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«Infinite Jest», la momie de Toutânkhamon de l’édition française

Détail de la couverture française de «L'Infinie Comédie» (Editions de L'Olivier).

Détail de la couverture française de «L'Infinie Comédie» (Editions de L'Olivier).

Pourquoi la France a dû attendre vingt ans pour lire, sous le titre «L'Infinie Comédie», la traduction de l'un des chefs-d'œuvre de la littérature du XXe siècle.

A la publication d’Infinite Jest, David Foster Wallace avait 34 ans. Pour sa parution française sous le titre L'Infinie Comédie, s’il était encore en vie, il aurait eu 53 ans. Quand le livre a été publié aux Etats-Unis, on payait le café entre cinq et dix francs et au journal télévisé, le Premier ministre nous disait ça:


Vu l’absolue non notoriété de Wallace en France, vous pouvez vous dire: oui, OK, et alors? Pourtant, s’il fallait trouver un équivalent dans l’histoire de l’édition française, ce serait le refus par Gallimard du Côté de chez Swann de Proust. Comme le dit un journaliste de Vulture, Wallace a d’abord été l’objet d’un culte, il est désormais devenu une église –au point d'être un des rares écrivains à apparaître dans les Simpson. Un effet renforcé par la sortie cet été aux Etats-Unis d’un film sur lui avec Jason Segel et Jesse Eisenberg, The End of the Tour, dont on ignore s'il faudra attendre vingt ans pour le voir en France...


Mais en France, ses adeptes (dont je fais partie) ne sont qu’une petite secte qui aura dû attendre des années pour enfin avoir accès à son roman le plus célèbre. Qu’est-ce qui a merdé pour qu’une œuvre reconnue comme un chef d’œuvre du XXe siècle soit ainsi boudée par un pays censé aimer les livres?

Le refus

Partons d’un constat simple: à la fin des années 90, quand Anna Jarota, l’agent chargée d’Infinite Jest pour la France, propose le manuscrit, tous les éditeurs le refusent. Quand elle me parle, quinze ans plus tard, la consternation est encore palpable dans sa voix: «J’étais stupéfaite parce que c’est un chef d’œuvre.»

David Foster Wallace qui bouge la tête

On peut trouver des explications pragmatiques: c’est un monstre de plus de mille pages, ce qui veut dire un gros coût financier pour le traduire et un risque non négligeable que les ventes ne soient pas à la hauteur. Mais Anna Jarota tempère:

«Le problème financier, c’est aussi souvent un prétexte. Je pense que personne n’a accroché sur le texte. Et que même si un ou deux ont peut-être aimé l’écriture et l’univers, ils savaient que cela demanderait un énorme investissement. Pour publier Wallace et le faire connaître, il fallait beaucoup d’énergie et d’enthousiasme.»

En outre, Wallace n’a pas écrit une fresque romanesque classique. Si Jonathan Franzen, qui était l’un de ses meilleurs amis, cartonne chez nous, c’est sans doute parce qu’il conserve une écriture classique là où Wallace a fait éclater toutes les formes, les genres et les langues. Traduire mille pages d’écriture expérimentale post-moderne, c’est tout bonnement de la folie, n’importe quel banquier vous le dira. Charles Recoursé, traducteur de Wallace (et accessoirement un de mes amis), explique:

«Le but de Wallace, c’était de parler de ce que ça fait de vivre dans une époque où il n’y a plus de sens unificateur dans le monde, où les relations sociales se disloquent, où on est noyé d’informations. Et en France, on a passé beaucoup de temps à écrire sur le sentiment amoureux. On tourne sur la psychologie des personnages, les sentiments. C’est pas le projet de Wallace.»

Wallace résumait le thème d’Infinite Jest par le divertissement

Wallace résumait le thème d’Infinite Jest par le divertissement. Or, le divertissement, pour le milieu culturel français de l’époque, n’est pas un sujet romanesque. Pire, les formes mêmes que Wallace exploite pour le traiter ne pouvaient que heurter ce milieu rétif au mélange des genres, toujours accroché au classicisme et à la notion conjointe de pureté. Ce que résumait simplement ma grand-mère par «On ne mélange pas les torchons et les serviettes».

D’après Marion Mazauric, éditrice au Diable Vauvert, ce rejet d’Infinite Jest est l’expression d’un problème de pyramide des âges propre à l’édition:

«Dans les années 90, ma génération, née dans les années 60 comme Wallace, n’était pas à des postes de décision. D’ailleurs, on est plusieurs à avoir finalement créé nos propres maisons, Héloïse d’Ormesson, Laurent Beccaria [Les Arènes, ndlr]... Ce fossé se voit encore maintenant, dans les grosses maisons, il y a les baby-boomers et les trentenaires qui arrivent à se faire une place. Ma génération est absente. Donc Wallace arrive et les éditeurs ne le comprennent pas. Les pavillons et la télé, ce ne sont pas des objets de littérature pour eux.»

Une analyse qui rejoint celle d'Olivier Cohen, éditeur à l’Olivier:

«Il faut se rappeler le climat éditorial des années 90. Les gens de ma génération [il est né en 1949, ndlr] étaient complètement bloqués sur le roman français. Quand j’ai fondé les éditions de l’Olivier pour publier des auteurs étrangers, on m’a pris pour un fou. C’était encore le temps de la vieille édition, une époque où les éditeurs disaient "Ce qui se vend, c’est le roman français et les prix". La littérature étrangère, c’était juste pour le prestige.»

Tout cela explique peut-être que les éditeurs français aient snobé Wallace mais ça n’explique pas la malédiction qui va s’abattre sur la traduction de ce livre. Infinite Jest, c’est un peu la momie de Toutânkhamon de l’édition française.

La momie

Tout commence au printemps 2000, quand Marion Mazauric, qui vient de monter sa maison d’édition, découvre Infinite Jest. L’éditrice Nina Salter, son amie, lui donne un jeu d’épreuves en précisant: «Je crois que c’est exactement ce que tu veux publier.» Mazauric commence la lecture:

«Vu mon niveau en anglais, il y avait plein de champs lexicaux qui m’échappaient mais il utilisait des structures syntaxiques européennes, la philosophie allemande et des dialogues très urbains, oraux. Il y avait une générosité et un amour du langage parlé… Et typographiquement, les notes de fin… Je suis entrée dans ce livre par sa structure plus que par son histoire. Ca a été un choc personnel violent, un livre qui m’a sauté à la gueule. J’avais l’impression qu’il racontait à la fois mon héritage culturel académique et mon amour de la culture pop, des comics, des films d’épouvante. C’était une plongée dans une caverne d’Ali Baba.»

Elle achète donc les Wallace en 2000.

Ici, faisons un disclaimer en bonne et due forme: mes deux romans ont été publiés au Diable Vauvert et Marion Mazauric est un peu ma maman de l’édition. Et l’une des raisons qui m’ont poussée à aller chez elle, c’est précisément qu’elle publiait Wallace.

Marion Mazauric (avec en guest-star Disiz la Peste) (Archives personnelles).

Marion Mazauric part ensuite à la recherche d’un traducteur mais quand ils la voient débarquer avec, sous le bras, ses mille pages d’un auteur inconnu en France, la plupart s’enfuient en courant. Et vu la taille du manuscrit, il faut salarier un traducteur qui bossera dessus à plein temps pendant plus de deux ans. Les éditions du Diable Vauvert déposent alors une demande d’aide à la traduction au Centre national du livre, qui est inexplicablement refusée.


Ce que Mazauric ignore, c’est qu’il s’agit du début de la malédiction. Pourtant, un indice aurait dû l’interpeller: dans le même temps, elle se pète un genou, part en rééducation et perd un an. Elle met ensuite dix-huit mois à trouver un traducteur. Elle choisit un duo, Julie et Jean-René Etienne. Et elle recapitalise sa boîte, ce qui lui permet de les salarier.

Afin de préparer le terrain pour Infinite Jest et présenter Wallace à la France, elle décide de sortir d’abord ses nouvelles. Rétrospectivement, il est facile de juger que cette stratégie n’était pas la meilleure –les nouvelles sont un genre qui peine en France. Mais sortir direct mille pages d’un auteur inconnu lui paraît être une idée au minimum pas très bonne. Et puis, on est en 2005, elle a déjà pris du retard sur son plan de trad'. Pour se rattraper, elle publie donc deux recueils la même année: Brefs entretiens avec des hommes hideux, et une compilation culte des articles de Wallace, Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas (que je vous conseille très vivement, vous ne pouvez pas vivre plus longtemps sans avoir lu Wallace vous raconter les croisières de luxe et la foire agricole de l’Illinois).

Après quoi, Mazauric revient à la charge auprès du CNL qui, cette fois, lui donne un accord de principe. La traduction d’Infinite Jest va pouvoir démarrer. Sauf que son duo de traducteurs ne veut pas se lancer tout de suite dans un projet aussi monumental. Cela leur demanderait de s’y consacrer exclusivement, or ils se sont déjà engagés ailleurs. Ils expliquent qu’ils sont toujours très intéressés par le projet et lui demandent un peu de temps pour en reparler plus tard. Mazauric:

«Je leur dis: c’est pas grave, on a le temps. On a la vie devant nous. Il faut se rappeler que Wallace est vivant à l’époque et personne ne dit qu’il est profondément dépressif [la gravité de son état dépressif ne sera publiquement révélée qu’après sa mort, ndlr]. Moi je me dis, un grand gaillard comme ça, y’a pas à s’inquiéter.»

A l’époque, elle envisage d’aller rendre visite à Wallace aux Etats-Unis. Mais le voyage coûte cher, et elle reporte en se disant que ce n’est pas le moment de se payer ce genre de luxe.

Ce qu’elle ignore, c’est qu’au même moment, Wallace décide d’arrêter le Nardil, le traitement antidépresseur qu’il prend depuis vingt ans, et replonge dans une dépression terrible. Alors que Mazauric prend son mal en patience, il subit des séances d’électrochocs.

Jesse Eisenberg et Jason Segel dans The End of the Tour.

Le 12 septembre 2008, Marion Mazauric est avec Charles Recoursé, un jeune homme qu’elle a embauché comme éditeur junior, en train de fumer une clope à l’extérieur de l’espace livres de la fête de l’Huma. Elle relève ses messages en discutant et c’est là qu’elle apprend que David Foster Wallace a été retrouvé pendu dans sa maison: «L’armoire me tombe sur la tête. Je m’en suis voulue à mort de ne pas être allée le voir. C’est un vrai regret. J’aurais aimé le connaître un peu.»

Le décès de l’auteur modifie la donne, m'explique Charles: «Un mec mort, c’est un mec qui ne publiera plus. Et si t’as pas réussi à lui faire atteindre une certaine reconnaissance de son vivant, tu vas pas avoir quinze ans devant toi pour le faire. Il fallait vraiment attaquer. Et comme les nouvelles et la non-fiction, ça ne prenait pas très bien en France, on allait passer à un roman.»

Ils font donc un nouveau plan de publication. On se dit que c’est le moment de faire Infinite Jest, non? Bah non. Mazauric doit chercher un nouveau traducteur mais elle se refuse à engager un traducteur établi. Elle a une idée très claire en tête, un vrai choix éditorial: elle veut un traducteur jeune.

«J’ai fait bosser plein de jeunes traducteurs. Ce qui m’intéressait, c’était de découvrir des auteurs mais aussi des traducteurs. Et pour Wallace en particulier, je ne voulais pas de passé simple dans un dialogue réaliste. Il fallait savoir écrire comme on parle.»

Une personne s’impose à l’esprit de Marion Mazauric pour reprendre Wallace:

«Charles était l’incarnation de ce qu’il fallait. Jeune, cultivé, brillant, souple, capable de tout maitriser de la prosodie classique à l’argot.»

Problème, il n’a fait qu’une seule traduction dans sa vie:

«C’était osé de sa part mais son raisonnement se tient. D’un point de vue littéraire, on se connaissait pas mal avec Marion. Ca faisait trois ans qu’on bossait ensemble. Elle voyait comment je travaillais les textes, comment je les éditais. Elle avait lu un essai de trad'. Et elle se disait qu’il fallait quelqu’un de jeune, quelqu’un qui ose nuire à la concordance des temps, ne pas mettre du passé simple et du plus-que-parfait partout, ou du subjonctif imparfait qui n’est pas forcément dans le ton de Wallace. C’est ça qui a fait qu’elle me l’a confié.»

L'auteure et Charles Recoursé (Archives personnelles).

Mais Mazauric sait qu’elle ne peut pas lancer Charles sur Infinite Jest:

«C’était trop tôt pour lui. Et puis, il fallait sortir un livre vite. Je ne voulais pas qu’on oublie Wallace. Un écrivain ne meurt pas.»

Mazauric décide alors de confier à Charles la traduction du premier roman de Wallace, La Fonction du Balai, plus court (585 pages) et accessible. Il est prévu que par la suite, il prenne un congé de la maison de deux ans pour s’atteler au monstre[1].

Il se lance dans la traduction en plus de son boulot à temps plein.

«J’avais pas grand chose d’autre à faire de toute façon, j’habitais à Vauvert, j’étais célibataire, tous les bars fermaient à 19h. Entre regarder des séries en fumant des péts et traduire Wallace, j’ai préféré traduire Wallace. Quand j’ai commencé à bosser sur La Fonction du balai, c’était un moment particulier. Wallace venait de mourir. Le 12 septembre. Le roman entier se déroule un été et s’achève aux alentours du 11 ou 12 septembre. Il avait 26 ans quand il l’a écrit, j’avais 26 ans quand je le traduisais. C’était son premier roman, c’était ma première trad'littéraire. Et en même temps c’était une voix que je connaissais déjà pour avoir lu les trads précédentes. C’est un livre de jeune homme, beaucoup plus sensible, moins dépressif. En le traduisant, j’avais vraiment cette impression de proximité d’un type qui mettait des mots sur des trucs que j’avais commencé à pressentir, un côté un peu grand frère qui me parle depuis l’au-delà.»

Dans la foulée, il traduit La fille aux cheveux étranges (à croire qu’il n’y avait vraiment rien à faire à Vauvert) et C’est de l’eau (sans doute le seul Wallace que je peux conseiller les yeux fermés à tout le monde, il s’agit d’un discours qu’il a fait à des étudiants pour parler de l’entrée dans la vie adulte). Mazauric choisit exprès des Wallace plus accessibles qu’Infinite Jest pour installer l’auteur en France et maintenir un rythme de publication soutenu, tous les dix-huit mois, avant d’arriver au point culminant, le chef-d’œuvre, le monstre.

Mais le destin, ou une malédiction de la momie, en a décidé autrement. Quelle que soit la nature de cette chose, elle a choisi de ruiner le projet de Mazauric.


D’abord, Marion La Poisse Mazauric a toujours des genoux pourris. Elle doit subir une nouvelle opération. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est qu’elle devrait ensuite passer des mois alitée, sans pouvoir se déplacer. (Quand je l’ai connue, elle avait des béquilles.) Du coup, elle râte des rendez-vous importants, notamment avec les agents étrangers. Et pour achever de lui flinguer son année, son logiciel de gestion des droits d’auteur tombe en carafe. La maison est incapable de produire les relevés annuels de droits, qui sont pourtant obligatoires: «C’était horrible… On est au printemps 2011, je suis clouée chez moi sur mon canapé et je reçois une lettre me disant que les droits d’Infinite Jest me sont retirés.»

Ce qui est génial dans Infinite Jest, c’est que c’est une expérience littéraire lisible. Wallace a réussi à capter le son de toute une génération.»

Olivier Cohen (Editions de l'Olivier)

Le contrat est arrivé à expiration. Mazauric pensait qu’il serait renouvelé mais l’agent en a décidé autrement. Il faut dire que sur le papier, le Diable Vauvert n’a toujours pas lancé la traduction, ne produit plus de relevés des droits, les chiffres de vente ne sont pas dingues, toutes choses qui peuvent laisser penser que Wallace n’est pas bossé correctement. Evidemment, dans ce genre de cas, les aléas de la vie ne rentrent pas en ligne de compte. Mazauric:

«A ce moment là… La vérité, c’est que l’édition est un univers hautement concurrentiel où tu n’as pas le droit à la moindre faiblesse. C’était pas mérité. On avait conçu tout ce plan pour arriver à Infinite Jest

Ce sont les éditions de l’Oliver qui récupèrent les droits du monstre. Mais pourquoi Olivier Cohen achète-t-il un livre qu’il avait refusé quinze ans plus tôt? Il l'explique très franchement:

«Ma rencontre avec l’œuvre de Wallace a été catastrophique. Au moment de la parution aux Etats-Unis de son premier roman, La Fonction du balai, j’étais à New York. Tout le monde m’a dit de le lire. Et je n’ai pas aimé. En fait, je n’ai rien compris. Pour moi, c’était simplement un pastiche de roman postmoderne. Je suis donc resté sur ma mauvaise impression et je n’ai pas lu Infinite Jest

Précisons qu’Olivier Cohen est l’éditeur français de Jonathan Franzen, ami de Wallace donc. C’est lui et Jeffrey Eugenides qui insistent pour qu’il lise le roman.

«J’ai fini par obéir. Et j’ai pris la claque de ma vie en le lisant. Franzen et Wallace discutaient beaucoup de la manière de faire une littérature la plus libre possible et avant-gardiste tout en restant lisible par tout le monde. Ce qui est génial dans Infinite Jest, c’est que c’est une expérience littéraire lisible. Wallace a réussi à capter le son de toute une génération.»

Quand l’agent de Wallace ne renouvelle pas les droits au Diable Vauvert, Olivier Cohen les acquiert.

«C’était un défi majeur de publier Wallace, je ne pouvais pas dire non quand on me l’a proposé –même si je savais qu’il avait déjà un éditeur français. Je ne pouvais pas résister.»  

De son côté, Charles est tenace, pas du genre à lâcher son Wallace à bandana. Il a pris goût à la traduction et quitté son poste d’éditeur.

«J’étais en train de prendre mon congé du Diable. J’ai contacté l’Olivier en leur disant "J’ai déjà traduit plusieurs Wallace, je me tiens à votre disposition". Et pas de nouvelle. Et un jour, j’ai eu un coup de fil de Nathalie Zberro, qui bossait avec Olivier Cohen à l’époque, qui me disait bah voilà vous savez certainement que l’Olivier a acheté les droits d’Infinite Jest… Et bon, nous avons décidé de ne pas vous confier la traduction parce que nous vous trouvons un peu jeune dans le métier et avons décidé de la confier à un traducteur plus expérimenté avec qui nous avons l’habitude de travailler. C’était Francis Kerline.»

Déception pour Charles, mais tout n’est pas perdu. Mazauric re-re-change son plan de publication pour passer directement au troisième, dernier, inachevé et posthume roman de Wallace, Le Roi pâle. Charles:

«On a décidé de prendre ce parti qui était la négation de ce qu’on avait fait avant. On avait voulu faire quelque chose d’assez chronologique. Et là, d’un coup, on passait de son premier recueil de nouvelles à son dernier roman inachevé. Mais parce que le Diable en avait encore les droits, et Marion trouvait à raison qu’il était hors de question de les mettre sur la sellette et risquer de les perdre.»

Il s’attelle donc aux 700 pages du Roi Pâle, qui sort en 2012.

L’Olivier, de son côté, annonce la parution d’Infinite Jest pour 2014. Mais en récupérant les droits d’Infinite Jest, l’Olivier récupère aussi la malédiction: en 2014, pas d’Infinite Jest. Les fans de Wallace se consolent avec un livre que j’adore, au titre sublime, Même si en fin de compte, on devient évidemment soi-même, traduit par Charles bien sûr, et publié par le Diable Vauvert. Il s’agit d’une interview road trip de plusieurs jours que le journaliste de Rolling Stone, David Lipsky, fait avec Wallace en 1996, pendant la folie de la parution d’Infinite Jest aux Etats-Unis. Entretien fascinant où chaque aboiement de chiens est retranscrit –c’est lui qui vient d’être adapté au cinéma.


Mais attention, rebondissement. En décembre dernier, Charles reçoit un appel surprise de l'éditrice Emilie Lassus, une des personnes spécialement chargées de travailler sur le livre chez L'Olivier.

«C’était pour me dire qu’ils étaient en retard, le temps pressait, et que les notes de fin n’avaient pas été traduites, et me demander si j’étais partant pour les faire. J’ai beaucoup hésité sur le thème du "Vous ne vouliez pas la première fois, démerdez-vous", puis j’ai quand même demandé une semaine de réflexion qui m’a amené à me dire c’est cool les coups d’ego mais en même temps, j’avais lu les notes… C’est bizarre de traduire les notes d’un texte sans faire le texte, mais ça restait du Wallace avec des dialogues de 80.000 signes qui étaient brillants et hyper drôles. J’adore traduire Wallace et ça faisait longtemps que je ne l’avais pas fait. Et je savais que je le ferais sans trop en souffrir.»

Je me suis extrêmement attaché à cette stratégie,
et je me battrai
bec et ongles
pour la défendre

David Foster Wallace sur son usage
des notes de bas de page

Il faut comprendre que les notes de fin, chez Wallace, ne fonctionnent pas comme chez d’autres auteurs. A l’origine, il s’agissait de passages intégrés dans le corps du texte. Mais Wallace s’est très vite rendu compte que la taille de son manuscrit devenait effrayante. Il a alors proposé de mettre des morceaux du texte en notes de fin pour le raccourcir. Il justifiait ainsi son choix à son éditeur:

«Je me suis extrêmement attaché à cette stratégie, et je me battrai bec et ongles pour la défendre. […] Les notes me permettent de rendre le texte principal plus facile à lire d'un trait, tout en 1) m'autorisant un style discursif, auctorial, ss faire du Finnegan, 2) imiter le flux d'informations et le triage de données qui, je pense, tiendra une place encore plus importante dans la vie des Américains d'ici 15 ans, 3) accroîtra la vraisemblance technique/médicale, 4) autorisera/forcera le lecteur à faire des allers et retours qui reproduit peut-être d'une façon assez sympa certains thèmes et préoccupations du texte... 5) vous donnera, émotionnellement, l'impression que je satisfais à votre demande de compression du texte sans sacrifier d'énormes trucs. […] Je vous assure que ça n'a rien à voir avec de l'hypertexte, mais ça me semble intéressant, et c'est le meilleur moyen d'obtenir l'arc scénaristique que je vise.»

(Citation gracieusement traduite par Charles Recoursé.)  

Mais alors, pourquoi confier cette partie du texte à un autre traducteur? Olivier Cohen m’explique: «Francis Kerline avait passé trois ans sur le texte et ça faisait beaucoup… C’était plus agréable pour tout le monde que Charles prenne le relai. C’est un très bon connaisseur de l’œuvre de Wallace. Et Francis était plutôt soulagé.» Pour homogénéiser les traductions, trois personnes de l’Olivier travaillent sur le texte.

En tout cas, il semble que Francis Karline ne soit pas tombé amoureux de Wallace. En effet, l’Olivier a prévu de sortir un autre recueil de nouvelles de Wallace, Oblivion, l’an prochain et en a confié la traduction à… Charles. Quand je lui demande pourquoi lui, il prend un air de diplomate breton pour me répondre: «Apparemment, Francis Kerline avait modérément envie de se replonger dans la tête de Wallace.» Ce qu’Olivier Cohen confirme: «Francis est un peu fatigué par ses trois années sur Infinite Jest. Il est plein de paradoxes. C’est l’homme des missions impossibles mais au bout d’un moment, il se met à détester le livre.» Du côté du Diable Vauvert, l’an prochain, on sort également un Wallace, son premier livre coécrit avec Mark Costello, un essai sur le rap.

Sur Infinite Jest, Marion Mazauric finit l’entretien en me disant simplement:

«J’ai prévenu Charles que je ne pouvais pas lire cette trad'… Si Infinite Jest ne fait pas 15.000 ventes en France, je vais être déçue, et s’il les fait je vais avoir les boules. En tout cas, j’espère qu’il aura des prix.»

Et donc voilà, en ce 20 août 2015, L’Infinie Comédie sort enfin, et Alain Juppé ressemble à ça.

Mes conseils pour lire Wallace

A titre indicatif et de façon totalement subjective, par ordre croissant de difficulté:

 

C’est de l’eau

Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas

Même, si en fin de compte, on finit évidemment par devenir soi-même (qui est à peu près indispensable pour vraiment comprendre Infinite Jest)

La Fonction du Balai

La fille aux cheveux étranges

 

Et, à égalité de difficulté:

Infinite Jest (L’Infinie Comédie en français)

Le Roi pâle (qui pour moi fonctionne comme un pendant à Infinite Jest)

Brefs entretiens avec des hommes hideux (qu’il faut lire avec l’article de Zadie Smith, Les cadeaux exigeants de David Foster Wallace, inclus dans Changer d’avis)

1 — Histoire de vous donner un minuscule aperçu du travail que demande la traduction, voici comment Charles raconte l’une des trouvailles dont il est le plus fier. «C’est dans La fille aux cheveux étranges, Wallace décrit comment, quand les immeubles de bureaux se vident du personnel, on sent un changement dans l’atmosphère, voire même dans le poids de l’air. L’immeuble déserté de ses occupants redevient une entité vivante et on s’aperçoit que ce n’est pas l’immeuble qui appartient aux occupants, c’est l’inverse. Et donc il parle de ce moment de pivot où on passe de l’agitation humaine de la journée au silence, au souffle de l’immeuble vide. A ce moment-là il parle de "hours unaware", inconscient donc, mais c’est pas les heures qui sont inconscientes. L’immeuble est conscient de ces heures-là, les hommes aussi mais les hommes n’ont pas conscience que l’immeuble aussi en a conscience. J’en ai fait des "heures insues", comme dans à" l’insu".» Tout ça pour un mot. La version originale d’Infinite Jest en fait 577.608. Retourner à l'article

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