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Le rap, nouvelle variété, vraiment?

Extrait de la pochette de l'album «Mon cœur avait raison» de Maître Gims (Wati B, Jive Epic, M.M.C)

Extrait de la pochette de l'album «Mon cœur avait raison» de Maître Gims (Wati B, Jive Epic, M.M.C)

Si l'émergence de Maître Gims en rappeur-chanteur a donné une forte visibilité au phénomène, le rapprochement entre les deux genres ne date pas d'hier. Qu'ils l'aiment ou la détestent.

Aux abris, les puristes: le hip-hop et la variété continuent de se métisser. Fer de lance de cet inéluctable mouvement, Black M, échappé du groupe Sexion d'Assaut, a récemment clamé que le rap était la nouvelle variété française. Maître Gims, son acolyte dans Sexion d'Assaut, a bâti son succès en solo sur le mélange entre des chansons dites de pop urbaine, où il chante, et des morceaux où il démontre ses qualités de kickeur.


Le rap, qu'une récente étude désigne comme la dernière vraie révolution musicale, labellisée contestataire à ses débuts, tend fortement la main à la musique à papa. Car on ne les compte plus, les MCs les plus en vue dans les charts français, qui à la suite des membres de Sexion d'Assaut, disent haut et fort leur envie de rapprocher le rap et la variété, à l'instar de Nekfeu.

Croisements nouveaux

Ce dernier, issu de divers collectifs rap (1995, 5 Majeur, L'Entourage, S-Crew...), cartonne avec son premier disque solo Feu paru en juin 2015. Il a évoqué son envie de collaborer avec Vanessa Paradis ou avec la chanteuse Christine and The Queens, entre autres. Laquelle confiait au magazine Paulette avoir posé sur un titre avec le rappeur montpelliérain Joke, auteur d'un premier album intitulé Ateyaba. Les deux ont visiblement été en studio, comme en atteste une photo postée sur le site du label de Joke, mais le fruit de cette collaboration n'est pas sorti à ce jour.


Même Booba, dont le hip-hop est souvent dépeint comme américain, mais aussi matérialiste et macho, fait un clin d'œil musical plus qu'appuyé à Alain Souchon et à son titre «Rive Gauche» dans «Adieu Mon Pays», extrait de son album D.U.C., sorti en avril 2015. En 2006, il samplait déjà «Mistral gagnant» de Renaud sur son morceau «Pitbull».


Plus récemment, les Marseillais JUL, qui a confié vouloir faire de la musique à la Christophe Maé, et Alonzo ont repris «Les Démons de minuit», le tube du groupe Émile et Images, certifié platine (à l'époque 500.000 exemplaires vendus). 

Le morceau original, également samplé par Arbo, un MC de Cergy en 2013, évoque une escapade nocturne solitaire, avec pour principal décor la piste de danse d'une boîte de nuit. Les «Démons de minuit» version JUL et Alonzo sont « sur le terrain », en bas des blocs, entre ennui, passage derrière les barreaux et fumette.

«Qu'ça engrène / Qu'ça traîne toute la nuit / Les sheitans de l'ennui / Ça fait des grosses peines / Des Baumettes à Luynes / Et j'gamberge, plus j'fume, plus j'oublie.»


Partie d'«un délire» sur Snapchat, le réseau social de partage d'images et de vidéos à durée limitée, «la collaboration des deux sur ce titre a débuté alors qu'ils enregistraient dans le même studio. Ils ont freestylé et se sont décidés à faire le clip du morceau car les gens étaient fans de la reprise. Quand le son est sorti officiellement, la maison de disques – Universal– a géré au niveau des droits avec Émile et Images», explique un membre de la team d'Alonzo, sous couvert d'anonymat. Le groupe , que Slate a tenté de joindre, n'a pas réagi à cet hommage. «Les artistes rap n'hésitent pas à déclarer leur flamme à la variété, mais l'inverse est rare», déplore-t-il.  

L'influence de la radio

Et Patrick Bruel, alors? Ce dernier a souvent tenu à rappeler qu'il avait produit l'un des premiers titres de rap à la française «Chacun fait (c'qu'il lui plaît)» de Chagrin d'amour en 1982 et collaboré avec La Fouine. Ou encore Phil Barney, plus connu pour son morceau «Un seul enfant de toi» que pour ses raps ainsi que l'a relevé le sociologue Karim Hammou lors d'un entretien avec le chanteur-DJ sur son blogSurtout, «les rappeurs n'ont plus peur de dire qu'ils aiment la variété car ils ont grandi avec ces titres à la radio!», explique le membre de l'équipe d'Alonzo, soulignant qu'aucune stratégie n'est à l'œuvre. 

Il y a eu aussi une grande détestation des rappeurs comme c'était le cas du projet Nique la musique de France

Le lien entre variétés et rap, dont Christian Béthune, chroniqueur de jazz et auteur de Pour une esthétique du rap rappelle les origines afro-américaines, est ambivalent, pétri d'amour et de haine: «Les artistes, de Diam's reprenant “Saïd et Mohamed” de Françis Cabrel à Oxmo Puccino et son album concept du Lipopette Bar, ont toujours été attirés par d'autres musiques comme la chanson française », qui chasse sur les territoires de Brel ou de Ferré plutôt que de Céline Dion, celle où l'efficacité du texte se dispute au travail sur la langue française à l'instar de Demi Portion.


Un lourd passif

«Il y a eu aussi une grande détestation des rappeurs comme c'était le cas du projet Nique la musique de France dûe notamment à l'ostracisme de la part du milieu de la variété», explique le sociologue. La mixtape initiée par DJ Cream et Bots, sortie en 1998, réunissait la crème de la scène rap française de l'époque composée alors de Fabe, Ärsenik, Rohff, la Fonky Family, 113, MC Jean Gab'1 et tant d'autres. 

«C'était une charge virulente contre une certaine musique française. L'intro, dans laquelle on entend “Douce France” de Charles Trénet ou encore Céline Dion, ne se privait pas de reprendre Maurice Chevalier, rappelant qu'il avait collaboré, ou encore de charger le FN, témoignant de la lucidité des rappeurs.»


Et désormais, bon nombre d'entre eux, surtout de la nouvelle génération, veulent se mêler à leurs pairs. Stratégie pour normaliser le rap, encore diabolisé dans les médias mainstream? Nécessité pour captiver plus facilement le grand public, pas toujours réceptif aux codes du rap sur une ligne plus dure? Ou simple plaisir pour les artistes à aller voir ailleurs? 

Les cas de Jul ou encore Maitre Gims attestent que c'est un peu des trois. Et si l'on en croit les récentes signatures en maison de disques d'artistes venus de l'urbain comme Keblack, que certains voient comme le futur Maître Gims, ou encore ou le Rouennais Dokou, qui évolue au sein du bien-nommé collectif rap Crew tout terrain, le phénomène ne fait que (re)commencer.

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