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Où sont les femmes dans les recherches sur l'orientation sexuelle?

Fiançailles en Chine pour pousser à la reconnaissance des droits LGBT (REUTERS/Kim Kyung-Hoon)

Fiançailles en Chine pour pousser à la reconnaissance des droits LGBT (REUTERS/Kim Kyung-Hoon)

Si la science s'est déjà peu intéressée à la question des origines de l'orientation sexuelle, celle de l'homosexualité féminine a été complètement négligée. Sans surprise, la grande majorité des spécialistes sont des hommes.

Quand je compulse la littérature biomédicale sur la manière dont se développe l'orientation sexuelle (ne jugez pas mes hobbies, merci), je remarque trois choses. La première est évidente: quand on compare, par exemple, à la dysfonction érectile ou à l'alopécie masculine, il n'y a pas tant de recherches que ça sur les origines biologiques de l'orientation sexuelle.

La seconde marque le triomphe de la science. Des chercheurs ont réussi à comprendre que les hommes étaient davantage susceptibles d'être gays s'ils avaient plusieurs grands frères d'une même mère biologique, ou s'il héritaient de certains gènes de leur mère, dont certains semblent identiques à ceux augmentant la fertilité de leurs apparentées.

L'orientation sexuelle féminine peu étudiée

Mais la troisième chose que je remarque, c'est un truc qui manque. Où sont les recherches sur le développement de l'orientation sexuelle chez les femmes? Vingt-deux ans après la publication d'une première étude liant l'orientation sexuelle masculine à des gènes présents sur le chromosome X, les chercheurs commencent tout juste à progresser sur la compréhension biologique de l'orientation sexuelle féminine. 

Les chercheurs observent que des différences génétiques doivent expliquer en partie  le développement de l'orientation sexuelle chez les femmes

En avril dernier, les psychologues Qazi Rahman et Andrea Burri, du King's College de Londres, menaient une étude sur la génétique de l'orientation sexuelle des femmes. En comparant l'orientation et les comportements sexuels de sœurs jumelles monozygotes, les chercheurs observent que des différences génétiques doivent expliquer en partie (mais pas totalement) le développement de l'orientation sexuelle chez les femmes. Ces gènes précis –comme d'autres facteurs plus déterminants– demeurent un mystère.

Mais pourquoi les scientifiques ont attendu tant de temps pour s'intéresser au développement de l'orientation sexuelle féminine –un élément identitaire clé, aux impliations sociales et juridiques si nombreuses à travers le monde?

La tare du troisième sexe

Historiquement parlant, les scientifiques ont longtemps pensé que les femmes homosexuelles étaient comme les hommes homosexuels: des déviants. A la fin du XIXe siècle, les chercheurs, à l'instar du sexologue viennois Richard von Krafft-Ebing, pensent que le comportement homosexuel est dû à une tare dans le développement normal humain. Une croyance qui allait évoluer et appréhender les individus gays comme constituant un troisième sexe d'invertis: une notion qui pèsera sur des décennies de recherches, comme le montre une récente étude menée par le généticien Tuck Ngun de l'UCLA.

Mais même en dépassant le «paradigme de l'inversion», les scientifiques ont modelé une nouvelle version de ces vieilles lunes: la sexualité des femmes ne se comporte pas comme elle devrait. En d'autres termes: comme la sexualité des hommes.

Chez les femmes, la majorité est plus proche du bord hétéro, et seule une petite minorité se définit comme exclusivement lesbienne

Ce qui ne veut pas dire que les sexes humains soient inconciliablement différents. Mais arrivés au milieu des années 1990, les scientifiques avaient compris que l'homosexualité, comme le fait d'être grand ou maigre, est partiellement héritable chez les hommes et les femmes. Et en 2000, des scientifiques australiens et américains concluaient que 92% des hommes et 92% des femmes se considèrent comme exclusivement hétéro, selon l'échelle à sept niveaux d'Alfred Kinsey

Une orientation féminine plus fluctuante

Les différences entre les sexes allaient se faire jour dans les 8% restants: la plupart des hommes non hétéros s'amasse à l'extrémité haute de l'échelle de Kinsey et se définit comme exclusivement gay. Tandis que chez les femmes, la majorité est plus proche du bord hétéro, et seule une petite minorité se définit comme exclusivement lesbienne.

Intrigués par des données préliminaires laissant entendre une héritabilité de l'homosexualité, des scientifiques allaient creuser les liens entre orientation sexuelle et génétique. Ils trouvèrent une connexion avec le chromosome X chez les hommes, mais pas chez les femmes. Et furent un peu plus turlupinés en se concentrant sur d'autres aspects de la sexualité –l'excitation, la réponse et, surtout, l'identité subjective. 

«Les réponses que nous obtenions n'étaient pas aussi carrées que celles données par les hommes», explique la professeure de psychologie Meredith Chivers, de l'Université Queen's, au Canada. 

Si la plupart des hommes reste dans la même catégorie d'orientation sexuelle –hétéro, homo ou bi, par exemple –une étude de 2003 allait montrer que les femmes étaient beaucoup plus fluctuantes au cours de leur vie. Avec de telles données sur la fluidité de l'orientation sexuelle chez les femmes, il y avait «cette perception qu'elles choisissaient leur sexualité», explique Ngun.

Facteurs non génétiques

C'est un trouble endocrinien qui indiquera le premier l'existence de facteurs environnementaux –c'est-à-dire de facteurs biologiques non génétiques– jouant sur l'orientation sexuelle des femmes. Dans l'hyperplasie congénitale des surrénales, une personne secrète trop d'hormones masculinisantes, comme la testostérone, et ce dès le stade fœtal. Un garçon HCS peut avoir une puberté très précoce, mais le supplément d'hormones ne change pas sa probabilité d'être gay ou hétéro. Par contre, une fille HCS aura beaucoup plus de chances de s'identifier comme lesbienne en grandissant. 

Il faut batailler dur pour recruter un nombre suffisant de sujets de recherche, surtout quand ceux-ci appartiennent à une minorité subissant des discriminations

Si l'HCS montre que l'orientation sexuelle des femmes peut être modifiée par des hormones masculines, les scientifiques pensent que l'orientation sexuelle des hommes peut être modifiée par l'empreinte que des frères aînés ont laissée dans le système immunitaire de leur mère durant ses grossesses. Pour autant, «il y a encore beaucoup d'incertitudes sur les mécanismes exacts», explique Malvina Skorska, qui fait partie des rares spécialistes étudiant la biologie de l'orientation sexuelle, dans le cadre de ses études de psychologie à la Brock University, au Canada.

L'obstacle institutionnel

Ces incertitudes persistantes n'ont rien de surprenant. Étudier la biologie de l'orientation sexuelle est quelque chose de très difficile. La science, précise Ngun, est extrêmement complexe, du fait notamment de la génétique, des hormones et d'autres facteurs déterminants –ce qui veut dire que si la non-hétérosexualité peut toujours être la destination, les gens y arrivent par différents chemins. En outre, il faut batailler dur pour recruter un nombre suffisant de sujets de recherche, surtout quand ces sujets appartiennent à une minorité subissant des discriminations. 

Mais «le plus gros obstacle de ce genre de travaux», précise Chivers, relève du «soutien institutionnel», au niveau gouvernemental et universitaire, notamment aux États-Unis. Les chercheurs n'ont souvent que l'argent nécessaire pour étudier un seul sexe. Et ils choisissent en général les hommes, que ce soit à cause de préjugés inconscients, du désir de comparer leurs résultats avec des études antérieures, ou parce qu'ils craignent que le cycle menstruel fasse foirer leurs données.

L'indéboulonnable norme de l'homme blanc

De tels obstacles –des différences biologiques aux caisses vides– peuvent expliquer qu'il y ait davantage d'études portant sur les hommes que sur les femmes. Mais il y a à mon avis un autre obstacle, qui demande de prendre un peu de champ et de replacer cette question dans un contexte plus général.

 Historiquement, les recherches sur l'orientation sexuelle ont été largement peuplées d'hommes scientifiques

Ce manque de recherches sur l'orientation des femmes «reflète une tendance plus générale de la science et de la société», déclare Ngun. «L'homme blanc constitue la norme par défaut.» Historiquement, ajoute Chivers, les recherches sur l'orientation sexuelle ont été «largement peuplées d'hommes scientifiques» –et comme toute la littérature biomédicale, elles se sont focalisées sur les sujets mâles. «À bien des égards, vous êtes intéressé par votre propre sexe», déclare Skorska. Ou pour le dire comme le psychologue Rahman «quand on recherche, on se recherche».

Mais pourquoi est-il toujours important de se rechercher (qu'on soit un homme ou une femme), maintenant qu'on accepte enfin l'homosexualité comme une variation normale de la sexualité humaine, et non plus comme un tare comme pouvait le penser Krafft-Ebing?

Combattre les préjugés

«L'orientation sexuelle est une part énorme de notre identité», déclare Skorska, et elle a des implications très importantes en termes de santé publique. Et Rahman –qui se définit comme homme gay– est d'accord pour dire que comprendre la biologie sous-jacente à l'orientation sexuelle aura des avantages sanitaires. À l'instar d'un grand nombre de militants, il souligne que les préjugés sont à l'origine d'une grosse partie des «inégalités observées en matière de santé mentale entre les individus hétéros et LGBT»

La science de la bisexualité est encore plus lacunaire que celle des hommes gays et des lesbiennes, mais Rahman estime –à l'inverse de beaucoup– que des différences biologiques pourraient permettre d'expliquer pourquoi les bisexuels semblent plus susceptibles de souffrir de problèmes de santé que les gays ou les hétéros.

Malgré certaines avancées, les préjugés et la criminalisation de l'homosexualité persistent

Mais une autre raison d'importance incite à continuer d'étudier la biologie de l'orientation sexuelle. Le gros de la dynamique qui aura porté le mouvement de défense des droits des homosexuels, estime Chivers, se fonde sur l'idée que, quelle que soit notre orientation, nous sommes tous «nés comme ça» –une affirmation solidement attestée par la recherche, qu'elle concerne les hommes ou les femmes

Malgré certaines avancées en Occident, les préjugés et la criminalisation de l'homosexualité persistent. En poursuivant mes fouilles dans des décennies de travail sur l'orientation sexuelle, je continue d'espérer que la science contribuera à réduire la stigmatisation, à renforcer la lutte pour les droits des gays et à tous nous en apprendre davantage sur une part fondamentale de notre identité.

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