de Srebrenica (en juillet 1995, près de 9.000 bosniaques musulmans ont été assassinés par des forces militaires bosno-serbes), Mustafic Hasudin du BHMAC endosse la lourde responsabilité de sécuriser les 86 champs de mines antipersonnel cartographiés dans la région. Tâche d'autant plus compliquée qu'il ne s'agit que de champs de mines potentiels... 

«On ne sait pas précisément où elles sont, avoue Mustafic en enchaînant les cigarettes. Le rôle du BHMAC est de reconnaître d'éventuels engins dangereux sur une zone suspecte puis d'établir un périmètre de sécurité.»

Pour enfin les retirer? Non, répond-t-il:

«Nous n’enlevons pas directement les mines et munitions non-explosées. Ça, c'est la fonction d'entreprises privées via des donations ou de l'armée.»

Ce sont d'ailleurs des militaires bosniaques qui ont participé au déminage de Zeleni Jadar, un petit village de cette région. Au volant de sa voiture de fonction, une Lada 4x4 verte, Mustafic explique que l'endroit était une zone tampon où les armées bosniaques et bosno-serbes se faisaient face pendant la guerre :

«Il a donc fallu inspecter deux fois la zone pour être sûr d'avoir localisé tous les coins à risques et les opérations de déminage ne sont pas du tout terminées.»

La route est sinueuse. En passant devant une ancienne usine de fabrication de chaises détruite et entourée de plantations de framboises, ce membre du BHMAC et de la Protection Civile bosniaque dévoile les nombreuses zones contaminées. Au sommet d'une montagne se trouve l'habitation d'une vieille dame entourée par plusieurs champs de mines. Pour avertir les visiteurs, des panneaux rouge vif indiquent la présence d'engins explosifs à proximité. Les bandeaux jaunes censés accompagner ces panneaux ont quant à eux été réutilisés par la propriétaire du terrain pour arranger son jardin où poussent tomates et prunes... 

«Avant, ce potager était un champ de mines, précise Mustafic. Cette zone a commencé à être déminée en 2007 et la femme qui habite ici désire évidemment continuer à faire nettoyer l'endroit. Mais il existe des listes de priorités pour le déminage du pays. Elle tente de faire accélérer le processus mais seul celui qui paye peut “choisir l'endroit qu'il souhaite voir déminer... Et il ne faut pas oublier que des opérations comme celles-ci peuvent prendre sept jours comme sept mois...»

Cruelles inondations

En 2013 et en 2014, la Bosnie-Herzégovine a été touchée par de terribles inondations. En plus d'avoir tué plusieurs personnes et provoqué des dégâts matériels considérables, ces crues (accompagnées de glissements de terrain) ont également chamboulé le travail du BHMAC dans plusieurs régions en déplaçant de nombreuses mines anti-personnel datant de la guerre et des panneaux d'avertissement qui signalaient des zones minées. 

«Les mines emportées par les flots se sont maintenant déposées dans des zones inconnues, menaçant des communautés qui ne sont pas sensibilisées au danger que représentent ces armes», s'alarmait Gilles Delecourt, directeur de l'action contre les mines à Handicap International, en mai 2014. 

D'autant plus que malgré la boue et l'eau, les mines charriées restent parfaitement actives et peuvent toujours provoquer d'importants dégâts. Jusque dans un «rayon de plus de 100 mètres», toujours selon Gilles Delecourt.

J'irai jusqu'au bout de ce travail car je souhaite que les Bosniens puissent vivre en sécurité, tout simplement.

Mustafic Hasudin

Comme Dobov et Maglaj au nord-est de la Bosnie et Sanski Most au nord-ouest, la commune de Visoko, située au centre du pays, a également été victime de fortes crues en 2014. Attachée de presse de la municipalité, Ajla Habul Velagic se souvient:

«Les inondations ont touché Visoko dans la nuit du 4 au 5 mai 2014. Elles ont causé des dommages sur des bâtiments et des infrastructures et abîmé des terres et des cultures... Et elles ont aussi touché des endroits qui étaient des aires contaminées par des mines. Deux ont été ramenées, par la rivière Bosna, jusqu’au stand de tir de la ville, et quatre autres jusqu’au vieux pont.»

Dans la région de Srebrenica, la crue a également fait sortir la rivière Krizevica de son lit. Quatre mines ont ainsi été localisées hors des périmètres de sécurité établis. Mais fort heureusement, aucune personne n'a été blessée ici comme à Visoko. «Grâce à une excellente réponse à cette crise et de bons relais dans les médias, il n'y a eu aucun accident en zone inondée jusqu’ici», se félicite Svjetlana Luledzija du BHMAC. 

Outre les recherches de nouvelles zones à risque (en recoupant les anciennes cartes avec celles des inondations), autorités locales et associations non-gouvernementales ont également réalisé du porte à porte et diffusé des messages de prévention à la télévision ainsi qu'à la radio... Malgré certains comportements dangereux (des habitants de Visoko auraient jeté des mines retrouvées sur leurs terres directement dans la rivière), la plupart des gens «ont bien réagi, sans paniquer», confirme Ajla Habul Velagic.

Sensibiliser, c'est la clé

Pour éviter des accidents, des actions sont régulièrement organisées par le BHMAC, la Défense Civile (l'armée) et la Croix-Rouge afin de sensibiliser la population, et plus particulièrement les jeunes, au problème des mines et des engins explosifs présents dans le pays. Des représentants vont notamment dans les écoles afin d'«inciter les élèves à ne pas aller près des champs dangereux et à faire attention s'ils ne connaissent pas l'endroit ou ils jouent», détaille Mustafic Hasudin.

Pour lui, les parents et les familles habitués au problème des mines jouent également un «grand rôle dans la sensibilisation des plus jeunes». Mais la route est encore longue. Chaque année, les mines anti-personnel et engins non explosés continuent de faire des victimes en Bosnie-Herzégovine. En 2014, 4 personnes ont été tuées et 8 autres blessées. Pas de quoi briser la motivation de Mustafic :

«J'irai jusqu'au bout de ce travail car je souhaite que les Bosniens puissent vivre en sécurité, tout simplement.»

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