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À l’écran, pour les lesbiennes, on est encore loin de la belle saison

Cécile de France (qui joue Carole, la Parisienne en couple) et Izïa Higelin (dans la peau de Delphine, jeune fille de la campagne qui monte à Paris) dans une scène du film «La Belle Saison» | CHAZ productions via Allociné

Cécile de France (qui joue Carole, la Parisienne en couple) et Izïa Higelin (dans la peau de Delphine, jeune fille de la campagne qui monte à Paris) dans une scène du film «La Belle Saison» | CHAZ productions via Allociné

Femmes et homos, les lesbiennes se retrouvent à l’intersection de deux discriminations. Que ce soit devant ou derrière la caméra, il ne fait pas bon faire partie du L de LGBT.

Quand La Vie d’Adèle est projeté au festival de Cannes, en mai 2013, Catherine Corsini est en pleine écriture de La Belle saison. La réalisatrice travaille sur cette romance lesbienne sur fond de MLF joyeux avec sa compagne, la productrice Elisabeth Perez. Cette dernière est dans la salle, ignorant encore quel est le sujet du dernier Kechiche. Le générique de fin à peine achevé, elle se précipite téléphoner à Catherine Corsini, paniquée:

«Ça y est, la grande histoire d’amour lesbienne a été tournée. Qu’est-ce qu’on fait?»

Les films lesbiens sont tellement peu nombreux sur les écrans français que les deux femmes ont l’impression que leur projet va automatiquement tomber à l’eau. «On a eu peur que le gens se disent: “Ça a déjà été fait”», se souvient aujourd’hui Caherine Corsini. Finalement, happy end: les deux femmes n’ont pas eu de difficulté à faire financer La Belle saison, qui sort mercredi 19 août. Mais l’anecdote est révélatrice: une histoire d’amour au féminin, c’est si rare que c’est comme s’il ne pouvait y en avoir qu’une.

Pour voir des femmes s’aimer sur grand écran, inutile de prendre une carte illimitée –vous n’aurez pas grand-chose à vous mettre sous la dent. Petit bilan de ces cinq dernières années: La Vie d’Adèle, bien sûr, Passion, un second rôle pour Cécile de France dans Casse-tête chinois, Tout va bien The Kids Are All Right, une ambiance crypto dans Les Adieux à la reine, le Bye Bye Blondie, de Despentes, On ne choisit pas sa famille. Et c’est à peu près tout. En creusant, on trouve bien quelques autres longs, mais il s’agit de petites productions, passées inaperçues.

Frilosité sexiste

Comment expliquer cette rareté? Bien sûr, le cinéma a encore du mal à mettre en scène l’homosexualité de manière générale. «Il y a une vraie frilosité dans la production et la distribution, c’est catastrophique, décrit Franck Finance-Madureira, journaliste et président-fondateur de la Queer Palm (qui récompense un film aux thématiques altersexuelles parmi les sélections du festival de Cannes). Les financiers ont l’impression que ce type d’histoires ne pourra intéresser que les premiers concernés, ils n’ont pas encore compris qu’il peut captiver aussi le grand public.»

Les financiers ont l’impression que ce type d’histoires ne pourra intéresser que les premiers concernés, ils n’ont pas encore compris qu’il peut captiver aussi le grand public

Franck Finance-Madureira, journaliste et président-fondateur de la Queer Palm

Mais, en ce qui concerne les lesbiennes, il ne s’agit pas que de ça. Quand on regarde les principaux films sur l’homosexualité qui ont atterri dans les salles ces dernières années, on se rend compte qu’il s’agit plus souvent de héros que d’héroïnes. L'Inconnu du lac, Tom à la ferme, Les Amours imaginaires, Les Garçons et Guillaume, à table!, les deux films sur Saint Laurent, Ma Vie avec Liberace, La Parade, Les Amants passagers, Homme au bain, A Single Man, I Love You Phillip Morris, Imitation Game, Toute première fois, Love is Strange, Eastern Boys, Week-end, Keep the Lights On

Il y a vingt ans, c’est déjà ce constat qui avait poussé Josiane Balasko à se lancer dans l’écriture de Gazon maudit:

«J’ai trouvé qu’au cinéma il y avait un véritable manque dans la représentation de l’homosexualité féminine, déclarait l’actrice-réalisatrice au Nouvel Observateur en février 1995. Il y a eu beaucoup de bons films qui montraient avec justesse les hommes qui aiment les hommes. Pour les femmes qui aiment les femmes, rien, sauf des mélos vaguement littéraires, ou des films érotiques faits pour exciter les mâles.»

Il n’existe pas de chiffres sur la production française mais, aux États-Unis, Glaad a comptabilisé que, en 2014, parmi les films des grands studios mettant en scène des personnages LGBT (lesbiennes, gays, bis, trans), 65% d’entre eux montraient un gay, 30% une femme ou un homme bi, et 10% une lesbienne. Plus encore que la timidité sur les questions LGBT, c’est donc le sexisme du cinéma qui est en cause. Femmes et homos, les lesbiennes se retrouvent à l’intersection de deux discriminations.

Masculin universel

Que ce soit devant ou derrière la caméra, il ne fait pas bon faire partie du «deuxième sexe». De manière générale, quand les scénaristes créent un personnage, ils pensent plus souvent à un homme qu’à une femme. Selon une étude menée par le Geena Davis Institute dans les onze principaux pays producteurs de cinéma, seulement 23% des longs-métrages ont un personnage féminin. «Donc, de la même manière, quand un scénariste se dit “je vais mettre un personnage homo dans mon film”, il pense d’abord à un gay, commente Anne Crémieux, maîtresse de conférence à Nanterre, spécialiste du cinéma américain et des questions de genre et de sexualités. Dans l’imaginaire collectif, un homo, c’est un homme; l’universel reste masculin.»

Quand un scénariste se dit ‘je vais mettre un personnage homo dans mon film’, il pense d’abord à un gay

Anne Crémieux, spécialiste du cinéma américain et des questions de genre et de sexualités

Moins nombreux, les types de rôles réservés à la gent féminine sont aussi particulièrement limités. Toujours selon le Geena Davis Institute, les protagonistes féminines reçoivent cinq fois plus de commentaires basés sur le physique, elles sont deux fois plus souvent susceptibles d’apparaître peu vêtues voire carrément nues, elles sont beaucoup moins représentées dans la sphère du travail… En résumé: elles sont souvent là pour jouer le rôle de la petite copine. Hétéro, forcément.

«Quand j’ai grandi, je savais que l’homosexualité masculine existait car je l’avais vue à la télé, poursuit l’universitaire Anne Crémieux, mais je ne savais pas qu’il y avait des lesbiennes. J’avais adoré le film gay Maurice, sans trop savoir pourquoi. J’ai fini par faire le raisonnement que, si l’homosexualité existait pour les hommes, ça devait aussi être le cas pour les femmes. C’est là que j’ai commencé à chercher –et trouver– des films lesbiens. J’aurais fait mon coming-out de toute façon, mais ça ne devrait tout de même pas être aussi si difficile que ça...»

On aurait pourtant pu imaginer que l’image réputée «sexy» de deux femmes ensemble pourrait séduire certains réalisateurs. Ils sont plusieurs à avoir joué la carte de la minute saphique pour titiller le public. On pense à la scène de sexe oral dans Black Swan, le baiser entre Penélope Cruz et Scarlett Johansson de Vicky Cristina Barcelona, l’étreinte dans la piscine de Sexcrimes… Mais ces incursions en terre de Lesbos restent assez limitées et ne s’accompagnent pas de la construction de véritables personnages lesbiens, indépendants des hommes. A fortiori, elles ne mettent pas en scène de lesbiennes au look butch, c’est-à-dire masculin, une figure aussi rare dans le septième art que, au hasard, les licornes unijambistes un soir de pleine lune.

Pour Judith Silberfeld, rédactrice en chef du site LGBT Yagg.com, le manque de protagonistes lesbiennes «est une des conséquences directe de notre invisibilité plus générale dans la société. On parle tellement peu des femmes homos dans la presse, la littérature, à la télé… Et puis on se traîne les mêmes vieux clichés depuis cinquante ans: les gays sont sympas, s’habillent bien et font des super meilleurs amis, alors que les lesbiennes ne font pas rêver». Leurs histoires et leurs problématiques étant peu connues, elles ne risquent pas d’inspirer les scénaristes. Autre cas de figure: quand une fiction retrace la vie d’un personnage célèbre, elle va plus facilement mettre en scène des gays –Harvey Milk, Pasolini, Ma vie avec Liberace, Oscar Wilde, Rimbaud Verlaine, Imitation Game (sur le mathématicien britannique Alan Turing), Yves Saint Laurent

Réalisatrices discrètes

Je connais des réalisatrices qui ne veulent pas traiter d’homosexualité parce qu’elles ont peur de ne plus être vues qu’à travers cette identité

Océanerosemarie, humoriste

«Beaucoup d’artistes parlent d’eux-mêmes, c’est plus dur de parler de quelque chose que l’on connaît mal», avance Anne Crémieux. Celles qui seraient les mieux placées pour parler des lesbiennes seraient donc les premières concernées. Mais les femmes étant encore largement minoritaires dans le milieu du cinéma, mathématiquement, on y retrouve peu de lesbiennes. Selon la Guilde française des scénaristes, les femmes ne constituaient, en 2012, que 34% des scénaristes et 25% des réalisateurs-scénaristes. Le CNC note que, la même année, elles ne sont que 23% parmi les réalisateurs de longs métrages, quand les hommes représentent près de 80% des responsables d’entreprises de production cinématographique.

Moins nombreuses que leurs collègues gays, les réalisatrices homos se font aussi plus discrètes. «Il y a plus de peur chez les lesbiennes, selon l’humoriste Océanerosemarie, qui termine actuellement l’écriture d’Embrasse-moi, une comédie romantique sur un couple de femmes, qu’elle coréalisera tout en jouant le rôle principal. Je connais des réalisatrices qui ne veulent pas traiter d’homosexualité parce qu’elles ont peur de ne plus être vues qu’à travers cette identité, alors qu’elles souhaitent avant tout être perçues comme des artistes.»

Déjà minoritaires en tant que femmes, certaines réalisatrices n’ont pas envie de se rajouter une seconde étiquette. La journaliste Anne Delabre, qui s’occupe du ciné-club Le 7e genre, se rappelle que, quand elle a co-écrit l’ouvrage Le Cinéma français et l’homosexualité, en 2008, «les réalisatrices ne voulaient pas qu’on le dise». Aujourd’hui, des jeunes cinéastes comme Céline Sciamma, Claire Burger ou Marie Amachoukeli ont pu aborder leur orientation dans la presse. Mais, côté garçons, la liste est beaucoup plus longue, et ce, depuis longtemps. Citons, en France, Patrice Chéreau, Gabriel Aghion, Sébastien Lifshitz, Olivier Ducastel et Jacques Martineau, François Ozon, Christophe Honoré, Alain Guiraudie… Et, à l’étranger, John Waters, Bryan Singer, Gus Van Sant, Roland Emmerich, Pedro Almodóvar, Alejandro Amenábar, James Ivory, Rob Marshall, John Cameron Mitchell. Entre autres.

«Film de femmes»

Si elle a déjà évoqué la question homo au détour de certaines de ses œuvres (La Répétition, La Nouvelle Ève, Les Amoureux), Catherine Corsini a attendu d’avoir 59 ans pour sortir son premier long centré sur une véritable histoire d’amour entre femmes avec La Belle saison:

«J’ai mis du temps, admet volontiers la cinéaste. C’est mon chemin. Peut-être que je me cachais un peu ou que c’était difficile pour moi d’en parler. Aujourd’hui, il y a l’émergence d’un courant LGBT où les jeunes femmes sont là avec moins d’empêchements, plus de liberté. Résultat, ça m’a donné l’énergie de raconter ce genre d’histoires, en me disant que c’était presque une honte que je ne l’aie pas fait avant.»

Aujourd’hui, Cécile de France dit qu’elle est très fière de jouer à nouveau une lesbienne, alors que, lors de la promo de L’Auberge espagnole, elle n’arrêtait pas de répéter qu’elle était hétéro

Anne Delabre, journaliste et auteure de l’ouvrage l’ouvrage Le Cinéma français et l’homosexualité

La cinéaste décrit un univers du septième art un peu décevant («quand j’ai commencé, je pensais que le cinéma était en avance sur le monde»), pas vraiment généreux avec l’autre moitié de l’humanité. «On aime beaucoup le cinéma des femmes quand il raconte des héroïnes un peu fofolles, excentriques, comme par exemple ce que j’ai pu faire avec La Nouvelle Ève ou le travail de Valeria Bruni Tedeschi. Ça rassure. Mais il faut également raconter des histoires sur notre sexualité. C’est peut-être difficile, souvent c’est un peu mal vu, ça fait “film de femmes”. Il y a de la timidité, mais il faut être fières de ce que l’on raconte.»

Du côté des actrices, aussi, les langues ont du mal à se délier:

«Pour les femmes, il y a particulièrement l’angoisse de plus pouvoir être un objet de désir, non seulement pour les spectateurs, mais surtout pour les réalisateurs, expose Océanerosemarie, qui s’est fait connaître avec le one-woman-show La Lesbienne invisible. Il y a plein de comédiennes qui restent dans le placard de peur de ne plus travailler. Ce n’est pas pour rien que je fais tout moi-même, que j’écris et que je réalise, parce que je sais très bien que, si j’attends qu’on m’appelle pour jouer, ça ne va juste jamais arriver.»

L’étiquette peut aussi faire peur à certaines hétéros, qui réfléchissent à deux fois avant d’accepter un rôle pour lequel il faudra embrasser une congénère. Heureusement, les choses évoluent, selon Anne Delabre:

«Aujourd’hui, Cécile de France dit qu’elle est très fière de jouer à nouveau une lesbienne, alors que, lors de la promo de L’Auberge espagnole, elle n’arrêtait pas de répéter qu’elle était hétéro.»

Budget ridicule

Si La Belle saison n’a pas eu de problème de financement («je me demande si on aurait pas trouvé un peu plus d’argent si ç’avait été un réalisateur», nous glisse tout de même sa productrice Elisabeth Perez), ç’a été plus compliqué pour d’autres projets. Lors de la sortie de Bye Bye Blondie, Virginie Despentes a raconté sur têtue.com les difficultés rencontrées, malgré un casting en or (Béatrice Dalle et Emmanuelle Béart en couple, filmées par l’auteure de Baise-moi, excusez du peu):

«Quand tu vas voir les chaînes de télé, tu sens qu’elles n’ont pas l’usage d’un film comme ça. Elles se disent qu’elles ne pourront pas le passer à 20h30, tu ne sais pas pourquoi mais pour eux c’est évident.»

Lorsque, après plusieurs documentaires, Anna Margarita Albelo a voulu réaliser son premier long métrage de fiction, elle a collectionné les refus. «Si tu proposes à des producteurs un projet avec un rôle principal féminin, déjà tu les perds. Alors, une héroïne lesbienne… Ce sont les hommes, y compris des gays, qui contrôlent l’argent et ils ont réussi à nous faire croire que le public voulait avant tout voir des hommes. Ça joue contre nous.» Avec un peu de financement participatif, quelques producteurs, l’aide bénévole de professionnels, et sans se payer, la Cubano-Américaine, ancienne figure de la nuit parisienne, a réussi à faire éclore l’année dernière Qui a peur de Vagina Woolf?, qui raconte les galères qu’elle a rencontrées, réunions foireuses avec les producteurs incluses. Coût total: 200.000 dollars. Une misère comparée au coût moyen d’un film. Mais un budget moins ridicule que ceux dont doivent souvent se contenter les cinéastes gays et lesbiennes recalés du circuit traditionnel.

Si tu proposes à des producteurs un projet avec un rôle principal féminin, déjà tu les perds. Alors, une héroïne lesbienne...

Anna Margarita Albelo, réalisatrice

Car, en France, et plus encore aux États-Unis, il existe un réseau alternatif: des festivals, des éditeurs de DVD spécialisés qui diffusent les productions LGBT pour un public communautaire. Le manque de moyens est parfois criant et ces films ne s’en sortent pas tous aussi bien que celui d’Anna Margarita Albelo, mais ils ont le mérite d’exister pour un public en soif de représentations. Sauf que, là encore, les lesbiennes se retrouvent avec la plus petite part du gâteau. La production est moindre, et donc moins visible dans les festivals mixtes. «Peut-être que c’est une question de pouvoir d’achat, mais j’ai l’impression que les filles se mobilisent moins en salle», selon Thibaut Fougères d’Outplay, distributeur de films homos au cinéma et en DVD. Moins organisée, la communauté lesbienne est aussi plus difficile à atteindre, faute de structures, de bars, et d’une presse gratuite ou payante aussi développée que celle des gays.

Au sein du sigle LGBT, ce sont clairement les G qui s’en tirent le mieux, les L, les B et plus particulièrement les T se retrouvant minorités dans la minorité. Un film vient de devenir le symbole de ces tensions à l’intérieur de la communauté. Réalisé par le très out Roland Emmerich, Stonewall entend raconter les émeutes du même nom, généralement considérées comme le point de départ du mouvement d’affirmation homo. À peine la bande-annonce a-t-elle été dévoilée début août que le film était accusé d’invisibiliser «les vrais héros méconnus du mouvement: des drag queens, des personnes trans et des lesbiennes butch, dont la plupart étaient des personnes de couleurs». Le réalisateur d’Independence Day a préféré prendre comme protagoniste principal un jeune gay blanc qui présente bien.

«C’est la règle d’Hollywood: ils pensent qu’il faut que ce soit le plus généraliste possible pour que ça fasse un succès, se désole Anna Margarita Albelo, qui travaille aujourd’hui pour la télévision américaine. Donc, si on veut parler de personnes LGBT, il faut obligatoirement que le point d’entrée soit un jeune gay blanc.» À ce petit jeu-là, si les lesbiennes ne s’en sortent pas très bien, les personnes trans, a fortiori noires, sont les grandes perdantes. Dans un monde du cinéma qui privilégie la norme et un «universel» qui ne l’est pas du tout, on est toujours le gay de quelqu’un d’autre.

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