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Le mythe de Venise reste bien vivant (malgré des nuages à l’horizon)

Nicolas de Rabaudy, mis à jour le 23.08.2015 à 15 h 21

La Cité des Doges s’apprête à recevoir plus de 23 millions de visiteurs en 2015: rien n’est fait pour contrôler l’envahissement croissant de la Sérénissime, surtout de la place Saint-Marc, de la basilique et des environs immédiats.

Vue de Venise | Groupe Belmond

Vue de Venise | Groupe Belmond

Selon des projections à moyen terme, Venise accueillera 20 à 30 millions de Chinois en 2015-2030, tout dépend des ouvertures de lignes aériennes à Pékin, Shanghai et Hong Kong. Cette année, des flopées de touristes en provenance des Émirats, de Doha, du Qatar, de Dubaï déferlent à l’aéroport international Marco Polo, en passe d’être agrandi. Jamais l’attractivité de la cité lacustre n’a été aussi sensible, surtout à la belle saison, pendant la parenthèse des congés annuels.

La physionomie du tourisme vénitien s’est profondément modifiée en dix ans. Ce sont des groupes d’Asiatiques qui envahissent le centre historique, la place Saint-Marc et les quais, en rangs serrés derrière un ou une guide officiel tenant bien en évidence une ombrelle ou un chiffon en couleur. Se perdre dans le labyrinthe des ponts (au nombre de 110), des canaux et des ruelles est un problème sérieux pour la police municipale –avec les vendeurs africains de faux sacs de marques internationales, parmi lesquelles les contrefaçons Chanel sont les plus demandées. Sous le magnifique magasin Vuitton, doublé d’une salle d’exposition, se postent, la nuit tombée, les marchands de contrefaçons. Le jour, ils sont moins visibles, les carabinieri veillent au grain.

Les édiles locaux, dont le maire Luigi Brugnaro, nouvel élu de droite, ont inventé un terme éclairant: le tourisme pendulaire. Des hordes de piétons arrivent dès le matin, errent place Saint-Marc, sous le Campanile, sur le quai (fondamenta) des Esclavons, devant le Palais des Doges jusqu’au Danieli (trois bâtiments) et aux Jardins de l’Arsenal, site de la Biennale, sans jamais pénétrer dans un édifice, une église (3 euros l’entrée) ni consommer le menu touristico à 18 euros, en quête de places où s’asseoir, s’allonger et se désaltérer. Mis à part les bancs de marbre sous le Palais des Doges et les marches des trottoirs place Saint-Marc, il n’y a pas de chaises ni de sièges dans Venise, et la marche par 35 degrés est épuisante pour ces pèlerins d’un jour ou plus: la dégradation est amplifiée l’été, poubelles renversées, street food polluant les marbres, et touristes tout nus se baignant dans le bassin, entre les gondoles.

L’été, c’est poubelles renversées, street food polluant les marbres se baignant entre les gondoles

Le tourisme de masse actuel, néfaste à la préservation des monuments majeurs –«la foire», s’alarme Natale Rusconi, ancien directeur du Cipriani–, n’a plus rien à voir avec les promenades en solitaire de Paul Morand, allant lire le journal à la bibliothèque Marciana ou celles de Richard Wagner écoutant des pièces romantiques au théâtre Malibran. Tout cela est révolu, sauf pour les privilégiés, fidèles des palaces de légende et des palazzi privés où perdure un art de (bien) vivre dans «cette ville où les pigeons marchent et les lions volent» (Jean Cocteau).

Oui, la cité sur pilotis (des millions) subit ce déploiement permanent de badauds, le nez en l’air. Car à Venise, la beauté est partout, il suffit de lever les yeux.

Flux de visiteurs

Inventer un droit d’entrée payant, l’idée est dans l’air. Seuls les gens qui ont les moyens pourront se recueillir à la basilique byzantine, boire un chocolat au Florian et visiter la somptueuse Gallerie de l’Accademia –impensable. «Le péage est antidémocratique, indique Jérôme-François Zieseniss, un français de grande culture qui habite Venise depuis un quart de siècle. La liberté d’aller et de venir est fondamentale en Europe. Nous ne sommes pas en Russie où il faut un document officiel pour circuler.»

Cela dit, on pourrait très bien identifier les masses de visiteurs prévus selon le calendrier et répartir les entrées et les sorties grâce à Internet et aux tours-opérateurs. Il s’agit de fluidifier les groupes en fixant des priorités payantes, ce qui remplirait les caisses de la municipalité, en déficit de 60 millions d’euros –3.000 fonctionnaires pour une ville dépeuplée qui ne compte plus que 60.000 habitants contre 100.000 en 1975.

Vue de Venise de nuit | Groupe Belmond

L’hôtellerie, la restauration, les transports, les 420 gondoliers (80 euros la demi-heure, 100 euros la nuit), les cafés modernes et anciens (Lavena, place Saint-Marc) font vivre un grand nombre de familles logées à Mestre, sur la terre ferme.

C’est tout le problème récurrent de la circulation des paquebots hauts de dix étages et 4.000 passagers qui continuent à traverser le bassin de Saint-Marc pour la plus grande joie des croisiéristes. Certains navires partent du port de Venise et reviennent une semaine plus tard au même endroit: inépuisable fascination de la cité lacustre inventée voici près d’un millénaire.

Le naufrage du paquebot Costa Concordia en 2012 sur la côte toscane avait mis en garde la municipalité vénitienne, la région et le gouvernement de Rome. Des mesures de contournement du bassin de Saint-Marc ont été envisagées et l’interdiction radicale des monstres marins prévue. La «combinazione» s’en est mêlée et rien n’a été décidé, en dépit d’un vote au Parlement de Rome.

La survie physique de la cité lagunaire n’a pas convaincu face aux 5.000 emplois en jeu, aux taxes portuaires (40.000 euros par jour pour des yachts de 120 cabines) et la vente profitable de tout ce qui est nécessaire à bord de ces paquebots: des produits alimentaires frais, des matériels, du shopping en ville exigé par les voyageurs –la place Saint-Marc est truffée de bijoutiers, de boutiques de mode de haut luxe. Bernard Arnault vient d’acheter l’ancienne poste pour la transformer en magasin DFS (Duty Free Shoppers).

«Venise a de tout temps été un port actif –la livraison du sel–, capital pour les finances des Doges, confie Jérôme-François Zieseniss, bon exégète de la vie lagunaire. Depuis 1650, il n’y a plus de bateaux de commerce dans le port, ce fut le début de la fin de la cité, comme l’écrit Fernand Braudel, le grand historien. Je ne peux pas dire que cela me choque de voir des paquebots géants et des beaux yachts à l’extrême pointe de la ville aux 110 ponts, cela ressort de la physionomie du site portuaire. Grâce à la mer, les Vénitiens ont conquis le monde. Certes, je préfèrerais que ce soit des voiliers de trente mètres plutôt que des immeubles flottants de 2.000 employés, mais c’est comme ça. C’est l’évolution inévitable de l’économie moderne et du tourisme mondial», indique Zieseniss, philosophe, un brin sceptique.

Méticuleuse sauvegarde

C’est l’évolution inévitable de l’économie moderne et du tourisme mondial

Jérôme-François Zieseniss, président du Comité français pour la sauvegarde de Venise

Ce parisien humaniste, historien dans l’âme, est le président du Comité français pour la sauvegarde de Venise. Il a continué depuis seize ans l’œuvre magistrale de Gaston Palewski, ministre du général de Gaulle, qui a réussi, à travers ce Comité privé, la restauration de la Salute (1631), sublime basilique, et de l’admirable Statuaire, unique au monde.

Jérôme-François Zieseniss a conduit une action méticuleuse de renaissance de l’aile napoléonienne de la place Saint-Marc, le palais royal, en face de la Basilique Saint-Marc. Tout en marbre, le palais avait été oublié, rayé de la carte des monuments de Venise, morcelé pour moitié entre la ville et les administrations locales: les procuraties où les fonctionnaires occupaient depuis des lustres les salons décrépits de l’ère napoléonienne. Tout cela était fermé au public, hélas la vindicte contre l’Empereur qui n’a jamais vu le palais achevé y était pour quelque chose.

Faisant fi de cette hostilité latente, Jérôme-François Zieseniss, à la tête du Comité –et de 150 mécènes français et étranger– a restauré dix-huit pièces du palais devenu le Musée Correr (1830), le tout remeublé grâce aux fonds privés. Le Comité indépendant ne récolte pas d’argent public et s’emploie à la restauration des salons, des meubles, des objets grâce à 95% de ses fonds propres.

Punta della Dogana | Graziano Arici/Groupe Belmond

Avec le temps, l’appui de la municipalité et une persévérance infinie, le Comité a enrichi les salles du musée Correr de tableaux anciens, de meubles d’époque comme la chaise longue de Joséphine de Beauharnais siglée du E d’Eugénie de Beauharnais qui a habité ces lieux de mémoire.

Mais la trouvaille majeure de ce Comité exemplaire –une seule employée à mi-temps dans un bureau de l’Ambassade d’Italie à Paris– aura été de retrouver en 2001 la statue de Napoléon en marbre de Carrare dressée sur un piédestal de 2,60 mètres, logée dans une villa de Floride et revendue par Sotheby’s– le nez et les oreilles cassés par des Autrichiens. La statue a été réparée à l’identique.

À la demande du ministère de la Culture italien et du maire de Venise, la statue, inspirée du maitre sculpteur Antonio Canova, a été rachetée par le Comité français grâce à l’aide exceptionnelle de donateurs, de mécènes français et étrangers. Elle trône aujourd’hui dans une salle du musée Correr.

«En faisant revenir, de nuit, cette statue unique, icône de Venise, nous avons démontré l’inanité des propos selon lesquels l’empereur voulait victimiser la cité lagunaire», souligne Jérôme-François Zieseniss, véritable bienfaiteur de la ville chère à Stendhal, Proust et Hemingway. Si ce palais napoléonien a vu le jour face à la place Saint-Marc, dans ce musée de Teodoro Correr, ce fut pour honorer Venise avec l’intention pour l’empereur d’y vivre, scellant grâce à ce monument extraordinaire une sorte d’intimité entre la France et l’Italie.» Dans deux ans, le Comité français fêtera son demi-siècle.

Venise, loin des propos mortifères de Maurice Barrès et du soi-disant enfouissement des palazzi, un leurre absolu, écoutons ce qu’en dit Le Corbusier:

«Venise est la ville de l’avenir.»

Musée Correr

Place Saint-Marc

Entrée: 12 euros

Le site

Palazzo Ducale

Appartement du Doge, place Saint-Marc

Entrée: 13 euros

Le site

Espace Louis Vuitton

Calle de Ridotto 1353

Entrée: gratuite

Le site

 

Nicolas de Rabaudy
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