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Moi aussi, j'ai été employé à des postes high-tech atrocement exigeants (et ce n'était pas chez Amazon)

Manifestation anti-Amazon à Seattle en 2012 (REUTERS/Marcus Donner)

Manifestation anti-Amazon à Seattle en 2012 (REUTERS/Marcus Donner)

N'exagérons pas la dégradation des conditions de travail chez les cols blancs d'Amazon. Les cols bleus sont très certainement beaucoup plus à plaindre.

Le New York Times vient de publier un reportage des plus édifiants sur les effroyables conditions de travail chez Amazon, un article où les employés de l'entreprise semblent frôler la folie à cause des exigences draconiennes et quasi esclavagistes de leurs supérieurs. Les cols blancs d'Amazon, précise le journal, sont soumis à des horaires exténuants, avec des employés fondant régulièrement en larmes et se faisant blâmer pour des problèmes personnels dont ils ne sont absolument pas responsables, le tout dans un climat de peur. Une enquête si terrible que le fondateur et PDG d'Amazon, Jeff Bezos a envoyé un mémo interne demandant que tout cas de pratique abusive lui soit désormais directement signalé.

Voici ce qu'un de mes amis travaillant chez Amazon m'a écrit dimanche: 

«J'étais parti faire de la randonnée ce week-end, mais on m'a appelé en urgence pour gérer la communication sur les réseaux sociaux suite à cet absurde article du Times. Je n'ai pas dormi de la nuit et mon patron m'a gueulé dessus.» 

Avant d'ajouter: «Je déconne, je suis toujours à la campagne».

Je ne peux pas témoigner directement sur l'atmosphère d'Amazon, mais j'ai tout de même passé dix ans à travailler en tant qu'ingénieur logiciel, consécutivement chez Microsoft et Google, deux contextes professionnels connus pour être assez exigeants et intenses. Et au moins en ce qui concerne la vie des ingénieurs, lire le Times est loin de m'avoir fait penser qu'Amazon est vraiment pire que les entreprises où j'ai été employé.

Mise en concurrence chez Microsoft

Le Times s'est entretenu avec 100 employés d'Amazon, actuels ou anciens, et on peut estimer que les histoires effroyables qu'il raconte sont représentatives. Il déplore une sévère «gestion axée sur les données», sans préciser qu'une telle approche se caractérise par une énorme marge d'erreur et que les entreprises le savent bien parce qu'elles comparent leurs résultats avec la réalité. 

Prenez l'exemple d'AOL qui avait imputé l'annulation de son plan de retraite, le 401(k), à l'assistanat de «bébés malades». Toutes les entreprises ont leurs scandales, mais ils ne reflètent pas forcément une atmosphère de travail globalement délétère

Les entretiens d'embauche exténuants, par exemple, n'ont qu'un lien très lâche avec la performance future de l'employé, et compte-tenu de la variabilité patente des critères d'évaluation entre les groupes, et même au sein de ceux-ci, les mesures internes ne sont pas beaucoup plus efficaces. (Et les critères quantitatifs, comme les lignes de code, ne servent tout simplement à rien). 

On se trompe autant en voyant dans de telles pratiques les signes d'un environnement professionnel exécrable qu'en croyant à leur fiabilité. Et ces pratiques sont aussi loin d'être spécifiques à Amazon. L'évaluation des performances que décrit le Times, avec des employés mis en concurrence les uns par rapport aux autres, ressemble davantage à ce qui se passe chez Microsoft que chez Google, où le système est un peu plus indulgent, mais reste que cela n'a rien d'extraordinaire. (Ce que confirment les commentaire sous ce post Facebook: le système d'évaluation d'Amazon ressemble davantage à celui mis en place chez Microsoft qu'à celui de Google, mais on est loin du film d'horreur). Ce qui ne veut pas dire que les anecdotes rassemblées par le Times soient fausses –mais que le journal me donne l'impression de grossir disproportionnellement le trait. 

«Vous vous y adaptez ou non. Vous l'aimez ou non.»

Prenez l'exemple d'AOL qui avait imputé l'annulation de son plan de retraite, le 401(k), à l'assistanat de «bébés malades». Toutes les entreprises ont leurs scandales, mais ils ne reflètent pas forcément une atmosphère de travail globalement délétère. Pour le savoir, il vous faut des statistiques. Et les seules statistiques que cite l'article du Times, concernant son taux de départs volontaires très élevé, sont fallacieuses, car la proportion de cols bleus dans les effectifs d'Amazon est bien plus conséquente que chez d'autres entreprises du secteur. Ce sont probablement ces ouvriers, pas les cols blancs sujets de l'article, qui sont responsables d'une grosse partie de ces chiffres. Et la vidéo de recrutement que cite le Times à la fin de son enquête –celle qui dit: «Vous vous y adaptez ou non. Vous l'aimez ou non. Il n'y a pas de position intermédiaire»– est typique de cette emphase rhétorique propre aux ressources humaines dont se moquent la plupart des programmeurs.

Quand j'ai commencé chez Google en 2004, il y avait pas mal de réfugiés débarqués de banques d'investissement et ils était tous d'accord pour pointer la différence: chez Google, c'était plus sympa, moins stressant et moins concurrentiel. La programmation a son côté obscur –fait de népotisme, de sexisme, de décadence managériale voire de dysfonctionnement exécutif–, mais rien ne me fait penser que ces problèmes soient pires que dans d'autres environnements professionnels, ni même qu'Amazon soit significativement plus effroyable que la moyenne. 

Si je devais choisir entre le génie logiciel, la médecine, l'université, la banque (ou même le journalisme!), je prendrais la programmation à tous les coups et les yeux fermés

Partout, des sections nulles

Si je devais choisir entre le génie logiciel, la médecine, l'université, la banque (ou même le journalisme!), je prendrais la programmation à tous les coups et les yeux fermés. Dans la banque d'affaires, vous travaillez comme un cinglé pour des gens qui vous méprisent, les meilleurs monopolisent les plus gros bonus et le reste du peloton se partage des miettes. Dans le secteur technologique, on vous fait travailler tard le soir en vous donnant gratuitement à manger. Chez Amazon, la nourriture n'est visiblement pas gratuite, mais je suis sûr que ses employés ont d'autres bons plans.

Dans toutes les entreprises, vous trouverez toujours des sections où les conditions de travail sont nulles (apparemment, c'est la plaie d'être du côté du Kindle), mais, en tendance, elles ne sont pas représentatives, sauf si l'entreprise bat de l'aile –ce qui n'est pas du tout le cas d'Amazon. Quand j'ai quitté Microsoft en 2003, les perspectives étaient assez sombres dans la plupart des groupes, mais sans pour autant équivaloir à des heures de travail atrocement longues et fastidieuses, à des employés démotivés et à un management tordu, persécuteur et despotique. 

On n'est pas chez les Bisounours!

Trois raisons, au moins, permettent de douter du caractère universel de la pourriture managériale présentée dans l'article du Times, du moins pour les programmeurs. La première et primordiale, c'est que les bons ingénieurs logiciel sont toujours une denrée très prisée. Pour tous les programmeurs, être employé à écrire du code qualitatif et productif demeure toujours une place de choix, vu les exigences de tels postes. Ce qui se combine avec la nécessité, pour un programmeur, d'être capable de travailler au mieux avec ses collègues, de moduler son dogmatisme et de ne pas se tuer au travail. Autant d'arguments qui font que le management n'a vraiment pas intérêt à traiter les employés comme de la crotte. 

En échange de bons salaires et d'avantages, on attend souvent des ingénieurs qu'ils travaillent entre 60 et 80 heures par semaine en périodes de rush et qu'ils œuvrent à des niveaux très élevés d'engagement

Mais on n'est pas pour autant chez les bisounours: en échange de bons salaires et d'avantages, on attend souvent des ingénieurs qu'ils travaillent entre 60 et 80 heures par semaine en périodes de rush, qu'ils soient de temps en temps d'astreinte, et qu'ils œuvrent généralement à des niveaux très élevés d'engagement vis-à-vis de l'entreprise. C'est une culture qui peut évidemment avoir sa rudesse et son insensibilité –mais la chose est liée au corporatisme et n'est pas spécifique au secteur technologique. Pour autant, il n'est pas question de cadences infernales perpétuelles, dont à peu près tout le monde sortira lessivé en quelques années. Les programmeurs peuvent être poussés dans leurs retranchements, mais c'est assez logique quand on vous gratifie de salaires à six chiffres.

Le haut du panier très bien recompensé

Deuxièmement, chez les ingénieurs logiciel, la désaffection est une mauvaise chose. Un nouveau programmeur devra travailler des mois sur une ligne de code pour être aussi bon que son prédécesseur, en sous-entendant qu'il ou elle était réellement du même niveau au moment de son embauche (ce qui est pratiquement impossible à prévoir). Une bonne documentation et la stabilité de l'environnement de travail peuvent aider, mais dans un groupe fonctionnel, la plupart des chefs de projet auront du mal à digérer qu'un employé, même moyen, s'en aille. C'est très pénible. 

Le Times parle d'un ingénieur senior parti pour Twitter, et il y a fort à parier qu'on n'a pas sauté de joie chez Amazon. Même modifier les groupes au sein d'une entreprise a son coût. Comme la demande est forte, les entreprises ont tout intérêt à bien traiter leurs employés et ne pas les épuiser à la tâche –sinon, les meilleurs risquent tout simplement de partir. Visiblement, chez Amazon récompense le haut du panier de ses programmeurs extrêmement bien, mais dans ce genre de flux tendu, il est très difficile de creuser un écart énorme avec le gros du peloton.

Le problème se situe aux échelons les plus bas, où des ouvriers sans la moindre protection syndicale peuvent être soumis à des cadences infernales et subir le harcèlement de leur hiérarchie. Rien, dans l'article du Times, n'approche la gravité de ce qui peut se passer dans les entrepôts d'Amazon

Troisièmement, la vitesse de codage est extrêmement variable. J'ai déjà vu des tâches normalement effectuées par une équipe de cinq données à un seul ingénieur très rapide, sans qu'il y ait le moindre incident. Certains ingénieurs préfèrent être rigoureux et ne rien laisser dans les coins, en doublant leur temps de travail dans les derniers 5%. Certains font un travail additionnel ou sélectif pour se faciliter la vie, et celle de leurs équipes. Certains font tout simplement plus d'erreurs au quotidien et doivent passer plus de temps à déboguer pour générer du code de qualité suffisante. Pour les codeurs les plus lents, les heures peuvent s'accumuler, mais c'est du pipi de chat par rapport aux horreurs que le Times estime être la norme –des employés travaillant des heures sans dormir, ou la persécution de cancéreux en rémission. 

Ne faisons pas offense aux cols bleus

En tant que codeur, j'étais plutôt alerte, mais il y en avait qui m'enfonçaient complètement, tant en termes de vélocité que de compétence. J'avais un profond respect pour eux, sachant que je n'allais jamais pouvoir leur arriver à la cheville. Pour autant, je n'ai jamais vraiment eu à souffrir de mon épouvantable infériorité. Je pense que les choses sont pires pour les commerciaux d'Amazon –mais les choses sont pires pour les commerciaux partout

Reste qu'il y a motif à s'indigner des conditions de travail chez Amazon, mais cela ne concerne pas les cols blancs. Le problème se situe aux échelons les plus bas, où des ouvriers sans la moindre protection syndicale peuvent être soumis à des cadences infernales et subir le harcèlement de leur hiérarchie. Rien, dans l'article du Times, n'approche la gravité de ce qui peut se passer dans les entrepôts d'Amazon. Mais je suppose que les ouvriers ne lisent pas le New York Times.   

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