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Plus de soixante-dix ans après, les résistants antillais sortent de l'ombre

Hélène Ferrarini, mis à jour le 20.08.2015 à 7 h 05

Les «dissidents» antillais et guyanais furent parmi les grands oubliés du conflit mondial, que ce soit par les historiens, les romanciers et l’État.

Des Antillais qui ont rallié la France libre embarquent sur l’USS Albemarle, un navire de guerre américain, à San Juan de Porto Rico, le 2 mai 1943 | National Archives and Records Administration

Des Antillais qui ont rallié la France libre embarquent sur l’USS Albemarle, un navire de guerre américain, à San Juan de Porto Rico, le 2 mai 1943 | National Archives and Records Administration

Plus de soixante-dix ans après, il est encore des pans de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale qui sortent lentement de l'ombre. C'est le cas de la Dissidence. Si le nom que porte la Résistance aux Antilles et en Guyane ne vous est pas familier, rien de surprenant à cela: cette histoire reste méconnue.

Évincés du Conseil national de la Résistance en 1945, longtemps absents des commémorations, les résistants antillais et guyanais furent parmi les grands «oubliés» du conflit mondial. Engagés pour défendre la République française, c'est paradoxalement par crainte de volontés anti-françaises qu'ils furent exclus du CNR à la sortie du conflit.

De 1940 à 1943, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane sont sous le contrôle de Vichy. L'amiral Robert, haut-commissaire de la France aux Antilles et en Guyane, ultraconservateur et vichyste notoire, dirige ces vieilles colonies, épaulé par des gouverneurs.

La Dissidence y naît en même temps que l'instauration du contrôle vichyste. Et comme en métropole, elle prend des formes diverses, de l'opposition passive à la résistance armée.

Patriotisme, misère et marronage

Si l'origine du mot de dissidence reste incertaine, l'historien canadien Eric Jennings précise que «le mot “résistance– n'était alors pas fixé. On parle de réseaux, de sabotage...» Et aux Antilles de dissidence.

Un certain nombre d'Antillais et de Guyanais quittèrent leur terre natale pour rejoindre les Forces françaises libres. C'est le départ en dissidence. Ils auraient été entre 4.000 et 5.000 hommes et femmes à quitter la Guadeloupe et la Martinique pour rallier les îles anglaises de la Dominique et de Sainte-Lucie de 1940 à 1943, d'après Eric Jennings. «On part aussi en dissidence depuis la Guyane, mais c'est plus compliqué. Il n'y a pas la proximité britannique», explique Eric Jennings. Pour la colonie d'Amérique du Sud, le nombre de dissidents ayant rallié les FFL pourrait s'éléver à quelques centaines de personnes.

Vichy signifie clairement un retour en arrière et, aux Antilles, tout retour en arrière renvoie tout de suite au grand retournement : le rétablissement de l'esclavage par Bonaparte en 1802

Eric Jennings, historien

Cela correspond à près de 1% de la population de ces territoires. «C'est un chiffre très élevé, commente Eric Jennings pour Slate. D'autant plus élevé, que, pour certaines tranches d'âge, surtout chez les jeunes, c'est encore plus important.»

Les raisons du départ sont multiples. Patriotisme, attachement aux valeurs républicaines, pénurie et misère s'entremêlent avec ce que les historiens Richard Burton et Eric Jennings voient comme une tradition du marronnage. La crainte d'un rétablissement de l'esclavage et du racisme hitlérien poussent aussi à rentrer en résistance. «Vichy signifie clairement un retour en arrière et, aux Antilles, tout retour en arrière renvoie tout de suite au grand retournement : le rétablissement de l'esclavage par Bonaparte en 1802», explique Eric Jennings.

Rallier les îles anglaises

«Le dernier facteur est géographique: c'est la proximité avec les îles anglaises. Ce sont des îles que l'on voit, cela paraît donc faisable, bien que les courants soient dangereux», ajoute l'historien.

Traverser les canaux séparant les îles françaises des îles anglaises n'est toutefois pas une mince affaire. Large d'une quarantaine de kilomètres, ce sont de véritables goulets d'étranglement entre l'océan Atlantique et la mer des Caraïbes. Le passage se fait clandestinement de nuit sur de petites embarcations de pêche.

À la Dominique et à Sainte-Lucie, les dissidents sont attendus par des bureaux de recrutement des FFL. Après des stages de formation militaire aux États-Unis, au Canada ou en Grande-Bretagne, ils rejoignent les rangs des FFL, avec lesquels ils participèrent aux campagnes d'Afrique du Nord, de Normandie et d'Allemagne.

Ainsi, en octobre 1942, est créé le Bataillon Antilles n°1 (BA1), formé aux États-Unis, qui rejoint les forces alliées en Afrique du Nord. Il devient par la suite le Bataillon de Marche des Antilles (BMA1), puis le 21e Groupe antillais de Défense contre avions (GADCA) intégré à la 1ère Division française libre.

Soupçons de volontés indépendantistes

Mais, après la guerre, l'engagement de ces hommes et de ces femmes n'est pas reconnu à sa juste valeur.

Ainsi en juillet 1945, le ministre des Colonies Paul Giacobbi donnait des instructions au Conseil national de la Résistance (CNR) visant à se méfier des associations de résistants antillais et coloniaux en général, «dont il convient de souligner malheureusement les arrière-pensées politiques quelquefois antifrançaises bien qu'elles s'efforcent de se réclamer d'un organisme supérieur jouissant d'une autorité indiscutée. Les titres de leurs membres, difficilement comparables à ceux de héros du maquis, ne leur donnent qu'une ressemblance lointaine avec les associations constituées par d'authentiques “Résistants” ayant fait leurs preuves, soit pendant l'occupation étrangère, soit au cours des combats de la Libération», rapporte E. Jennings dans Vichy sous les tropiques.

En juillet 1945, le ministre des Colonies donnait des instructions au Conseil national de la Résistance visant à se méfier des associations de résistants antillais et coloniaux en général,

«Ce qui distingue la Dissidence de la Résistance en métropole, c'est que les Allemands ne sont pas présents. C'est “seulement” une opposition au régime de Vichy, analyse Eric Jennings. Si, combattre Vichy, c'est être résistant, on ouvre la boîte de Pandore» pour les dirigeants d'alors.

S'étant engagés par patriotisme et attachement aux valeurs républicaines, les dissidents sont, une fois le conflit achevé, soupçonnés de volontés indépendantistes. Un constat qui fait écrire à Eric Jennings que, «sous prétexte que les Antillais ne répondaient pas à la conception d'un résistant en béret faisant sauter des ponts à la veille du Débarquement, et surtout par crainte que le CNR ne serve de plate-forme pour des revendications indépendantistes, Giacobbi donna la consigne de ne pas admettre les Antillais, ni les coloniaux en général, comme des résistants à part entière».

Ni monuments, ni commémoration

S'ensuit une période d'ombre pour la Dissidence. Aux Antilles, on célèbre bien les résistants à leur retour. En 1947, un monument à la mémoire des dissidents antillais est même érigé sur l'île de la... Dominique. Dans les îles françaises, il faudra attendre plus de soixante ans pour qu'un monument en mémoire des dissidents voie le jour, tout comme pour voir des combattants antillais aux commémorations annuelles du Mont-Valérien.

Quant au Mémorial du débarquement de Toulon, qui ouvre en 1964, aucune mention du Bataillon Antillais, qui avait pourtant participé aux combats ayant eu lieu à proximité, au Mont-Faron, d'après l'historien Julien Toureille, qui a consacré un article à la mémoire de la Dissidence. Il y constate que «la Dissidence apparaît ainsi longtemps absente du paysage local antillais, elle qui était oubliée des hommages officiels et se faisait très rare dans les librairies».

À l'instar de Robert Paxton et du renouvellement historiographique de la période vichyste que son travail d'historien américain entraîna, ce sont des chercheurs anglo-saxons qui s'intéressent les premiers à Vichy dans les Antilles. Et cela, dès les années 1970, avec des historiens comme Richard Burton.

«L'histoire de la colonisation française a du succès dans le monde anglophone. Et les études coloniales et postcoloniales y sont plus développées, explique Eric Jennings. L'histoire des colonies françaises pendant la Seconde Guerre mondiale est ainsi à la croisée de l'histoire coloniale et de celle de Vichy.» D'ailleurs pour cet historien, «l'intérêt pour cette histoire est lié à l'idée d'un laboratoire de Vichy sans les Allemands. Au moment où [il s]'y intéresse, l'histoire de la Seconde Guerre mondiale dans les Antilles se retrouve dans la littérature. C'était une période beaucoup évoquée dans les mémoires locales et qui ressortait en littérature. Cela [l]'a interrogé.»

Les anciens combattants d’outre-mer ont dû attendre 2011 avant d’être officiellement invités à la commémoration du 18-Juin au Mont-Valérien et aux Invalides

Julien Toureille, historien, dans son article «La Dissidence dans les Antilles françaises: une mémoire à préserver (1945-2011)»

En effet aux Antilles, ce sont des romanciers qui s'emparent de cette histoire, comme le martiniquais Raphaël Confiant en 1988 dans Le nègre et l'amiral, où il met en scène un dissident dans la Martinique vichyste de l'amiral Robert. S'ensuit l'intérêt de militants et d'universitaires. Puis, dans les années 2000, des documentaires destinés au grand public sont réalisés, comme La Dissidence aux Antilles et en Guyane, de Barcha Bauer, et Parcours de dissidents, d'Euzhan Palcy.

Reconnaissance des liens historiques

La reconnaissance étatique ne vient qu'ensuite. En 2009, «le président de la République Nicolas Sarkozy décorait quinze résistants antillais au cours d’une cérémonie devant le monument aux morts de Fort-de-France. Le chef de l’État qualifie alors d’“exemplaire” la Dissidence et la juge digne d’appartenir à “la légende sacrée de la Seconde Guerre mondiale”», écrit Julien Toureille. Un an après les longues grèves qui agitèrent les Antilles et la Guyane en 2008 et 2009, il était de bon ton de rappeler les liens solides et historiques unissant ces territoires à la métropole.

S'ensuit l'inauguration de la première stèle commémorant la Dissidence en Martinique érigée en 2010 dans la commune des Trois-Ilets. Et l'invitation aux commémorations nationales. «Les anciens combattants d’outre-mer ont dû attendre 2011 avant d’être officiellement invités à la commémoration du 18-Juin au Mont-Valérien et aux Invalides, malgré l’hommage de Nicolas Sarkozy deux ans auparavant, les exilés antillais étaient ainsi absents des cérémonies organisées à l’occasion du soixantième anniversaire de l’événement», écrit Julien Toureille.

Aujourd'hui encore, des zones d'ombre persistent. Le recensement de l'ensemble de ces dissidents n'est par exemple pas achevé. Cette autre armée de l'ombre met décidément bien du temps à entrer dans la lumière.

Hélène Ferrarini
Hélène Ferrarini (23 articles)
Journaliste
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