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Jacques Sapir, le présent d'une illusion

REUTERS/John Schults.

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L'appel lancé par l'économiste à un rassemblement de lutte contre l’euro-libéralisme est, sur le plan concret des forces politiques, aussi anachronique qu'irrationnel.

Ayant intéressé d’amples pans des gauches, l’économiste anti-euro Jacques Sapir vient d’appeler à un rassemblement de toutes les forces politiques en lutte contre l’euro-libéralisme. Dans la version longue, publiée sur son site, d'une interview accordée au FigaroVox, il considère que le Front de gauche, Nicolas Dupont-Aignan et le FN, ou un futur parti qui serait issu de ce dernier, doivent former un «front de libération nationale». Evoquant la présence de Jean-Pierre Chevènement à l'université d'été de Debout la République, il estime qu'«à terme, la question des relations avec le Front national, ou avec le parti issu de ce dernier, sera posée» et qu'«il faut comprendre que très clairement, l’heure n’est plus au sectarisme et aux interdictions de séjours prononcées par les uns comme par les autres».

Son propos s’appuie, outre quelques métaphores sexuelles («virginité politique», par exemple), à plusieurs reprises sur la formule de Léon Trotsky «Marcher séparément, frapper ensemble». Est-il rationnel et apte à déplacer des lignes?

Eurolibéralisme et national-populisme

Il s’avère que le FN n’est pas hors-sol, mais dans son biotope. Le parti européen qu’a fondé récemment Marine Le Pen comprend les parlementaires européens du FPÖ autrichien, du PVV néerlandais, de la Lega Nord italienne, du Vlaams Belang flamand et du FN français (hormis Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnisch). Aux Pays-Bas, le PVV a soutenu une majorité sans y participer, sur un programme d'austérité économique et de lutte contre l'immigration. Le FPÖ autrichien défend un franc néolibéralisme et sa participation gouvernementale a été marquée par une parfaite orthodoxie euro-libérale. La Lega Nord a participé aux gouvernements de Silvio Berlusconi, dont le caractère subversif n’était guère tourné contre l’euro-libéralisme... Le Vlaams Belang assume parfaitement un ancrage très à droite économiquement.

Pour l’essentiel, ces partis défendent une économie basée sur une concurrence libre et non faussée à l’intérieur de l’Union: Geerts Wilders, le leader national-populiste néerlandais, a été un proche de Frits Bolkestein, auteur ultra-libéral de la fameuse «directive services», dite du «plombier polonais» lors de la campagne contre le traité constitutionnel européen en 2005.

Relativement au FN, force est de constater qu’aucun des députés FN de 1986-1988 ou élus depuis 2012 ne s’est fait remarquer par des propositions économiques en rupture –et c’est bien normal, puisque cela ne correspond pas à leurs idées– et que ce n’est pas son intérêt puisque la sociologie électorale démontre que le FN participe au marché électoral des droites. 

En se basant sur les faits, il est donc avéré que la famille politique européenne du FN se situe dans le bloc des droites, et que sa participation en Europe à des coalitions se fait sur des programmes économiquement euro-libéraux, complétés de lutte contre l’immigration. Les partis nationaux-populistes permettent ainsi de construire un bloc socio-politique interclassiste assurant la tenue de politiques euro-libérales, en les inclinant en un sens pour eux essentiels: la lutte contre l’immigration et le combat identitaire.

C’est là pour eux la question centrale, c’est ce pour quoi votent leurs électeurs.

Le FN ne peut que souhaiter des appels comme celui de Jacques Sapir, mais ils ne peuvent être in fine que des ralliements et non constituer une chaîne européenne de «fronts de libération nationale» pour un objectif… qu’aucun de ces partis ne soutient. Depuis 2012, Marine Le Pen et Florian Philippot ont effectivement acclimaté à droite des thèses de Jacques Sapir, mais cela ne signifie pas que les masses et les appareils politiques aient été conquis. Bien au contraire: la contre-performance frontiste des élections départementales a démontré que, s'il y avait une tendance à la fusion des électorats de droite sur les questions migratoires et identitaires, la critique de l’euro-libéralisme du FN freinait le transfert de voix de l’électorat conservateur lors des seconds tours.

L’intérêt politique du FN est donc d’évoluer vers cette ligne d’euro-libéralisme ethnicisée que l’on retrouve chez ses partenaires, de même que cela correspond à ses valeurs et à la demande sociale.

Les «rouges-bruns», ça n’existe pas…

Politiquement, que faut-il penser de cet appel mobilisant des tournures de gauche pour s’entendre avec le FN? Il ne s’agit certes pas d’accuser Jacques Sapir d’être un «rouge-brun». Cette dénomination péjorative est née en Russie en 1992 pour fustiger le Front de salut national, qui regroupait l’extrême droite populiste et les conservateurs communistes. Le publiciste pro-russe qu’est Jacques Sapir sait à quel point la scène politique russe est spécifique, combien ce phénomène correspond à un moment particulier (l’Union soviétique a disparu fin 1991), et qu’en aucun cas on ne peut rationnellement décalquer un phénomène de Moscou à Paris. Comme l’écrivait Lénine: «Il faut assimiler les expériences internationales, en faire l’analyse critique, puis les contrôler soi-même.»

Demeure qu’en publiant son appel au lendemain de l’exclusion du FN de Jean-Marie Le Pen, Jacques Sapir avalise objectivement le storytelling normatif de Florian Philippot.

Il le fait en mobilisant plusieurs références qui peuvent faire écho dans l’extrême gauche française. Celle à Trotsky mérite l’attention. Pour le trotskysme, la formule «Marcher séparément, frapper ensemble» s’applique aux forces du mouvement ouvrier, ou dans le cadre de luttes anti-impérialistes. Il est vrai que des trotskystes ont pu envisager son application bien au-delà. Ce fut le cas d’une poignée dans la France de 1940, ce qui les entraîna dans la Collaboration (soit ici encore un contexte temporel particulier dont on ne peut tirer généralisation). Ce fut le cas pour une part du trotskysme international, et plus visiblement en Angleterre, après la révolution iranienne de 1979. Dans tous les cas, aucun but propre à l’internationalisme socialiste n’a pu être ainsi atteint. Cependant, dans le cadre français, l’appel à l’union peut rencontrer des traditions plus fertiles, mais dont les succès se firent à droite.

Vie et mort du «rassemblement national»

Jacques Sapir mobilise un objet totem des gauches et permettant le consensus avec la droite gaulliste (où, dans le cas de Florian Philippot, avec un Front national usant de l’étiquette «gaullisme»): le programme du Conseil national de la résistance. Il s’avère que le contexte, une fois encore, ne rend guère possible un quelconque rapprochement entre la France de 2015 et celle la Seconde Guerre mondiale. Toutefois, Jacques Sapir voit en ce rassemblement des forces nationales et sociales le seul moyen de mener une politique souveraine contre l’euro-libéralisme. On est là au cœur du mythe du «rassemblement national».

Comme l’a écrit l’historien suisse Philippe Burrin, la famille politique de «rassemblement national» transcende le clivage droite-gauche. Ce qui signifie qu'elle ne l’annule pas, mais le traverse. Elle s’est exprimée historiquement dans le gaullisme ou le bonapartisme. On peut tout à fait rationnellement estimer aujourd’hui qu’elle s’incarne en Jean-Pierre Chevènement à gauche, en Nicolas Dupont-Aignan à droite ou en Florian Philippot à l’extrême droite. Sans doute chacun des trois serait-il d’accord avec le programme défini par Louis-Napoléon Bonaparte en 1840: concilier «l’ordre et la liberté, les droits du peuple et les principes d’autorité».

Mais si le gaullisme représente la dernière réussite de ce phénomène, il est une explication très rationnelle à sa disparition: la révision constitutionnelle de 1962. En fondant notre système politique sur une élection présidentielle à deux tours, nous avons une majorité et une opposition, une droite et une gauche. Malgré les talents politiques que l’on peut reconnaître à des hommes comme Philippe Séguin ou Jean-Pierre Chevènement, aucune dynamique de «rassemblement national» n’a jamais depuis pu être construite. Elle manque à certains intellectuels: aujourd’hui Jacques Sapir, hier ceux de la Fondation Marc-Bloch souhaitant réunir les «républicains des deux rives», et qui pour nombre d’entre eux sont aujourd’hui solidement enracinés dans la rive droite (par exemple au magazine Causeur). Mais, dans les urnes, le désir, certes constant chez les Français, de rassemblement national, qui sera sans doute un des thèmes centraux de la campagne de 2017, n’a aucun débouché en soi tant que perdure ce dispositif électoral.

L’idée de l’économiste est que la situation présente est si grave qu’elle peut produire un «front de libération nationale». La référence peut aussi éveiller des réflexes à gauche: Lénine défendait le «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes» à travers ces fronts de classes dans les luttes de décolonisation. Mais, à moins que l’on adopte la vision de l’extrême droite radicale selon laquelle la France est effectivement colonisée par un pouvoir mondialiste (que celle-ci dit «sioniste»), on achoppe encore sur le contexte. Et puisque le traité de Versailles est tant utilisé en métaphore historique à propos de la crise grecque, on se permettra de rappeler à ce sujet que Lénine taxait le nationalisme des communistes allemands d’infantilisme, de même que les appels à constituer des fronts pour la «défense de la patrie» étaient balayés par lui qui décrivait là la substitution du «nationalisme petit bourgeois» à l'internationalisme, et un renoncement à la révolution caché dans le réformisme.

En définitive, l’argumentaire de Jacques Sapir est donc délicat au niveau empirique, politique, théorique et historique. Le raisonnement repose sur un problème bien connu: voir son reflet dans les yeux d’autrui. Le problème logique central est que la solution prônée a) participe du problème dénoncé; b) qu’elle va à l’encontre des intérêts du parti dominant dans la coalition avancée, en l’espèce le FN. Rationnellement, elle ne devrait donc normalement pas faire bouger les lignes.

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