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«Vive les vacances», une comédie (diplômée d'Harvard) qui tache

Dans «Vive les vacances», Ed Helms interprète Rusty Griswold | Warner Bros. Entertainment Inc. and Ratpac-Dune Entertainment LLC, via Allociné

Dans «Vive les vacances», Ed Helms interprète Rusty Griswold | Warner Bros. Entertainment Inc. and Ratpac-Dune Entertainment LLC, via Allociné

«Vive les vacances» n’est pas seulement la dernière grosse comédie de l’été, c’est aussi le dernier-né d’une saga culte de la pop culture américaine des années 1970, qui trouve son improbable origine un siècle plus tôt... sur les bancs de la prestigieuse université d’Harvard.

Le road movie comique Vive les vacances de John Francis Daley et Jonathan M. Goldstein est sorti fin juillet aux États-Unis, mais seulement ce 19 août chez nous. Une bonne idée pour miser sur une comparaison rétrospective des souvenirs estivaux des spectateurs avec ceux forcément plus désastreux de la famille star à l’écran: les Griswold.

Autre différence notable entre les deux sorties, son titre. En France, le film est renommé. Pour le public américain, l’appeler Vacation était essentiel, faisant ainsi directement référence à National Lampoon’s Vacation de Harold Ramis (1983) dont cette version 2015 est à la fois le remake (la famille Griswold en route pour le parc d’attraction Walley World), le reboot (possible nouvelle quadrilogie en marche) et un sequel (le héros est en réalité le fils Rusty Griswold, avec trente ans de plus).


 

Sceau humoristique

Le film original sort chez nous en 1983, sous le titre Bonjour les vacances et il ne cartonne pas, ni ne traversera le temps, contrairement à d’autres comédies américaines de l’époque avec Eddie Murphy ou Steve Martin. Les autres Vacations deviennent en VF Bonjour les vacances 2 (National Lampoon’s European Vacation, 1985), Vacances à Vegas (Vegas Vacation, 1997) ou encore, meilleure trouvaille pour la fin, Le sapin a les boules (National Lampoon’s Christmas Vacation, 1989). Contrairement au «rebootakequel» de cette année, dans les années 1980, la mention «National Lampoon» est immanquable. Une valeur sûre.

À l'époque, «National Lampoon» faisait office de tampon sur l’affiche, comme pour indiquer que le film était certifié conforme à l’esprit de la revue du même nom. Car ces comédies US des années 1980 tout à la gloire de l’acteur Chevy Chase –connu ces dernières années en tant que Pierce Hawthorne dans la série Community– sont avant tout l’émanation cinématographique d’un magazine satirique culte publié de 1970 à 1998, ce fameux National Lampoon que l’on pourrait chez nous comparer à Hara-Kiri et peut-être plus encore à l’incroyable canard périodique bissextile La Bougie du sapeur, ou sinon aux États-Unis à un croisement entre Mad et Playboy.

La version 2015 est à la fois le remake, le reboot et un sequel des aventures de la famille Griswold

Avant la quadrilogie Vacation, le premier film marqué du sceau de ce magazine est National Lampoon’s Animal House, de John Landis, avec John Belushi, qui séduit dans l’Hexagone près de 800.000 spectateurs sous le titre American College; après American Graffiti, de George Lucas, et avant des dizaines de comédies dont l’origine géographique ainsi explicitée suffirait apparemment à attiser la curiosité du spectateur français. Le scénario d’American College trouve ses origines dans une poignée de nouvelles publiées précédemment dans le magazine National Lampoon.

C’est aussi le cas de Bonjours les vacances, écrit par John Hughes (The Breakfast Club, La folle journée de Ferris Bueller...), puisqu’il s’agit de l’adaptation de sa propre nouvelle Vacation 58, qui racontait les vacances chaotiques du petit John âgé de 8 ans sur la route le menant de Disneyland avec toute sa famille (devenu Walley World dans le film). Aussi auteur de Maman j’ai raté l’avion, John Hughes n’est donc pas seulement l’homme capable de comprendre l’adolescente américaine comme personne (Seize bougies pour Sam, Rose bonbon) mais aussi celui qui retranscrit le mieux les départs en vacances.

Le sapin a les boules repose quant à lui sur Christmas 59, autre évocation des souvenirs d’enfance de Hughes, publié en décembre 1980. Dans le film, on voit d’ailleurs Chevy Chase visionner des home movies de son enfance, dont un 16 mm logiquement intitulé Christmas 59.

Dans le récent Vive les vacances, ce type d’hommage puisant dans les allers-retours entre fiction et réalité est reconduit puisque l’on aperçoit une véritable photo de vacances de John Hughes et sa famille pendant le générique de début. Quelques minutes plus tard, lorsque Rusty Griswold (désormais adulte et incarné par Ed Helms) regarde ses propres photos de vacances passées, ce sont cette fois des images extraites des quatre précédents National Lampoon’s Vacations qui apparaissent à l’écran. Le défilement est toutefois rapide car, particularité de la saga, Rusty ado fut interprété par quatre comédiens différents: Ethan Embry, Jason Lively et surtout Anthony Michael Hall (l’acteur fétiche de John Hughes, Rusty, dans le premier épisode de la saga) et Johnny Galecki (tout jeune Leonard de The Big Bang Theory dans le troisième). Audrey, sœur de Rusty, a elle aussi connu plusieurs interprètes, dont Juliette Lewis dans Le sapin a les boules mais, contrairement à son frère, elle n’a pas le droit au premier rôle une fois devenue adulte. Leslie Mann, notamment actrice chez son mari Judd Apatow, joue Audrey dans le film de 2015, mais pour une poignée de scènes seulement.

Nanars en série

Bonjour les vacances trouve ses origines dans une poignée de nouvelles publiées dans le magazine National Lampoon

La filiation entre la saga originale et Vive les vacances est évidente, revendiquée même, alors pourquoi ce nouveau-né ne s’appelle-t-il pas lui aussi National Lampoon? Certainement, parce que le nom a perdu de sa superbe, pour ne pas dire qu’il a été sali. En 1970, le mensuel est lancé par Robert Hoffman, Henry Beard et Douglas Kenney. Les deux derniers étant, durant les années 1960, les grands artisans du Harvard Lampoon, magazine satirique de la célèbre université de Cambridge, Massachusetts, auquel ils avaient su donner un second souffle. En particulier grâce à un hors-série parodique publié en 1969 et qui allait tout changer: Bored of the rings.

C’est après ce succès qu’ils peuvent sortir le magazine National Lampoon sur tout le territoire. Des plumes discrètes mais brillantes partiront ensuite grossier les rangs du Saturday Night Live, créé quelques années après, en 1975. Les émissions de radios et les films émanant de la version papier révèlent entre autres John Belushi, Bill Murray, Harold Ramis, Chevy Chase, Amy Heckerling ou encore John Landis. Des noms essentiels de la comédie américaine, auxquels peuvent s’ajouter aujourd’hui ceux des réalisateurs de Vive les vacances Jonathan M. Goldstein et John Francis Daley (ce dernier était Sam dans la série Freaks & Geeks quand il avait 13 ans).

Aussi grands soient ces noms de la comédie américaine, il n’en demeure pas moins étonnant de les considérer aujourd’hui comme les descendants directs des auteurs originels du Harvard Lampoon, feuille de chou de l’université d’Harvard, premièrement publiée... en 1876. Le mot «Lampoon» choisi cette année-là viendrait d’ailleurs du français «Lampons!», exclamation de celui qui s’apprête à boire, exhorte ses convives à faire de même et à grandes gorgées.

Sans le savoir, en choisissant cette appellation, les sept universitaires venaient de condamner le futur National Lampoon, telle une malédiction. Dans les années 1980 et 1990, le magazine perd une grande partie de son lectorat. En 1989, J2 Communications reprend les rênes de la société, les magazines sortent moins souvent et les films deviennent de plus en plus mauvais. Mais le véritable changement intervient en 2002 quand J2 sort National Lampoon’s Van Wilder (en VF, American Party... «American» évidemment).

Dans les années 2000, les films portant la marque «National Lampoon» sont les comédies trash se déroulant sur des campus

Le film raconte les déboires d’un élève vieillissant ne souhaitant pas être diplômé, pour ne pas lâcher sa fratrie et ses beuveries. L’acteur est Ryan Reynolds, pour la première fois tête d’affiche. Plutôt réussie, la comédie va dès lors engendrer d’autres National Lampoon dans le même esprit, mais aussi d’autres Van Wilder centrés sur le personnage uniquement. Dans les années 2000, les films portant la marque «National Lampoon» sont les comédies trash se déroulant sur des campus; pour faire plus simple encore, ce sont en France les Direct-to-DVD que l’on trouve en tête de gondole chez Carrefour avec dans 90% des cas: une femme sur la jaquette en maillot de bain rouge, avec des gros seins, la tête coupée par le haut du boîtier et un petit groupe de puceau à l’arrière-plan fantasmant sur son corps de rêve. Les films sont à la gloire des femmes sans tête mais avec d’autres arguments, jugement des jeunes héros encore affirmé par leur taux d'alcoolémie maintenu à flot pendant 90 minutes. Lampons!

Au milieu de ces catastrophes produites à la chaîne, il est néanmoins possible d’exhumer par curiosité un certain National Lampoon's Thanksgiving Family Reunion, téléfilm de 2003, parce que Bryan Cranston (Walter White de la série Breaking Bad) en est le star, mais nul doute qu’il s’agisse là encore d’un nanar. Tout cela rend limpide le désir de Warner et peut-être même du tandem Daley-Goldstein de ne pas s'embarrasser de l’appellation «National Lampoon» pour leur «rebootakequel» 2015.

Nostalgie excessive

Seulement, cette précaution ne porte pas ses fruits. Vive les vacances sort fin juillet aux Etats-Unis, et si le public ne suit pas (trop), la presse américaine se montre carrément hostile. Mis à part le New York Times, qui salue «un film pour adulte avec un cœur d’enfant» («R-Rated movie with a PG-13 heart»), le rejet critique tourne à qui mieux mieux: on parle de «pire film de l’année», de réalisation «vulgaire», etc. Certes, les intentions ne reflètent pas toujours l’œuvre finale, mais quand deux auteurs ont en tête comme références premières Un ticket pour deux (John Hugues, 1987) et Lost in America (Albert Brooks, 1985), il est possible d’arguer ici au malentendu ou à un aveuglement de la critique américaine, possiblement dû à une nostalgie excessive au regard de la saga d’origine.

Pourtant, Bonjours les vacances et plus encore sa suite en Europe, poussive au point de faire passer Mange, prie, aime pour un modèle d’investigation culturelle, ne sont pas des chefs-d’œuvre. Les deux épisodes font aujourd’hui figures de trous d’air dans les filmographies en dents de scie d’Harold Ramis et d’Amy Heckerling, capables du meilleur (respectivement Un jour sans fin et Ça chauffe au lycée Ridgemont) comme du pire (L’an 1 et Loser). En matière de jeu, de rythme, d'équilibre de ton, Vive les vacances est infiniment supérieur à ses aînés. Mais, au-delà du jugement de valeur, voir ce nouveau Vacation et le comparer aujourd’hui à la quadrilogie passée, c’est aussi observer la façon dont la comédie américaine reflétait et reflète la société du moment, et en particulier la famille.

Comparer ce nouveau Vacation à la quadrilogie passée, c’est aussi observer la façon dont la comédie américaine reflétait et reflète la société du moment, et en particulier la famille

Le plus intéressant étant de voir l’évolution du rôle de mère des années 1980 à nos jours, d’Ellen Griswold (Beverly D’Angelo) dans les premiers films à sa fille Audrey (Leslie Mann) et sa belle-fille Debbie Griswold dans Vive les vacances (Christina Applegate y est magistrale, soit dit haut et fort en passant). Dans Bonjours les vacances, en 1983, Ellen dirige la maison mais personne ne s’en rend compte. On la voit dans une des premières scènes organiser le départ des vacanciers à elle seule, mais comme c’est le père qui conduit la voiture... c’est lui qui passe pour le chef. Dans la version 2015, le couple Griswold est montré sur un pied d’égalité.

Daley et Goldstein peuvent ainsi exprimer leur sentiment positif à l’égard de la famille d’aujourd’hui, mais ils ménagent toutefois un espace pour exposer ce qui cloche encore via le personnage d’Audrey. Quand les Griswold font un arrêt chez elle, ils exposent un problème plus profond: la femme souffre de ne pas travailler à cause d’un mari qui se pense bienveillant en subvenant à ses besoins. Soit un grand écart bien vu entre le mari d’antan qui fait abstraction de sa femme et celui moderne qui la considère trop et mal, pensant entièrement à sa place.

À noter que, dans le premier cas, le mari fantasme sur d’autres femmes; dans le second, il passe à l’acte. À l’inverse de Rusty Griswold, qui, lui, n’a d’yeux que pour Debbie, détail romantique qui aurait pu mettre la puce à l’oreille des critiques américains quant à la sensibilité véritable de Vive les vacances, mais non, la poignée de gags trash les auront empêchés de s’y attarder. Parmi eux, il faut avouer que celui du cannibalisme animal ne passe pas très bien, passage inutile et grossier. Les animaux ont d’ailleurs encore la vie dure dans la saga, trente ans après le premier épisode. Après un chien traîné sur l’autoroute dans Bonjours les vacances, un autre appartenant à Alice Sapritch jeté du haut de la Tour Eiffel dans sa suite et un chat grillé vif dans Le sapin à les boules, on explose une vache avec un quad dans Vive les vacances. Comme dans les précédents, le gag occasionne une scène où les personnages hilares commentent l’accident.

Les mœurs évoluent quand une franchise s’étire sur plusieurs décennies, ce qui aide à corriger les erreurs du passé; mais encore faut-il les reconnaître. En 2038, Youpi c’est les vacances mettra en scène la famille de James Griswold et cette comédie n’aura rien à se reprocher. Du moins, le pensera-t-elle.

Vive les vacances

De: John Francis Daley, Jonathan M. Goldstein

Avec: Ed Helms, Christina Applegate, Skyler Gisondo

Durée: 1 heure et 38 minutes

Sortie: le 19 août 2015

Les séances

 

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