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Pour les éleveurs français, le mur est dans le pré

Lors d'un mouvement de protestation à Strasbourg, le 27 juillet 2015. REUTERS/Vincent Kessler.

Lors d'un mouvement de protestation à Strasbourg, le 27 juillet 2015. REUTERS/Vincent Kessler.

Le secteur n'est pas tant victime d'une concurrence déloyale que de son impréparation et de son manque d'investissement.

Bien sûr, le désespoir des éleveurs est insupportable et tragique. L’élevage reste, avec la pêche, un des métiers les plus durs du monde. Deux traites par jour, les maladies des animaux, les médias aussi volatiles que les prix, qui un jour cajolent les éleveurs et l’autre jour les brûlent après les avoir accusés de polluer les campagnes... Même à L’amour est dans le pré, les éleveurs ne trouvent pas de compagne. L’élevage est le secteur où il y a le plus de célibataires «après les curés», plaisantait –à moitié– un éleveur lors d’un colloque organisé par le think tank agricole saf agr'iDées en janvier. Tout ça pour 30 centimes le litre de lait ou 1,40 le kilo de carcasse.

Dans le viseur: des prix trop bas et des charges trop élevées face à la concurrence déloyale des autres Etats membres. Certes. Il n’est pas question de nier ces évidences. Mais une fois le temps de la révolte passé, il faudra bien admettre que l’accusation est partielle.

Le temps des prix administrés

Les prix sont trop bas. Les éleveurs demandent à l’Etat d’intercéder en leur faveur. Le problème est que le temps des prix administrés, où la Communauté économique européenne fixait une batterie de prix –prix de rachat, prix minimum d’importation, prix de seuil, prix objectifs– n’existe plus. Réforme après réforme, l’UE a abandonné cette politique de prix officiels. Le prix est désormais le prix du libre marché, «négocié» –le terme est mal choisi– entre les parties, producteurs et fabricants, ou plutôt imposé par les concurrents français et européens. Et que certains Etats proposent des prix moins élevés. Les industriels ne peuvent acheter au prix français et vendre sur le marché européen ou ne peuvent vendre en France au prix français si leurs concurrents européens offrent des prix moins chers.

C’est au moment où nous avons le plus besoin d’eux que nous provoquons
nos partenaires

Les éleveurs réclament une augmentation du prix d’intervention (PI) européen, c’est à dire le prix payé par la Commission européenne quand elle achète des productions, en lieu et place des opérateurs privés, pour désengorger un marché. Les marchandises sont stockées puis revendues plus tard. L’Europe a fonctionné sur ce système pendant vingt ans, jusqu’à ce qu’on se rende compte de ses effets pervers avec les fameuses montagnes de beurre dont la Commission ne savait plus quoi faire. Pour éviter ces surplus, l’intervention a été de plus en plus limitée et, surtout, le PI a été fixé à un niveau tel que personne ne peut l’accepter. Le prix sur le beurre équivaut à 20 centimes le litre: une humiliation. La France a réussi à mettre cette question à l’ordre du jour du conseil agricole du 7 septembre.

C’est un succès français et un juste combat mais il y a deux problèmes. D’abord, la majorité des pays refuse d’augmenter le PI. Ensuite, même si cette augmentation est soutenue par quelques autres Etats membres dont la Pologne, nouveau poids lourd de l’Europe, ce pays se contenterait d’un PI à 25 centimes, très loin des coûts de production français. La bataille du prix d’intervention est mal partie, d’autant plus que les éleveurs arrêtent les camions de nos partenaires. C’est au moment où nous avons le plus besoin d’eux que nous les provoquons par ce type de comportement qui ne peut que les braquer.

Chaque Etat ignore ses avantages

Si aucune action publique sur les prix ne peut intervenir, il faut agir sur les coûts. Les éleveurs sont étranglés par des charges excessives. Certes. Là encore, les choses ne sont pas aussi simples que les slogans. L’ancien commissaire européen Dacian Ciolos avait coutume de dire que chaque Etat se plaint de son voisin et parle de concurrence déloyale sans voir qu’il a aussi ses avantages enviés par les autres. Quelle est la situation, surtout par rapport à notre principal concurrent, l’Allemagne?

Les coûts salariaux? Il y a bien un handicap français, mais peu flagrant:

– Le salaire horaire est globalement plus élevé (le Smic horaire est de 9,61 euros en France contre 8,50 euros en Allemagne) mais le coût mensuel est identique car les Allemands travaillent 39 ou 40 heures.

– Le recours aux travailleurs détachés est plus massif en Allemagne mais ne nous leurrons pas, il augmente très rapidement en France.

– Les charges sociales sont pratiquement les mêmes pour les salariés mais sont plus élevées pour les employeurs (19% en Allemagne contre 33% en France).

Les autres coûts sont eux très favorables aux Français

– électricité: 30% de moins en France.

– diesel agricole: moins 25 centimes par litre.

– prix des terres : au moins le double en Allemagne.

Drame français

Voilà quinze ans que la fin des quotas laitiers a été annoncée et les Français semblent la découvrir

Les comparaisons menées jusqu’au bout réservent des surprises. Les handicaps français sont d’une autre nature: ils sont dans un manque de préparation, un manque d’anticipation, un manque d’investissements, des hésitations sur des questions élémentaires comme la taille des fermes ou des élevages porcins, le manque de stratégie claire. Voilà quinze ans que la fin des quotas laitiers a été annoncée et les Français semblent la découvrir, pensant sans doute qu’ils y échapperaient. Ils ne s’y résignent pas et demandent de nouvelles régulations de l’offre. Nos partenaires n’en veulent pas. Ou plutôt considèrent que la seule régulation qui vaille est celle du marché, même s’il y a des morts au bout de la compétition.

Ce n’est pas une raison pour ne pas essayer mais il y a peu de chances de voir un retour à une régulation des volumes. Les Allemands disent au contraire «Produisez tout ce que vous pouvez, on prend tout», car ils savent que au bout, ils seront les meilleurs. Il ne fallait pas être grand clerc pour s’apercevoir du danger allemand. Année après année, l’Allemagne investit et gagne en Europe: la consommation intérieure de porcs régresse (-8% en cinq ans)? Qu’importe! Nous avons le marché européen: +30 % d’exportations en Europe en cinq ans.

Il est là le drame français: nous avons tous les atouts pour rester une grande puissance agricole mais le mur est dans le pré car nous ne voulons pas voir que, chaque année, le contexte change et que des concurrents apparaissent. Et ce n’est que le début.

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