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Pire qu’être une femme en politique: être enceinte au gouvernement

La secrétaire d’État au Numérique Axelle Lemaire à l’Assemblée nationale le 15 juillet 2014 | REUTERS/Charles Platiau

La secrétaire d’État au Numérique Axelle Lemaire à l’Assemblée nationale le 15 juillet 2014 | REUTERS/Charles Platiau

Le fait qu'une femme politique enceinte ne quitte pas manu militari ses fonctions pour entamer des séances de yoga prénatal semble être une réelle surprise encore au XXI siècle.

Nous sommes le mardi 18 août 2015, en France, au XXIe siècle, et Axelle Lemaire, secrétaire d'État au Numérique, annonce dans le même temps, sa grossesse ET sa décision de ne pas quitter le gouvernement. En tout cas, si l'on en croit la présentation qui en est faite par Le Parisien, plus précisément La Parisienne, la section «Féminin» du quotidien:

«Axelle Lemaire, 40 ans, est enceinte de son troisième enfant. Lundi soir, la secrétaire d'État au Numérique s'est chargée d'annoncer en personne l'heureux événement à venir à François Hollande et Manuel Valls. Les deux têtes de l'exécutif l'ont félicitée. Axelle Lemaire a tenu à préciser que cela ne changeait rien à son travail au sein du gouvernement, au sein duquel elle est arrivée en avril 2014.»

Le fait que la secrétaire d'État se soit empressée de préciser «qu'elle pourra continuer à travailler» est écrit dès le chapô de l'article. Le Huffington Post, reprenant l'info, a, lui, directement intégré dans son titre (avant de le modifier) le fait qu'Axelle Lemaire ne démissionnerait pas. C'est dire si l'information est capitale et surtout diablement singulière.

Ainsi donc, le fait qu'une femme politique enceinte ne quitte pas manu militari ses fonctions pour entamer des séances de yoga prénatal et se consacrer à son fœtus est une réelle surprise qui mérite d'être signalée «aux deux têtes de l'exécutif» et au public.

La grossesse n'est ni une faute grave, ni une phobie administrative, ni un compte en Suisse

Une femme enceinte, qu'elle soit engagée ou non en politique, doit, visiblement, encore aujourd'hui, jurer la main sur le cœur que sa grossesse «ne changera rien à son travail» et nous rassurer, nous qui pensions probablement qu'une femme enceinte est tout juste capable de remplir des bons de commandes chez Vert Baudet. Alors, remettre un projet de loi sur le numérique, vous pensez...

Qu'une personnalité politique précise qu'elle poursuivra ses fonctions malgré un changement dans sa vie n'aurait rien de bien surprenant si elle était, mettons... gravement malade, ou endeuillée. Or, MÉGASURPRISE: la grossesse n'est ni une maladie, ni un handicap, ni une amputation d'un membre, ni une dépression, ni un deuil, ni une faute grave, ni une phobie administrative, ni un compte en Suisse.

La grossesse n'est pas une maladie

Le problème (au-delà de ce désagréable sentiment d'être catapulté au XIXe siècle), c'est que, si Axelle Lemaire s'est sentie contrainte de préciser qu'elle ne quitterait pas ses fonctions, et la presse de surenchérir, c'est bien que l'idée qu'une femme enceinte ne peut a priori pas mener une grossesse et une carrière de front est largement intériorisée. Une femme politique qui continue à travailler serait l'exception et non la norme. Alors même que les grossesse dites pathologiques et qui peuvent potentiellement nécessiter un arrêt de travail prématuré restent largement minoritaires: seules 20% des grossesses sont considérées comme à risque et toutes ne nécessitent pas nécessairement d'arrêt de travail complet.

L’idée qu'une femme enceinte ne peut a priori pas mener une grossesse et une carrière de front est largement intériorisée

Précisons toutefois que le cas des femmes politiques reste spécifique, dans la mesure où elles ne sont pas soumises au code du travail et ne percoivent donc pas de salaire pendant leur absence mais une indemnité. Le cas des parlementaires est encore plus problématique. En octobre 2013, la député écologiste Eva Sas, alors en fin de grossesse, avait défendu deux amendements au projet de loi sur le non-cumul des mandats permettant aux femmes députées d'être remplacées par leur suppléant durant leur congé maternité. Des amendements qui avaient été rejetés et qui avaient notamment suscité un commentaire de Michèle Alliot-Marie:

«Et pourquoi pas remplacer un homme qui se casse la jambe?»

Une déclaration un brin bourrine qui entérinait la conviction d'Eva Sas selon laquelle il est dit aux femmes politiques:

«Vous n'avez pas à être enceinte.»

Plus pondérée que MAM, Nathalie Kosciusko-Morizet s'était elle aussi opposée au remplacement provisoire mais en arguant que  «la solution n'est pas d'effacer la femme enceinte en la faisant remplacer par son suppléant. Au contraire, il faut affirmer sa présence». Elle avait pourtant reconnu que «les hommes ne voient la femme enceinte comme si elle n'était plus qu'enceinte. [...] Déjà être une femme, c'est un peu limite mais en plus enceinte, ça fait vraiment beaucoup.»

Cette cacophonie tend à prouver que, quoi qu'elles fassent ou disent, les femmes politiques qui ont l'idée saugrenue d'enfanter pendant leur mandat seront soumises à la vindicte populaire et auront, dans tous les cas, tout faux. Ainsi, quand Rama Yade choisit de se confier dans la presse people à propos de sa grossesse, il lui sera reproché de trahir sa réputation d'«enfant terrible de la droite» et asséné qu'«on ne peut pas être au four et au moulin, avoir le beurre, l'argent du beurre, et le bébé de la crémière».

À l'inverse, «le congé maternité éclair» de Rachida Dati, et son silence sur sa grossesse interprété comme une distance froide, suscitera l'ire de certaines associations et il lui sera reproché d'«être dopée à l'adrénaline du pouvoir».

Le syndrome «t'as tes règles ou quoi?»

Quoi qu'elles fassent ou disent, les femmes politiques qui ont l'idée saugrenue d'enfanter pendant leur mandat seront soumises à la vindicte populaire et auront, dans tous les cas, tout faux

Évidemment, cette discrimination à la grossesse n'est en rien l'apanage de la sphère politique. Une femme enceinte sur quatre en serait victime, alors même que le code du travail confère aux femmes enceintes des droits censés les protéger. Nombreux sont les témoignages de femmes qui relatent les critiques, blagues de mauvais goût et autres harcèlement dont elles ont été victimes une fois leur grossesse annoncée à leur patron(ne). Une constante: le syndrome «t'as tes règles ou quoi» ou cette idée par trop répandue qui veut que les femmes sont déjà, en temps normal, des êtres ovariens imprégnés d'hormones qui ne font rien que chialer devant les pubs pour les conventions obsèques quand elles ont leur règles mais qui, en plus, pendant leur grossesse, deviennent des espèces de petites choses imbéciles, geignardes et incapables.

Reste que le milieu politique, comme l'ont courageusement démontré des journalistes il y a peu, ou les femmes politiques elles-mêmes, mérite une place de choix sur le podium des beaufs sexistes. Et qu'une grossesse est un bel os à ronger pour tous les machos bas du casque, parfois avec la complicité de certaines femmes. L'idée qu'une femme en politique et surtout qu’une mère de famille qui exerce des fonctions politiques est une aberration, au moins un mauvais choix, a ainsi poussé le magazine Closer à décréter que Najat Vallaud Belkacem, la ministre de l'Éducation, était «une mauvaise mère» parce qu'elle n'amenait pas ses enfants à l'école.

Une étiquette dont NKM n'aura pas hérité tant elle aura pris soin de marteler qu'elle a allaité l'un des ses fils jusqu'à ses 8 mois et qu'elle s'arrange toujours «pour être là entre 19h30 et 20h30, pour leur donner le bain». Ouf. C'est bon les mecs, remballez l'échafaud, elle donne le bain. Ça va...  

À ce stade, nul besoin de préciser que, quand un homme politique devient père pendant son mandat, il n'a pas besoin d'assurer que cela ne l'empêchera en rien d'assister à telle réunion ou de remettre tel rapport. Mieux, on se félicite que cette petite parenthèse enchantée lui permette d'avoir «la tête bien loin de ses problèmes et des ses préoccupations professionnelles quotidiennes».

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