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Dix ans après, l'Amérique noire reste traumatisée par Katrina

Un couple et son bébé dans les rues inondées de la Nouvelle Orléans, le 29 août 2005. REUTERS/Rick Wilking.

Un couple et son bébé dans les rues inondées de la Nouvelle Orléans, le 29 août 2005. REUTERS/Rick Wilking.

L'ouragan et sa gestion sont bien plus importants pour comprendre la conscience afro-américaine au XXIe siècle que l'élection d'Obama.

En 2010, pour le cinquième anniversaire de l'ouragan Katrina, le maire démocrate de la Nouvelle-Orléans, Mitch Landrieu, avait prêché l'unité. «Avec la montée des eaux, les différences et les divisions ont été lessivées», avait-il dit, en demandant à chaque individu présent d'écouter son voisin et de faire corps dans leurs aspirations communes. «Nous entendrons et nous retiendrons la belle vérité que Katrina nous a enseignée, à nous tous, avait-il déclaré. Nous sommes tous les mêmes.»

Landrieu avait ainsi invoqué le souvenir que gardent les Etats-Unis de l'ouragan –une catastrophe dévastatrice pour tous les habitants de la Nouvelle-Orléans. Dans son propre discours prononcé lors du cinquième anniversaire, le président Obama avait joué à peu près sur la même corde en faisant passer un message de reconstruction et d'harmonie:

«Il y a cinq ans, nous avons vu des hommes et des femmes risquer leur propre vie pour sauver des inconnus. Nous avons vu des infirmières rester sur place pour s'occuper des malades et des blessés. Nous avons vu des familles rentrer dans leur quartier pour nettoyer et reconstruire –et pas seulement leur maison, mais aussi celles de leurs voisins.»

Cette semaine marque le dixième anniversaire de Katrina –c'était il y a dix ans, un dimanche, que la marée de tempête allait avoir raison des digues protégeant la Nouvelle Orléans– et nous entendrons bientôt une même rhétorique dans la bouche des élus et autres souhaitant honorer la mémoire des victimes de l'ouragan.

Katrina aura été l'une des pires catastrophes de toute l'histoire américaine: il a tué plus de 1.800 Américains, en a déplacé des dizaines de milliers d'autres et ravagé des pans entiers de la Nouvelle-Orléans. Si le gouvernement ne pouvait pas arrêter la tempête, il aurait pu anticiper ses dégâts. Ce qu'il n'a pas fait. Les jours et les semaines suivant Katrina furent marquée par une gabegie des plus scandaleuses, qui ont fait entrer le gouvernement fédéral dans l'histoire pour ses manquements et son incompétence. Les milliers d'habitants de la Nouvelle-Orléans qui n'avaient pas été évacués, ni eu la possibilité de fuir la ville, furent livrés à eux-mêmes, avec des secours et des abris inadéquats, tout simplement laissés à l'abandon par des représentants de l’État ne pouvant pas, ou dans certains cas ne voulant pas, leur venir en aide.   

Aujourd'hui, dans le consensus mémoriel américain, Katrina est synonyme de dysfonctionnements et de désastre, un exemple du pire en matière d'échec gouvernemental. C'est aussi un symbole d'effondrement politique. George W. Bush ne se relèvera jamais de ce fiasco et son «Brownie, tu fais du super boulot» lancé à Michael Brown, le patron de la Fema, l'autorité fédérale de gestion des désastres, restera, avec «Mission accomplie», parmi les répliques les plus représentatives de cette administration et de cette époque.

Il n'y a pas un public unique d'Américains

Mais il y a un problème avec ce résumé de Katrina, et avec la place qu'il occupe dans la mémoire nationale américain. Il sous-entend un unique public d'«Américains» considérant les événements d'une façon générale et similaire. Ce public n'existe pas. Au contraire, les États-Unis ont divers publics définis par une myriade de frontières différentes: géographiques, religieuses, économiques, ethniques, raciales. Dans le domaine racial, ils ont deux publics dominants: un blanc et un noir. Chacun voit Katrina selon deux points de vue concurrentiels et mutuellement exclusifs. Et le désastre hante toujours la conscience politique noire d'une manière que la plupart des Américains blancs n'ont jamais été capable de reconnaître.

Notre seuil de tolérance est incroyablement élevé quand il s'agit de souffrance noire

Jesse Jackson, après Katrina

Pour les Américains blancs, la tempête et ses conséquences sont un exemple de malchance et d'incompétence inédites qui propageront leur malheur à travers toute la Côte du Golfe, sans distinction de race. C'est l'histoire que vous entendez dans les dires de Landrieu et, à certains égards, dans ceux d'Obama. Pour les Américains noirs, par contre, il n'y a pas eu d'égalité des chances dans le désastre. Pour eux, la catastrophe aura confirmé l'indifférence de l'Amérique face à la vie noire. «Notre seuil de tolérance est incroyablement élevé quand il s'agit de souffrance noire», déclarera le révérend Jesse Jackson dans une interview quelques jours après la tempête. Le révérend Al Sharpton se fera aussi l'écho d'un sentiment commun à beaucoup d'Américains noirs: «J'ai l'impression que, si les choses s'étaient déroulées dans un autre endroit, dans une autre strate économique et dans un autre environnement racial, le président Bush aurait déboulé de son ranch de Crawford bien plus vite et la FEMA aurait rappliqué bien plus tôt.»

Les mots seront encore plus durs dans la bouche du rappeur Kanye West, lorsqu'il dira, en direct sur une chaîne de télé nationale, que «George Bush n'en a rien à foutre des noirs».

Dans son livre Is This America? Katrina as Cultural Trauma, le sociologue Ron Eyerman écrit que Katrina «a laissé une marque indélébile dans la mémoire collective américaine, non seulement comme catastrophe naturelle mais comme désastre social, un cataclysme qui dévoilera le pire d'une nation». La chose est tout spécialement vraie pour les noirs. Chez le coiffeur, à l'église ou autour de la table du dîner, les noirs allaient ressasser les images les plus atroces de la Nouvelle-Orléans, avec ses survivants noirs suppliant qu'on leur vienne en aide des toits et ses cadavres noirs flottant dans les rues.

Quand on envisage les quinze premières années du XXIe siècle, le moment le plus déterminant pour la relation qu'entretient l'Amérique noire avec son propre pays n'est pas la présidentielle de 2008, c'est l'ouragan Katrina. Chez beaucoup d'Américains noirs, la tempête et ses contrecoups auront suscité un profond pessimisme racial qui demeure encore aujourd'hui, même avec Barack Obama à la Maison Blanche. La mémoire collective noire de Katrina, autant que tout le reste, façonne l'actuel mouvement de lutte contre les violences policières, «Black Lives Matter».

Deux poids, deux mesures

Parmi les premières images à parvenir de la Nouvelle-Orléans après l'ouragan, on allait voir des Américains noirs pauvres, coincés par la montée des eaux et les débris, et cherchant désespérément une issue. Au sens strict, ils étaient là parce que le plan d'évacuation de la ville –qui n'avait pas prévu l'embouteillage monstre généré par le flot massif de personnes voulant quitter la région– avait échoué. Au lieu d'évacuer les habitants restés sur place, les agents gouvernementaux les ont envoyé trouver refuge au Superdome et au centre des congrès de la ville, rapidement surpeuplés et sous-approvisionnés. Mais dans un sens bien plus large, ils étaient là parce que, dans une ville définie par des décennies de pauvreté, de ségrégation et de déchéance civique, c'est sur les noirs les plus pauvres, sur les noirs de la classe ouvrière (y compris les enfants et les personnes âgées) que la tempête allait prélever son plus lourd tribut.   

Des personnes qui ont utilisé un fourgon postal pour fuire la Nouvelle-Orléans sont forcées de se coucher au sol par les autorités, le 31 août 2005. REUTERS/Rick Wilking.

Aux quatre coins du pays, beaucoup d'Américains noirs y ont vu de la négligence. Dans un sondage effectué peu après l'ouragan par ABC News et le Washington Post, 71% des noirs déclaraient que la Nouvelle-Orléans aurait été «mieux préparée» s'il s'était agi d'une «ville plus riche et davantage peuplée de blancs» et 76% d'entre eux estiment que le gouvernement fédéral aurait dû «réagir plus vite». Un sondage de Newsweek confirma cette impression, fréquente chez les Américains noirs, que le gouvernement avait tardé à réagir parce que la plupart des victimes était des noirs. «Encore aujourd'hui, je suis persuadé que si Katrina avait touché le Comté d'Orange, en Californie, ou s'il avait déferlé sur South Beach, à Miami, la réaction aurait été différente», déclara le maire de la ville, Ray Nagin, dans un discours prononcé devant la National Association of Black Journalists, un an après la tempête.

Une étude –intitulée «Ressentir la douleur des miens: Katrina, inégalités raciales et psyché de l'Amérique noire»– teste l'hypothèse d'une réaction à Katrina qui aurait été exacerbée et racialisée chez les noirs. Les auteurs concluent qu'«en dépit de différences géographiques et socio-économiques, dans tout le pays, les Américains noirs […] se sont principalement identifiés aux victimes afro-américaines de l'ouragan Katrina». Et bien plus que les Américains blancs, écrivent-ils, les «noirs ont été profondément indignés et déprimés par les événements entourant l'ouragan»

Une confirmation du point de vue racialisé sur Katrina peut se trouver dans la manière dont des médias et des commentateurs ont pu parler des victimes. Une étude, publiée un an après la tempête, observe une connexion dans les médias entre le fait de mentionner la race des survivants et leur caractérisation en «réfugiés», une formule à laquelle s'opposaient bon nombre de commentateurs noirs à l'époque. En analysant les articles datant de cette période, les chercheurs notent une exagération des actes de violence commis par les victimes de Katrina, ainsi que de grossières erreurs en matière de crimes et de désordres consignés. Dans un exemple tristement célèbre d'information biaisée, une photo d'Associated Press montre un jeune homme noir avancer péniblement dans une rue, l'eau lui arrivant à la poitrine. D'une main, il tient un pack de canettes de soda et de l'autre, il tire un sac. La légende dit qu'il vient juste de «piller une épicerie». Dans une autre photo, celle-ci issue du stock AFP/Getty Images, un couple de blancs est dans la même situation. La légende explique qu'ils viennent de «trouver du pain et du soda dans une épicerie voisine». Encore pire, les chroniqueurs conservateurs, comme Bill O’Reilly de Fox News, qui ont pu dénoncer les «pauvres de la Nouvelle Orléans», décrits comme des «drogués» et des «voyous» –la conclusion logique étant qu'ils avaient bien mérité leur sort.

Les Américains blancs n'ont pas perçu l'injustice

Il faut dire que l'isolement des noirs n'était pas inévitable. Même avec de tels sondages et ce genre de couverture médiatique, les points de vue auraient pu changer si les Américains blancs avaient perçu l'injustice et les biais raciaux à l’œuvre dans le traitement réservé aux noirs pendant et après la tempête. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé.

66%

Le pourcentage des Américains noirs considérant que la réaction gouvernementale aurait été différente si les victimes avaient été avant tout blanches

Au contraire, les Américains blancs allaient largement minimiser les biais raciaux. Selon le Pew Research Center, 77% des blancs ont estimé que la réaction du gouvernement aurait été identique si les victimes avaient été blanches, et seulement 32% que les événements prouvaient que les inégalités raciales relevaient toujours d'un problème majeur aux États-Unis (du côté des noirs, on était 66% à penser que la réaction aurait été plus rapide si les victimes avaient été majoritairement blanches, et 71% à dire que les événements démontraient la persistance des inégalités raciales). D'autres sondages ont pu confirmer ces observations.

En plus de cette incrédulité blanche face à l'histoire raciale de Katrina, des études et des enquêtes ont montré tout le mépris qu'un public blanc pouvait ressentir face aux survivants. En 2006, dans une étude examinant ce que pouvaient penser les blancs et les noirs des victimes de Katrina, les politologues Leonie Huddy et Stanley Feldman trouvaient que 65% des répondants blancs reprochaient aux habitants et au maire de s'être fait coincer dans une Nouvelle Orléans submergée. Dans un sondage CNN/USA Today, la moitié de tous les blancs interrogés déclaraient que ceux qui avaient brisé les vitres des magasins pour y récupérer des choses étaient «principalement des criminels», tandis que 77% des noirs y voyaient des «gens désespérés» cherchant des moyens de survivre. (Chez Pew, les résultats furent comparables). Et si vous zappiez sur les médias d'extrême-droite, les laissés pour compte y étaient traités avec le dédain le plus complet.

L'idée que les Américains noirs avaient des griefs légitimes fut écartée. La conséquence allait être un effondrement de l'optimisme racial des noirs. Un an avant Katrina, selon l’institut de sondages Gallup, 68% des noirs estimaient que les relations raciales étaient «plutôt bonnes» ou «très bonnes» aux États-Unis. L'année suivant Katrina, ce chiffre baissait à 62%. L'année d'après, à 55%, soit le point le plus bas de toute la décennie. Dans des enquêtes plus larges menées par le Pew Research Center, la période consécutive à Katrina représente un point d'inflexion, où le pourcentage de noirs estimant avoir régressé dépasse celui de ceux pour qui la vie s'est améliorée. L'optimisme noir allait rester sur cette pente descendante durant les trois ans suivant Katrina. Dans un autre sondage Gallup, le taux de satisfaction sociale des noirs passe d'un stable 41% en 2005 à 37% en 2006, pour atterrir à 30% en 2007.

L'euphorie Obama n'a pas duré

Avec la récession, tout indiquait la poursuite de telles tendances. Mais c'était sans compter la réussite historique de Barack Obama dans sa course à la Maison Blanche, soit un signe tangible de progrès racial.

Barack Obama, alors sénateur de l'Illinois, rencontre des réfugiés de Katrina avec Bill Clinton, le 5 septembre 2005 à Houston. REUTERS/Richard Carson.

Une histoire que raconte, là encore, l'opinion publique. En juin 2007, seuls 11% des Américains noirs s'estimaient satisfaits de l'état de la nation, et 30% de la manière dont les noirs étaient traités. A peine quatre mois après l'élection, 78% des noirs voyaient dans le racisme un phénomène répandu. Un an plus tard, l'avenir semblait bien plus rose dans les yeux des noirs. «Malgré le mauvais contexte économique, la manière dont les noirs voient leurs avancées s'est améliorée de façon bien plus spectaculaire depuis deux ans qu'à n'importe quelle moment du quart de siècle passé», faisait remarquer Pew en annexe d'un sondage où l'optimisme noir s'élevait à 39%, soit près du double de son niveau mesuré deux ans auparavant. Le fossé noirs/blancs sur les relations raciales allait lui aussi considérablement se réduire au lendemain de l'élection d'Obama.

D'où une question qui découle naturellement de tout cela: si Barack Obama a su générer une évolution si significative dans l'opinion noire, n'est-ce pas son élection qui est le point focal de la conscience politique noire et pas Katrina? La réponse est facile à trouver: non, parce que l'euphorie n'a pas duré.

Depuis 2012, et surtout depuis l'an dernier, une succession rapide et robuste de fusillades et de bavures policières très médiatisées a remis l'opinion noire dans son état de pessimisme pré-Obama et post-Katrina. Entre les faits et leurs conséquences –les tireurs écopent de peines et de sanctions minimales–, les noirs sont désormais plus pessimistes quant à leur place dans la vie américaine. Entre 2009 et 2013, remarque un sondage Pew effectué lors du cinquantième anniversaire de la Marche sur Washington, le pourcentage de noirs ressentant un progrès a chuté de 39% à 26%. Cet été, souligne le New York Times, à peine 28% des Américains noirs estiment que les relations raciales sont généralement bonnes, un chiffre à peu près similaire à celui que l'on retrouve dans les mois précédant l'élection d'Obama.

La vague d'optimisme noir soulevée par Obama a désormais reflué. Aujourd'hui, les Américains noirs sont revenus à leur consensus post-Katrina: une impression, profonde, que l'Amérique n'a que faire de leur vie et des moyens dont ils peuvent disposer pour la mener. De fait, mis dans cette perspective, un mouvement comme «Black Lives Matter» semble inévitable. Le désastre provoqué par l'ouragan Katrina, et son impact sur le vécu collectif de l'Amérique noire, aura pavé la voie d'une prise de conscience. Certes, l'élection d'Obama a pu retarder l'échéance, mais la récente éruption de mort noire –donnée de la main même de l’État– lui a alloué une nouvelle urgence. Il est temps, comme nous pouvons tous le voir, de demander des comptes.

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