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Pourquoi on ne peut pas parler de Viagra pour femmes

Non, le remède médicamenteux à des troubles sexuels féminins ne suit pas le modèle masculin. | Surian Soosay via Flickr CC License by

Non, le remède médicamenteux à des troubles sexuels féminins ne suit pas le modèle masculin. | Surian Soosay via Flickr CC License by

Premier feu vert, aux États-Unis, pour un médicament destiné à «stimuler l’excitation sexuelle féminine». À cette occasion, nombre de commentateurs assimilent sexualité féminine et masculine. Étrange paradoxe puisque cette thérapeutique apporte, précisément, la démonstration du contraire.

«Viagra pour femme», «Viagra rose», «aphrodisiaque féminin»... On dira que ce sont là des raccourcis médiatiques, des facilités de langage, une méconnaissance des différences physiologiques entre les deus sexes. Il n’empêche. Les présentations plus ou moins fantasmées de l’annonce de l’autorisation d’Addyi (flibansérine) par la Food and Drug Administration (FDA) américaine interrogent. Tout se passe comme si l’évocation d’un éventuel remède médicamenteux à des troubles sexuels féminins avait pour conséquence de refaire la promotion du modèle masculin.

C’est ainsi que la proposition thérapeutique faite aux femmes américaines souffrant d’un désinvestissement de leur libido ne fait que renvoyer au modèle en miroir. Addyi n’est plus qu’une déclinaison des érectiles masculins, qui, dans leur version pharmaceutique, existent depuis près de vingt ans. Par un étonnant phénomène régressif et paradoxal, on semble gommer la somme des acquis obtenus depuis plus d’un demi-siècle dans le champ de la sexologie. Que penseraient de tout cela William Masters et Virginia Johnson?

Molécule psychotrope

Pour le pharmacologue, un océan sépare l’Addyi du Viagra comme des autres spécialités érectiles masculines. La spécialité féminine doit être prise au long cours, une fois par jour, sous forme de comprimé de 100 mg, de préférence au coucher pour prévenir les effets secondaires (chute de tension artérielle, syncope). Les seconds réclament quant à eux une simple prise dans les heures (voire les minutes) qui précèdent la relation sexuelle. Ce sont des molécules qui ont pour effet (en jouant sur la musculature lisse des artères péniennes et du tissu intra-caverneux) d’aider à la qualité et au maintien de l’érection. Sauf problèmes somatiques ou psychiatriques sous-jacents, l’efficacité est très généralement au rendez-vous –la performance physique étant même parfois, ici, recherchée.

Cette nouvelle spécialité ne joue pas sur les mécanismes endocriniens de la lubrification vaginale

Rien de tel avec la flibansérine, principe actif de l’Addyi, dont l’efficacité n’apparaît qu’en pointillés. Cette nouvelle spécialité ne joue pas (contrairement à ce qui est plus ou moins imaginé ou sous-entendu) sur les mécanismes endocriniens de la lubrification vaginale. Le principe actif est bel et bien une molécule psychotrope. Plus précisément un «agoniste des récepteurs 5HT1A/antagoniste 5HT2A» qui avait été initialement étudié (sans succès) comme antidépresseur avant que l’on ne décèle en lui de possibles effets sur la libido féminine. Des effets suffisamment discutables pour que la FDA américaine refuse à deux reprises au géant allemand Boeringher Ingeleheim une autorisation de mise sur le marché –avant qu’il ne jette l’éponge il y a cinq ans.

«La décision n'a pas été facile à prendre [...]. Nous restons convaincus des effets positifs en terme de risques/bénéfices pour les femmes souffrant de “trouble hypoactif du désir sexuel” avec la flibansérine», expliquait alors Andreas Barner, président du conseil d'administration de Boringher. Rachetée par la petite société américaine Sprout Pharmaceuticals la flibansérine a, finalement, été autorisée à la commercialisation au terme d’une décision très controversées, où les opérations de lobbying féministe n’ont pas manqué via l’organisation Even The Score.

Troubles du désir

De nombreux autres éléments font que l’on ne peut, sauf à plaisanter, assimiler ce nouveau médicament aux nombreux érectiles masculins présents sur le marché mondial. Addyi n’apporte aujourd’hui une réponse médicamenteuse qu’à une seule entité psychiatrique, un syndrome défini depuis longtemps aux États-Unis: une dysfonction sexuelle connue sous l’appellation «hypoactive sexual desire disorder» (HSDD).

Addyi n’apporte une réponse médicamenteuse qu’à une seule entité psychiatrique: le trouble de l’intérêt pour l’activité sexuelle ou de l’excitation sexuelle chez la femme

Cette entité a été traduite par «trouble de l’intérêt pour l’activité sexuelle ou de l’excitation sexuelle chez la femme» dans la version française du DSM-V américain (Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux, éditions Elsevier Masson). C’est, comme toujours avec ce système de classification, une affaire éminemment complexe où l’on tente, objectivement, d’établir une vérité dans une forêt de subjectivités interpersonnelles. Pas moins de six pages d’une grande densité typographique et conceptuelles qui précèdent le «Trouble lié à des douleurs génito-pelviennes ou à la pénétration» (cinq pages). Vient ensuite (trois pages) la «Diminution du désir chez l’homme», caractérisée par la «déficience ou absence répétée de pensées sexuelles/érotiques ou de fantaisies imaginatives et du désir d’activité sexuelle». «L’âge et les contextes généraux et socioculturels de la vie du sujet» doivent être pris en compte par le clinicien.

À leur façon, les auteurs du DSM-5 répondent de manière éclairante à l’une des questions soulevées par l’assimilation de l’Addyi au Viagra:

«Contrairement à la classification des troubles sexuels chez les femmes, les troubles du désir et de l’excitation ont été retenus comme des constructions distinctes chez les hommes. En dépit de certaines ressemblances dans l’expérience du désir chez les hommes et les femmes, et le fait que le désir fluctue dans le temps et dépend de facteurs contextuels, ils font état d’un désir sexuel plus fréquent et plus intense que les femmes

Ce n’est en rien une raison pour ne pas viser la parité.

 

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