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Charles Manson, natural folk killer

Charles Manson lors de son interview exclusive avec Reuters, le 25 août 1989 | Reuters

Charles Manson lors de son interview exclusive avec Reuters, le 25 août 1989 | Reuters

Derrière le visage émacié d’un fou sanguinaire se cache un songwriter talentueux qui n’a jamais percé.

Avant de commanditer plusieurs meurtres en 1969, dont le plus célèbre demeure celui de Sharon Tate, alors épouse de Roman Polanski (la charmante rouquine du Bal des vampires, c’est elle), Charles Milles Manson navigue dans la mouvance hippie de la côte ouest, déterminé à inscrire son nom au panthéon des musiciens de l’époque. Dans la série Aquarius, dont la diffusion s’achève le 22 août sur NBC, la carrière avortée du gourou tient d’ailleurs une place prépondérante, éclairant un pan méconnu de sa sinistre existence.

Manson est devenu au fil des décennies une icône de la pop culture américaine. Downward Spiral, le troisième album studio de Nine Inch Nails, fut enregistré dans la maison de Cielo Drive où eurent lieu les meurtres de Sharon Tate et de quatre autres personnes (deux titres y font directement allusion). Marilyn Manson, dont le premier disque naît aussi dans cette demeure (produit par Trent Reznor), a emprunté son nom de famille au criminel. Le groupe Guns N’ Roses a repris une chanson écrite par Manson («Look at your Game Girl», sur The Spaghetti Incident). Sans oublier l’influence du White Album des Beatles (principalement «Helter Skelter») dans la construction des prophéties de Manson ou le récit de sa cavale dans «Revolution Blues» de Neil Young. Bref, Manson irrigue depuis la fin des années 1960 l’imaginaire américain.

Mais cette fascination ne doit pas faire oublier que les musiciens qui le citent ou le convoquent dans leurs créations aujourd’hui appartiennent au monde dont Manson désirait ardemment faire partie. Car, derrière le visage émacié d’un fou sanguinaire se cache un songwriter talentueux qui n’a jamais percé, malgré d’incroyables opportunités.

 

 

1961-1967: du pénitentier à Neil Young

Emprisonné en 1961 pour proxénétisme et violation de probation (son casier judiciaire ressemble déjà à un annuaire à cette époque), Charles Manson apprend à jouer de la guitare au pénitencier de McNeil Island auprès d’Alvin Karpis (ancien ennemi public numéro 1 dans les années 1930) et rencontre Phil Kaufman (futur assistant des Rolling Stones lors de l’enregistrement de Beggars Banquet en 1968 ou producteur de Frank Zappa, Emmylou Harris ou Joe Cocker), incarcéré pour une affaire de stupéfiants. Peu convaincu par ses talents de musicien, Kaufman détecte toutefois chez lui une indéniable qualité de songwriter et un certain charisme et le pousse à persévérer dans cette voie, lui donnant même un contact à Los Angeles.

Peu convaincu par ses talents de musicien, Phil Kaufman détecte chez Charles Manson une indéniable qualité de songwriter et un certain charisme

Mais, une fois libéré, Manson ne saisit pas l’occasion et s’installe en plein Summer of Love (1967) à Haight-Ashbury, le quartier en effervescence de San Francisco, où il échafaude sa doctrine, côtoie le milieu hippie et enregistre en catimini deux chansons folk et psychédéliques. Début 1968, fort de quelques membres assujettis à sa personne, Manson migre à Los Angeles, où il établit sa «famille», bien décidé à en découdre avec les maisons de disques, qui, pour l’heure, boudent ses propositions.

Fortuitement, il fait la connaissance de Dennis Wilson, le batteur des Beach Boys, lorsque celui-ci ramasse deux jolies autostoppeuses, membres de la «famille» (une autre version circule, expliquant que Wilson et Manson se seraient rencontrés à San Francisco chez leur dealer commun, le batteur invitant le jeune homme à lui rendre visite à LA). Manson s’invite alors dans la villa du célèbre musicien pour retrouver ses brebis égarées et débute entre les deux hommes une étonnante amitié.

Wilson lui présente ses amis, dont Terry Milcher (producteur influent) et un musicien de passage à Los Angeles, Neil Young. Le chanteur se rappelle qu’un «gars avait débarqué, qu’il avait emprunté [sa] guitare et s’était mis à jouer. Il s’appelait Charlie. Ses chansons étaient des collages qu’il improvisait, elles n’étaient jamais parfaitement identiques. Un peu comme Dylan, mais à la différence que leur signification demeurait obscure mais ses chansons étaient fascinantes. Il était doué». Young lui propose alors de lui présenter des personnes susceptibles de le produire; il en parle à Mo Ostin (l’homme qui signa Jimi Hendrix après le concert de Monterey) mais la soudaine célébrité macabre de Manson l’année suivante enterre le projet.

 

Lie: The Love and Terror Cult , c’est trente-et-une minutes de folk planante, de ballades charmantes et de psychédélisme parfaitement dans l’air du temps

1968, apogée d’une carrière avortée

Reste que, au printemps 1968, Manson n’est encore qu’un hippie déboussolé un peu musicien et Wilson lui ouvre les portes de son studio personnel. Manson y enregistre alors «Cease to exist», un titre que Wilson s’engage à reprendre avec les Beach Boys sans en modifier les paroles, condition non négociable pour Manson, qui accorde plus d’importance à ses mots qu’à sa musique. Mais Wilson réécrit la chanson, qui devient «Never Learn not to Love», et déclenche la fureur du futur meurtrier, qui ne sera jamais crédité sur le livret de 20/20, l’album contenant le titre. Après ce conflit, la «famille», qui avait pris ses quartiers à Pacific Palissade, est dégagée par le manager des Beach Boys. Manson et ses femmes s’installent alors dans divers ranchs, où il paie sa présence souvent en offrant les membres féminins de sa communauté au propriétaire ou parfois avec les disques d’or des Beach Boys, cadeaux de Wilson.

Toutefois, durant cette période, Manson enregistre un album. Encouragé par Kaufman, qui avait repointé le bout de son nez au printemps, et aidé par Wilson et son frère Carl (la brouille interviendra peu de temps après), il enregistre dix titres chez les Wilson, auxquels il ajoute deux anciennes sessions (1967). Les 8 et 9 août 1968, le gourou erre entre Van Nuys et les Gold Star Studios de Los Angeles, enregistre deux derniers morceaux et finalise Lie: The Love and Terror Cult (qui sortira en 1970, après son arrestation, sous la houlette de Kaufman). Trente-et-une minutes de folk planante, de ballades charmantes et de psychédélisme parfaitement dans l’air du temps.

À gauche, la couverture du magazine Life de décembre 1969; à droite, la pochette de l’album Lie: The Love and Terror Cult

En 1970, tandis que Manson attend son jugement (il sera reconnu coupable en 1971), Kaufman réunit 3.000 dollars et presse 2.000 exemplaires vinyles. Pour la pochette, il choisit de détourner la une de Life Magazine de décembre 1969, où le gourou apparaissait visage de cire et yeux exorbités. Coup marketing qui fait flop puisque à l’époque seulement 300 disques sont vendus (trouvables aujourd’hui sur le Net pour moins de 200 dollars, autant dire une brindille considérant la notoriété de Manson et le peu de copies originales existantes).

1969, année hérétique

Si les diverses occasions musicales ont tourné court (Wilson, Young), Manson persiste dans son délire musical: la réalisation d’un album qui annoncera l’apocalypse que la «famille» attend. Il use alors de son ultime contact dans le show business et se rend en février au domicile de Terry Milcher, qui un temps voulait le produire et réaliser un film sur sa communauté. Mais, au 10050 Cielo Drive, de nouveaux locataires l’attendent: Roman Polanski et Sharon Tate. Devant l’insistance du rôdeur (et les craintes de Tate), le propriétaire prévient Milcher que Manson le cherche et le producteur débarque au Spahn Ranch le 18 mai 1969 pour assister à un «concert» du gourou, entourée de ses chœurs féminins. Mais rien ne sera enregistré de cette session et le ressentiment de Manson, alimenté par sa conviction qu’une guerre raciale entre noirs et blancs va éclater, le pousse au passage à l’acte.

Manson persiste dans son délire musical: la réalisation d’un album qui annoncera l’apocalypse que la «famille» attend

Le 9 août 1969, un an plus tard jour pour jour après la finalisation de Lie: The Love and Terror Cult, la «famille» s’introduit dans la villa de Polanski, sous les recommandations de Manson. Sept meurtres plus tard (les occupants de la maison de Cielo Drive et un couple le lendemain), Manson et plusieurs membres de la «famille» sont arrêtés. Après un procès coûteux et retentissant, le gourou écope de la peine capitale (commuée en prison à vie suite à un décret de la Cour suprême). Les rescapés de la secte tentent de perpétuer la tradition musicale de la «famille» en enregistrant en 1970 The Family Jams (sorti en 1997), poèmes et textes laissés par Manson, sans grand succès.

 

Si Manson a subi de nombreux refus ou revers de fortune au fil de sa «carrière», difficile d’y voir une explication à sa folie meurtrière. Toutefois, la série Aquarius, qui suit deux inspecteurs de Los Angeles à la fin des années 1960, dont un infiltré dans des milieux proches de la «famille», a choisi de creuser cette hypothèse. Sans évacuer l’instabilité mentale de Manson, son addiction aux drogues et son enfance chaotique, la série met en scène un Charles musicien, prêt à tout pour lever des fonds et produire son disque (extorsion, trafic de drogue, vols…). En montrant la fascination qu’il exerce sur ses jeunes recrues, guitare à la main, composant pour chacune d’elle une ode amoureuse, Aquarius lève le voile sur une facette méconnue du criminel et sur une époque où tout semblait possible, même escroquer et dealer pour faire de la musique.

Les meurtres de Cielo Drive ont scellé le destin de l’utopie hippie, faisant sombrer l’énergie des années 1960 dans la bestialité une nuit de 1969. Dans Vice Caché (Inherent Vice en VO, dont l’adaptation au cinéma par Paul Thomas Anderson est sortie en mars 2015), Thomas Pynchon écrit que «Manson et sa bande ont tout fait foirer pour tout le monde». Fossoyeur d’une époque, il en est pourtant musicalement un brillant représentant.

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