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Bibliothérapie: les livres pour soigner les maux

Des mots pour contrer les maux | sophie via Flickr CC License by

Des mots pour contrer les maux | sophie via Flickr CC License by

C'est la rentrée littéraire, prenez un livre et... soignez votre vague à l'âme. C'est le credo de la bibliothérapie, une discipline paramédicale encore méconnue en France. Alors, Proust va-t-il remplacer séances chez le psy et petites pilules?

«J'imprime la couverture du livre, je signe, je tamponne, et je mets ça dans le dossier médical.» Pierre-André Bonnet est l'auteur de La Bibliothérapie en médecine générale, une thèse publiée en 2009. Si la pratique de ce médecin de famille installé depuis dans le sud de la France peut paraître saugrenue, ce n'est pas le cas outre-Manche. À Londres, les praticiens de la School of life prescrivent des livres sur ordonnancele tout bientôt remboursé par la Sécurité sociale. Des ouvrages de développement personnel, essentiellement. 

Qualifiés de self-help book, ils sont supposés aider le lecteur par thématiques et par étapes, dans l'esprit des programmes pour alcooliques anonymes. How To Make People Like YouThe How of HappinessGet The Life You Want... Des livres souvent centrés sur l'estime de soi, le rapport aux autres et le bonheur. Mais en France, ces bouquins n'ont pas toujours la cote auprès des amoureux de la littérature, qui espèrent, grâce à la biblitohérapie, avancer sur des problématiques profondes: angoisses, troubles anxieux, blocages divers...

«Je déteste l'idée de prescrire un livre!» Régine Detambel a publié au printemps dernier Les Livres prennent soin de nous, pour une bibliothérapie créative[1]«Biblio», pour livre; «thérapie», pour soin. Et créative, car Régine Detambel n'est ni psy, ni prof de lettres et souhaite ouvrir la pratique aux soignants, mais aussi aux métiers du livre. «Le développement personnel simplifie tout et range les personnes dans des stéréotypes, or on souffre de mille choses à la fois.»

Auteure de romans, Régine Detambel a exercé longtemps la profession de kinésithérapeute:

«Quand j'écris, j'écris sur le corps et, quand je prends en charge l'esprit, je n'oublie pas les sensations. L'idée est de remettre du corps dans le texte avec le contact de la peau sur les pages, les techniques de l'oralité. C'est absurde de scinder les disciplines et de compartimenter les choses.»

Pour elle, seule la littérature –avec ses héros riches de doutes et d'états d'âme, confrontés à des péripéties et des choix– et les «vrais livres» à la prose recherchée peuvent répondre à la complexité de l'humain.

À la place d’autrui

Plusieurs études, notamment celle menée par Maja Djikic de l'université de Toronto, ont prouvé que la littérature a des effets bénéfiques sur le cerveau. Les romans permettraient de développer une réflexion plus élaborée et une plus grande créativité tout en adoptant les modes de pensées d'une autre personne, même si l'on est en désaccord avec elle. Et c'est exactement sur ce phénomène que se penchent les adeptes de la bibliothérapie: se mettre à la place de l'autre pour stimuler l'empathie, l'altruisme, la compassion ou à l'inverse le dégoût, le rejet, la colère... Bref, susciter des émotions et permettre de montrer au lecteur-patient qu'il n'est pas seul à éprouver tel sentiment ou à avoir vécu telle situation.

Le thérapeute magique qui guide cet accès mystérieux à nous-même est l'écrivain

Karine Brutin, auteure de L'Alchimie thérapeutique de la lecture, des larmes au lire

Karine Brutin, docteure ès Lettres, est l'auteure de L'Alchimie thérapeutique de la lecture, des larmes au lire. Paru en 2000, cet ouvrage est le fruit de ses expériences dans des institutions alliant soins et études auprès d'étudiants en souffrance. Elle y explique dpourquoi la littérature peut soulager les maux:

«Elle [la littérature] est thérapeutique parce que les représentations offertes réveillent ce qui en nous est endormi ou ignoré, ressuscitent des morceaux d'histoire, des fragments de souvenirs, les effluvent de sensations oubliées quand elle ne vient pas mettre en mots notre expérience immédiate. Le thérapeute magique qui guide cet accès mystérieux à nous-même est l'écrivain.»

Et citant Marcel Proust, dans son ouvrage Sur la lecture«La lecture, au rebours de la conversation, consiste, pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre pensée, mais tout en restant seul.»

Comme l'histoire du soir dont le but est de chasser les monstres sous le lit et faire le lien entre le monde réel et le monde inquiétant de la nuit, la fiction peut soulager, ne serait-ce qu'un instant.

Le choix du livre

Mais comment choisir le bon livre? Régine Detambel, Pierre-André Bonnet, Karine Brutin, tous ont insisté sur un point: «Un livre n'est pas du paracétamol.» L'effet qu'il produira ne sera jamais le même d'une personne à l'autre.

Poursuivant avec Marcel Proust, Karine Brutin souligne l'importance du choix du livre. «Il ne s'agit pas de n'importe quel livre, mais d'un livre choisi pour ses correspondances imaginaires avec la situation du lecteur», écrit-elle dans L'alchimie thérapeutique de la lecture, des larmes au lire.

Pas étonnant que le jeune Marcel, délaissé un soir par sa mère, choisisse François le Champi, de Georges Sand, l'histoire d'un enfant abandonné dans les champs. Sans aller vers de si grosses ficelles, le bibliothérapeute aura pour mission de conseiller le livre bénéfique à son lecteur. Karine Brutin raconte plusieurs anecdotes avec ses étudiants: une jeune femme effrayée à la lecture de La Folle, de Maupassant, car elle a peur de devenir folle elle-même; celle d'un jeune homme à «l'orthographe indécente» qui commence à lire des romans policiers et qui réalise «une enquête sur son propre passé». Dans L'alchimie de la lecture, Karine Brutin relate ses réussites et ses doutes. «Tous les livres recèlent des mystères propres à émouvoir certains lecteurs et à en menacer quelques-uns», écrit-elle.

Une thérapie élitiste?

Depuis 2014, Régine Detambel propose des stages de bibliothérapie créative. En banlieue de Montpellier, elle reçoit des psychologues «qui veulent travailler avec des livres car ils sont de vrais lecteurs», des infirmières et des soignants qui souhaitent «aider différemment leurs patients à redynamiser leur psychisme», des enseignants, des bibliothécaires et des libraires «frustrés de conseiller un livre sans pouvoir aller plus loin».

Plusieurs éléments se retrouvent chez nombre de ses stagiaires: tous sont de gros lecteurs; beaucoup d'entre eux ont été «sauvés» par un livre. Et ils ont déboursé plusieurs centaines d'euros, sans compter le trajet jusqu'à Montpellier et le logement, pour participer au stage. Régine Detambel transmet des outils à de futurs bibliothérapeutes. Mais combien coûte au lecteur une séance de bibliothérapie? À la School of life, il faut compter autour de 115 euros (80 livres sterling). En France, il est difficile de sortir des chiffres tant la pratique est isolée.

Une personne qui ne lit pas peut se retrouver en confiance après avoir lu

Émilie Barre, bibliothécaire

Au-delà de la problématique du coût, se soigner par la littérature est-il une méthode adaptée à tout public? Si le jeune généraliste Pierre-André Bonnet préfère les ouvrages de psychologie aux self-help book, il ne se risque guère à la littérature: «Tout le monde n'est pas lecteur et, dans une démarche de lire pour aller mieux, il me semble plus évident de donner des conseils de lecture orientés psychologie.»

Car le livre peut être associé par certains anciens élèves en difficulté à l'échec scolaire. À une obligation, une souffrance dont ils sont contents de s'être débarrassés en quittant les salles de cours.

Recréer du lien

Émilie Barre est bibliothécaire depuis quinze ans. À la rentrée, elle a intégré à Lyon un cursus de psychologie, justement dans l'idée de proposer à ses futurs patients des séances de bibliothérapie:

«Le livre est un outil médiateur qui peut permettre de créer un lien dans la relation thérapeutique. Il est indispensable de s'adapter à la personne, pourquoi pas avec des bandes dessinées ou même des livres pour enfants. Une personne qui ne lit pas habituellement peut se retrouver en confiance après avoir lu.»

La confiance. Elément essentiel de la thérapie. Confiance en soi, mais aussi confiance en son thérapeute, et plus largement en autrui. Karine Brutin, dans son expérience auprès d'étudiants en grande souffrance précise: «Ils s'attendaient à voir un prof de plus qui allait une fois de plus leur dire: “Il faut travailler.”» Or, c'est une relation d'écoute qui se met en place. «Certains, dans le temps du trauma, ont besoin d'entendre “il était une fois”, pour pouvoir à leur tour raconter des histoires, dont la leur.»

Le livre est un médiateur, une passerelle. À la différence de Régine Detambel, qui ne jure que par la «grande littérature», même sous forme de courts extraits afin de ne pas effrayer le lecteur, Emilie Barre espère travailler avec toute sorte d'ouvrages, pourvu qu'ils parlent au lecteur. Pour le généraliste Pierre-André Bonnet, proposer un ouvrage à un patient en détresse n'a pas pour objectif immédiat de le soigner.

«Les patients ne relèvent pas tous de la thérapie. Certaines personnes ont besoin de cheminer avant d'entreprendre une psychothérapie, notamment à cause de l'image du psy renvoyée par le cinéma, avec le thérapeute qui hoche la tête dans le dos du patient.

 

Les bouquins de psycho prouvent aux patients qu'ils ne sont pas seuls. Si leur histoire est unique, leur souffrance est universelle. L'idée est de leur montrer que le problème n'est pas le monde, mais notre rapport au monde et qu'ils peuvent avoir une emprise sur des choses ancrées en eux. Ce qui est formidable avec le livre, c'est qu'il induit un temps de réflexion qui est lui-même thérapeutique.»

L'accompagnement nécessaire

Liste de lecture, non exhaustive et non médicale

  • Pour être à l'aise à l'oral, déclamez Cyrano («c'est un roc...») et du Queneau;
  • Pour se retrouver (et pour toutes situations, selon Régine Detambel), Robinson Crusoé;
  • Pour guérir un stress post traumatique lié à la guerre, Fin de mission de Phil Klay;
  • Pour soigner un rapport à la mère complexe, Du côté de chez Swann (et toute La Recherche), de Proust
  • Si vous enquêtez sur votre passé, lisez des policiers.

Et pour ne pas causer plus de dommage, la bibliothérapie se doit d'être accompagnée. «Dans mon approche, on ne laisse pas quelqu'un partir dans la nature avec un livre», précise Régine Detambel.

N'étant pas encore reconnue dans les institutions psychiatriques comme peuvent l'être la musicothérapie ou l'art thérapie, la bibliothérapie s'inscrit plus souvent dans des activités autour des mots: ateliers de lecture, d'écriture, de théâtre, ou même des cours de lettres et de soutien. Un mélange des genres nécessaire à la rémission.

Parfois, le jeune traumatisé se transforme en lecteur assidu, puis en écrivain balbutiant avant de publier un ouvrage. Auteur de Fin de mission, couronné par le National book award en 2014, Phil Klay a servi en Irak en 2008. Il a participé aux ateliers d'écriture de la New York University Veterans Writing Workshop. Entre la thérapie et le cours d'écriture, ces ateliers accompagnent de très jeunes gens partis au front. Dans Fin de mission, Phil Klay raconte la folie des guerres modernes, leur absurdité mais, surtout, la détresse des soldats rentrant au pays, leur absence de repères, leur rage. Un texte thérapeutique, et tout simplement un bon bouquin.

1 — Son approche, qu'elle semble avoir largement empruntée à l'anthropologue Michèle Petit, auteure d’Éloge de la lecture. La construction de soi et de L'art de lire ou comment résister à l'adversité. Comme l'indiquait Télérama, la bibliothérapie, ça donne des envies de copie? Une affaire qui ne va certainement pas aider à développer la pratique. Retourner à l'article

 

 

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