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Détrompez-vous, le feuilleton Le Pen n'a rien d'une tragédie grecque

Marine et Jean-Marie Le Pen en avril dernier (REUTERS/Pascal Rossignol/Files)

Marine et Jean-Marie Le Pen en avril dernier (REUTERS/Pascal Rossignol/Files)

En rire ou en pleurer? Chamailleries? Tragédie? Ce qui se joue depuis quelques mois dans la famille Le Pen ne peut laisser indifférent car le meurtre du père, d’où qu’il vienne, frappe au plus profond de nos entrailles. Certains y voient un remake de tragédie grecque. À tort. D’autres références sont en jeu.

La culture, c’est comme la confiture… Croyant étaler la sienne, Jean-Christophe Cambadélis compare le happening lepénien à la tragédie des Atrides.

Sans doute n’a-t-il pas lu la troïka (Eschyle, Euripide et Sophocle) depuis bien longtemps. Car, dans l’interminable bain de sang de la famille Atrée, on trouve tout sauf le meurtre du père. On se tue entre frères, on étripe des gosses, on assassine son oncle, on sacrifie sa fille, on ratiboise son beau-frère, on trucide sa mère, on saigne son beau-père. On s’explose au glaive, à la hache, à la cocotte-minute, on jouit de l’adultère comme de l’inceste. On fait mitonner ses neveux pour les donner à manger à leur propre père. Oui, oui, y’a pas que la dette dans la culture grecque.

Dans les Atrides, Électre adore son père

Mais voilà, Jean-Christophe: à aucun moment, une fille ne tue son père. C’est même l’inverse qui a lieu. Électre ne songe qu’à venger Agamemnon, son papa chéri. Celui-ci a été tué par sa femme (Clytemnestre) et son amant (Egisthe). Bon, Agamemnon n’était pas forcément très sympa puisqu’il n’hésita pas à sacrifier sa fille Iphigénie pour faire un tour en voilier. Mais Électre s’en fiche. Elle l’adore. Et elle aidera Oreste, son frère, à massacrer le couple adultérin.

«Nous tomberons, s’il le faut, pour honorer un père.» (Sophocle).

Étonnamment, la mythologie grecque offre peu d’exemples de filles tuant leur père. On pourrait bien trouver celles de Pélias, mais elles sont dupées par Médée. En fait, Jean-Chri, il fallait chercher dans d’autres rayons de ta bibliothèque (ou demander à ton conseiller de mieux rédiger ses fiches de lecture). On trouve dans les classiques quelques filles parricides, plus ou moins sadiques.

Meurtres symboliques du père

À la fin des Misérables, le malheureux Jean Valjean est bien négligé par Cosette, cette ingrate.

«Au fond, elle aimait bien celui qu’elle avait si longtemps nommé son père. Mais elle aimait plus encore son mari. C’est ce qui avait un peu faussé la balance de ce cœur, penchée d’un seul côté (…). Deux ou trois fois, elle envoya Nicolette rue de l’Homme-Armé s’informer si monsieur Jean était revenu de son voyage. Jean Valjean fit répondre que non. Cosette n’en demanda pas davantage, n’ayant sur la terre qu’un besoin, Marius (…). Du reste, ce qu’on appelle beaucoup trop durement, dans de certains cas, l’ingratitude des enfants, n’est pas toujours une chose aussi reprochable qu’on le croit. C’est l’ingratitude de la nature. La nature, nous l’avons dit ailleurs, “regarde devant elle”. La nature divise les êtres vivants en arrivants et en partants.»

Évidemment, comparer Jean-Marie Le Pen à Jean Valjean, c’est un peu douloureux. Oublions.

Tu aurais pu aussi te souvenir du drame posthume de Vinteuil… Dans Du Côté de chez Swann, l’amie de Mlle Vinteuil se rit du «vilain singe» qu’est le père défunt. Vinteuil, qui adorait sa fille, n’est plus. Toutes deux se livrent à des jeux érotiques en profanant son portrait (oui, chacun sa libido):

«Et elle murmura à l’oreille de Mlle Vinteuil quelque chose que je ne pus entendre.
-        Oh ! Tu n’oserais pas.
-        Je n’oserais pas cracher dessus? Sur ça?, dit l’amie avec une brutalité voulue.»

Et Marcel de déplorer ces «sentiments barbares à la mémoire de son père».

Viles héritières

Déplorons aussi cet oubli de Camba: King Lear, pièce de Shakespeare qui offre des similitudes frappantes avec le «Dallas» (1) de Saint-Cloud. Les similitudes sont frappantes. Lear a trois filles: Goneril, Régane et Cordélia. La dernière est sa préférée. Il s’apprête à leur livrer son royaume, scindé en trois. Et, pour cela, leur demande, le fat!, quel amour elles éprouvent pour lui.

Bien fayotes, les deux premières déclarent n’aimer que lui («je vous aime au-delà de toute mesure…»). Leurs mecs ne mouftent pas. Elles trahiront daddy bien vite. Tandis que Cordélia respecte assez son père pour lui dire la vérité: elle l’aime mais aimera aussi son mari. Lear est vexé. Il cède son royaume aux deux premières et maudit Cordélia. Funeste erreur! Devenu «misérable bouffon de la fortune», il aura tout le temps de pleurer sur son sort.

Évidemment, chez les Le Pen, c’est la petite dernière qui récupère l’héritage, mais comment ne pas songer à la déception de Jean-Marie Le Lear, désespéré par la trahison de sa favorite?

« Soit! … Eh bien, que ta sincérité soit ta dot! Car, par le rayonnement sacré du soleil, par les mystères d’Hécate et de la nuit, par toutes les influences des astres qui nous font exister et cesser d’être, j’abjure à ton égard toute ma sollicitude paternelle, toutes les relations et tous les droits du sang: je te déclare étrangère à mon cœur et à moi dès ce moment, pour toujours. Le Scythe barbare, l’homme qui dévore ses enfants pour assouvir son appétit, trouvera dans mon cœur autant de charité, de pitié et de sympathie que toi, ma ci-devant fille!» (Lear)

Lit-on encore Balzac rue de Solférino ?

Sans doute est-ce dans le triste destin de Goriot qu’il fallait chercher la comparaison la plus frappante. Le Père Goriot chérit ses deux filles au-delà du raisonnable. Et elles n’ont de cesse de lui soutirer son pognon. Riche négociant, il se déleste de sa fortune pour permettre à Delphine et Anastasie de faire de beaux mariages. Elles mènent grand train, les gendres méprisent leur beau-père, on le reçoit en catimini. Les filles, tiens donc, ont honte de leur père, ce boutiquier, qui a fait fortune dans les nouilles…

Le calvaire de Goriot est symbolisé par une montée au ciel, qui le voit grimper les étages, en perdant à chaque fois un peu de standing, pour échouer dans une misérable mansarde. Malgré ce sacrifice, ses filles lui rendent rarement visite, et toujours pour lui demander de l’or. On est au cœur du sujet: un père qui s’aveugle sur sa progéniture tandis que celle-ci ne veut que capter son héritage. Déchéance, fin misérable.

« Le dernier soupir de ce père devait être un soupir de joie. Ce soupir fut l’expression de toute sa vie, il se trompait encore. Le père Goriot fut pieusement replacé sur son grabat.»

Et puis, il y a des gendres, des gendres ! Qui méprisent celui qu’ils ont ruiné. Remplacez Restaud par Louis Aliot (ou Florian Philippot si vous préférez le couple politique) et Le Pen par Goriot, saupoudrez de BFM TV, laissez mijoter:

«Monsieur, lui répondit avec froideur le comte de Restaud, vous avez pu vous apercevoir que j’ai fort peu de tendresse pour monsieur Goriot (…). Qu’il meure, qu’il vive, tout m’est parfaitement indifférent. Voilà quels sont mes sentiments à son égard. Le monde pourra me blâmer, je méprise l’opinion.»

Et puis un jour, couic

À force de parler d’héritage… Nos filles parricides voient un jour leurs efforts récompensés. Alors, en ce jour fatal, surviennent le coup de grâce ou la rédemption. Chez Balzac, Jean-Marie Goriot meurt sans que ses filles daignent se déplacer (elles envoient leurs «gens»). Alors que, dans Les Misérables, Cosette Le Pen et Marius Aliot-Philippot sont à son chevet. Imaginez la scène un 1er Mai, au pied de la statue de Jeanne d’Arc.

«Je vais donc m’en aller, mes enfants. Aimez-vous bien toujours. Il n’y a guère autre chose que cela dans le monde: s’aimer. Vous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici (…). Pensez un peu à moi. Vous êtes des êtres bénis. Je ne sais pas ce que j’ai, je vois de la lumière. Approchez encore. Je meurs heureux. Donnez-moi vos chères têtes bien-aimées, que je mette mes mains dessus. Cosette et Marius tombèrent à genoux, éperdus, étouffés de larmes, chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne remuaient plus.»

Quid du sort de Jean-Marie Le Pen lorsqu’il passera l’arme à euh… gauche ? L’histoire dira si la tragédie clodoaldienne a choisi Balzac ou Hugo. Voire Proust. Ce serait plus trash. Observant les «profanations rituelles» de Mlle Vinteuil et de son amie sur le portrait du défunt, le Narrateur décrit la bouche pincée ce «monde inhumain du plaisir» auquel se livrent «les sadiques de l’espèce de Mlle Vinteuil» qui ne savourent «le plaisir sensuel» qu’en entrant «dans la peau des méchants».

Ah la la, Jean-Christophe… Tu vois, si tu avais mieux connu tes classiques, tu aurais pu laisser courir ton imagination derrière la tenture... 

1 — Il aurait pu évoquer Dallas aussi. Une erreur identique, mais une référence moins élitiste. Il est vrai que Terra Nova préconise d’oublier les classes populaires Retourner à l'article

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