Culture

Mort du poète écrivain Jim Carroll

Slate.com, mis à jour le 21.09.2009 à 12 h 12

Je suis allé à la veillée funèbre et puis à l'enterrement de Jim Carroll. C'est ce que fait un garçon catholique pour un autre. En dépit de l'idée reçue selon laquelle il était un «poète punk» (alors qu'il n'y a rien du tout de punk dans ses vers influencés par Frank O'Hara et le rythme d'Arthur Rimbaud), Jim est mort le vendredi 11 septembre 2009 d'une crise cardiaque dans son appartement du nord de Manhattan.  On l'a trouvé à son bureau, et ceux d'entre nous qui l'aimaient et qui l'admiraient aiment à penser qu'il était en train d'apporter les dernières retouches à son roman tellement attendu, The Petting Zoo.

Si vous connaissez Jim Carroll, c'est sans doute en tant qu'auteur d'un journal intime électrisant narrant les mésaventures d'un adolescent accro à l'héroïne dans les années 1960 à New York, The Basketball Diaries. On en a tiré un film médiocre en 1995, qui fut sauvé par la performance de Leonardo DiCaprio, bien qu'il péchât sur un aspect fondamental: Léo ne sait pas jouer au basket, et sa tentative pathétique pour imiter le basketteur talentueux que fut Jim s'avéra navrante. Ceux d'entre vous plus intéressés par la musique se souviendront de son disque rock de 1980, Catholic Boy, et de son morceau culte dédié aux jeunes urbains qui meurent trop tôt dans des circonstances sordides, People Who Died. Les amateurs de culture urbaine connaissaient Jim comme un prodige littéraire qui publiait déjà ses poèmes et ses journaux intimes dans la Paris Review alors qu'il n'était qu'adolescent.  Il était un membre éminent de l'aristocratie branchée de New York, collègue et ami de Lou Reed, amant de Patti Smith, acolyte d'Allen Ginsberg, ami de Robert Smithson, toujours bienvenu dans le «Back Room» du Max's Kansas City. Et j'ai eu le plaisir de publier la plupart de son œuvre quand j'étais éditeur pour la maison Penguin dans les années 80.

Grand, mince, sportif et spectral comme beaucoup d'anciens toxicomanes, Jim était une présence éclatante dans n'importe quel contexte.  Il incarnait ce type new-yorkais classique et maintenant en voie de disparition: le gamin irlandais intelligent (et impertinent) plein de flair, avec l'intelligence du Gavroche, et... comment dit-on culot en gaëlique?  La lignée commence avec Jimmy Cagney et Jimmy Walker et mène à Emmett Grogan et Al McGuire. Dans les années 30, on lui aurait tout de suite donné le rôle du Dead End Kid - il avait certainement l'accent pour le jouer, une sorte de voix urbaine rauque qui était une douce musique pour mes oreilles aborigènes. Sa formation sportive remontait à l'époque où New York produisait les meilleurs basketteurs du pays - et beaucoup étaient blancs.  Bien qu'il soit sorti d'un lycée privé, Jim fréquentait les terrains de basket des squares publics les plus mal famés de la ville, jouant contre Lew Alcindor et Dean «the Dream» Meminger. Mais sa posture de gamin des rues n'a jamais vraiment caché sa nature généreuse et vulnérable ni son âme poétique.

J'ai considéré Jim non pas exactement comme mon âme sœur — ça aurait été ridicule.  Mais on avait le même âge, on venait du même milieu (son père tenait un bar, le mien était flic), on partageait cette même vision du monde d'enfant de chœur gâté, et nous célébrions les mêmes dieux: le Basket et les mots.  J'ai réédité son premier et étonnant recueil de poèmes, Living at the Movies (1973), puis The Basketball Diaries (1978) et j'ai édité son recueil suivant, The Book of Nods (1985), et ses journaux urbains dissolus et passionnants Forced Entries: The Downtown Diaries (1987). Ce livre-là posait problème au niveau légal, je peux le confirmer: j'ai dû convaincre nos avocats sceptiques que les personnages mis en scène, polymorphes et pervertis, abusant joyeusement de différentes drogues, n'allaient pas nous faire un procès pour diffamation (et de toute manière, il était plus probable qu'ils nous feraient un procès si on ne les montrait pas en train de sniffer n'importe quoi et de baiser n'importe qui) et que la célèbre personne représentée de façon à peine voilée en train de s'injecter une seringue plein d'amphétamines avait peu de chance de se présenter à nous.  Et le plus drôle, vous savez, c'est qu'elle l'a vraiment fait. Je n'ai jamais publié un livre aussi scabreux et drôle.  J'ai eu très peu de contact avec Jim après avoir quitté la maison Penguin, mais son éditeur Paul Slovak m'a tenu au courant des activités de Jim et de son état de santé.  Malgré tout, quand j'ai ouvert le New York Times et que je suis tombé sur sa nécrologie, j'ai eu un choc. N'était-il pas acquis que lui et moi serions toujours jeunes ?

La veillée funèbre de Jim Carroll (avec un cercueil heureusement fermé) a eu lieu dans une entreprise de pompes funèbres sur Bleecker Street avec quelques douzaines de membres de la famille, des amis et des fans.  La douleur et le sentiment de perte étaient encore plus profonds que d'habitude pour ce genre d'occasion.  Après que le prêtre nous a récité quelques prières, l'ex-femme de Jim, Rosemary, nous a invités à partager quelques pensées et des souvenirs.  La légende du rock New Yorkais, Lenny Kaye, a fait un petit éloge émouvant qui parlait des talents de conteur de Jim et de sa douceur et il a terminé avec le célèbre vers de la chanson People Who Died: «I salute you, brother.» (Je te salue, frère.) Deux membres originaux du groupe Jim Carroll Band, Terrell Winn et Steve Linsley, se sont souvenus avoir retrouvé Jim à Bolinas, où il était allé faire une cure de désintoxication, et avoir conçu avec lui l'album Catholic Boy, ce triomphe de la musique punk et de la sensibilité poétique.  Richard Hell s'est émerveillé de la précocité des talents de Jim et a exprimé son admiration et sa stupéfaction.  Pour ma part, j'ai dit combien il était amusant d'être l'éditeur de Jim, s'amuser dans l'édition étant aussi facile ces jours-ci que de fumer à New York sous Mike Bloomberg; et j'ai parlé du meilleur 4 juillet de ma vie: ce jour-là, j'avais passé toute l'après-midi à jouer au basket dans le Village, pris une bonne douche, puis je me pris une bonne cuite avant d'aller voir le Jim Carroll Band au Ritz lors de leur premier concert à New York quelques jours après que Scott Muni eût révélé People Who Died sur WNEW-FM. 

Et puis ça a été le tour de Patti Smith, qui n'a pas du tout joué la star, mais qui a raconté une petite anecdote au sujet de sa première rencontre avec Jim.  Il lui a fait une longue récitation de Whitman, par cœur ... jusqu'à ce qu'il s'endorme ... pendant une demi-heure.  Patti, «puisqu'elle était une fille bien élevée», a attendu que Jim se réveille, et puis il a repris exactement où il s'était arrêté.   Son histoire racontée, Patti s'est tournée vers le cercueil, y a mis sa main tout doucement et a dit: «Jim, quand tu arriveras en haut, dit bonjour à Allen, et à William, et à Gregory, et à Herbert [c'est à dire Ginsberg, Burroughs, Corso, et Huncke]. Et à tous nos amis.» Et c'est à ce moment-là qu'on a tous pleuré.

Patti nous a refait le coup le lendemain matin, à la messe mortuaire à l'église de Notre Dame de Pompeii sur Carmine Street. L'intérieur baroque italien était rempli d'artistes, de musiciens, de personnalités et de fans des années 70 et 80 (qui commençaient à paraître leur âge) - l'ancienne clientèle de CBGBs, de Area, de la Danceteria, et du Mudd Club. Le Soho News aurait dû couvrir l'événement. Mais, étrangement, il n'y avait pas le moindre hiatus entre cet environnement ultra-catholique, très «vieille école», et cette assemblée mondaine et transgressive. Et pour l'occasion, afin d'honorer l'homme qui chantait avec passion avoir été «a Catholic boy/ redeemed through pain, not through joy», (un garçon catholique qui a trouvé la rédemption par la douleur, non par la joie), le sacré et le profane se sont pris par la main. La vie et l'œuvre de Jim ont été, avant toutes choses, des quêtes spirituelles, et d'une certaine manière il n'a jamais quitté l'Eglise, qui, de toutes façons, finit toujours par reprendre ses fils et ses filles prodigues. Après la consécration et la communion (que j'ai prise pour la première fois en quatre décennies, en contradiction avec la doctrine dont le souvenir ne m'a jamais quitté), le prêtre a invité Patti Smith et Lenny Kaye sur le podium. Et avec Lenny, qui l'accompagnait à la guitare, Patti a chanté sa ravissante chanson Wing comme s'il s'agissait d'un hymne, comme si elle avait été composée pour entrer en résonance avec l'Ave Maria qu'on avait chanté 10 minutes avant:

And if there's one thing 
could do for you 
you'd be a wing 
in heaven blue

(Et s'il y a une chose / à faire pour toi / tu serais une aile / au ciel bleu.)

Pour citer le refrain de la chanson : «It was beautiful/ it was beautiful.» («C'était beau/c'était beau»).

Par Gerald Howard,éditeur à New York.

Traduit par Holly Pouquet

Image de une: Jim Carroll, Wikipedia
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