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Le traité qui explique le Moyen-Orient d’aujourd’hui a été signé en France

En novembre 1920, Wilson établit une frontière entre la Turquie et l’Arménie. Mais le traité de Sèvres, qui reconnaissait l'arbitrage de Wilson, n'a jamais été ratifié. | Département d'État des États-Unis  via Wikimedia Commons (domaine public)

En novembre 1920, Wilson établit une frontière entre la Turquie et l’Arménie. Mais le traité de Sèvres, qui reconnaissait l'arbitrage de Wilson, n'a jamais été ratifié. | Département d'État des États-Unis via Wikimedia Commons (domaine public)

Il y a quatre-vingt-dix ans, l’Europe partagea l’Empire ottoman en vertu d’un traité signé à Sèvres, qui ne dura qu’un an, mais dont les répercussions sont toujours d’actualité.

Le 10 août 1920, des diplomates européens se réunissaient dans la manufacture de porcelaine de Sèvres, banlieue parisienne. Ils signèrent un traité visant à recréer le Moyen-Orient à partir des ruines de l’Empire ottoman. Ce projet fit si vite long feu qu’on s’en souvient à peine, mais l’éphémère traité de Sèvres, au même titre que les accords Sykes-Picot, qui font couler tant d’encre, ont des conséquences encore visibles, qu’il est intéressant d’évoquer à l’occasion du discret anniversaire de ce traité tombé aux oubliettes.

En 1915, alors que l’armée de Grande-Bretagne s’apprêtait à marcher sur Istanbul via la péninsule de Gallipoli, Londres faisait imprimer des mouchoirs en soie annonçant la fin de l’Empire ottoman. C’était un peu prématuré (la bataille de Gallipoli s’avéra être l’une des rares victoires des Ottomans au cours de la Première Guerre mondiale). Mais, en 1920, la confiance des Britanniques semblait justifiée: les Alliés occupèrent la capitale ottomane, de sorte que des représentants des puissances victorieuses signèrent, avec le gouvernement ottoman vaincu, un traité répartissant les territoires impériaux parmi les sphères d’influence européennes. Le traité de Sèvres fit d’Istanbul et du Bosphore des territoires internationaux, tandis que Grecs, Kurdes, Arméniens, Français, Britanniques et Italiens se virent attribuer des morceaux de l’Anatolie.

Les tenants et les aboutissants de l’échec du premier projet européen de partage du Moyen-Orient apportent un meilleur éclairage sur les frontières actuelles de la région ainsi que sur les contradictions du nationalisme kurde contemporain, et les enjeux politiques auxquels est confrontée la Turquie moderne.

Héritage

Un an après la signature du traité de Sèvres, les puissances européennes commençaient à se dire qu’elles avaient eu les yeux plus gros que le ventre. Déterminés à résister à l’occupation étrangère, des militaires à l’image de Mustafa Kemal Ataturk remettaient sur pied ce qui restait de l’armée ottomane et, au bout de plusieurs années de combat acharné, ils parvenaient à mettre en déroute les armées étrangères qui voulaient faire respecter les conditions du traité. Ils avaient ainsi formé le territoire de la Turquie telle que nous le connaissons aujourd’hui, dont les nouvelles frontières furent officiellement établies en 1923 par le traité de Lausanne.

En Occident, on a pratiquement oublié l’épisode de Sèvres, mais il a laissé une très forte empreinte en Turquie, favorisant une forme de paranoïa nationaliste que certains intellectuels ont appelée le «Syndrôme de Sèvres». C’est évident, Sèvres n’est pas étranger à la susceptibilité de la Turquie à propos du séparatisme kurde, ni à la croyance selon laquelle le génocide arménien –largement invoqué par les diplomates européens pour justifier leurs plans concernant l’Anatolie en 1920– a toujours été une conspiration antiturque et non pas un fait historique. En outre, la lutte fondatrice de la Turquie contre l’occupation coloniale a laissé des stigmates sous la forme persistante d’un nationalisme anti-impérialiste, d’abord dirigé contre la Grande-Bretagne, puis contre la Russie pendant la Guerre froide et, à présent, assez souvent, contre les États-Unis.

Sèvres n’est pas étranger à la susceptibilité de la Turquie à propos du séparatisme kurde, ni à la croyance selon laquelle le génocide arménien a toujours été une conspiration antiturque

Mais l’héritage du traité de Sèvres dépasse largement le cadre de la Turquie, et c’est précisément pour cette raison qu’il convient de l’évoquer en complément des accords Sykes-Picot dans tout aperçu historique du Moyen-Orient. Cela permet de mieux combattre l’idée si répandue selon laquelle tous les maux de la région sont apparus lorsque les Européens se sont mis à tracer des frontières sur une carte vierge.

À chaque fois qu’ils ont pu le faire sans être contrariés, les Européens ont volontiers créé des frontières qui servaient leurs propres intérêts. Mais l’échec du traité de Sèvres montre qu’ils n’y sont pas toujours parvenus. Lorsque les stratèges européens ont tenté de reconfigurer la carte de l’Anatolie, leurs initiatives ont été contrecarrées avec vigueur. Au Moyen-Orient, en revanche, les Européens ont réussi à imposer des frontières, car leur puissance militaire bien supérieure leur permettait de maîtriser ceux qui leur résistaient. Si le nationaliste syrien Youssouf al-Azmeh, un autre officier moustachu de l’armée ottomane, avait remporté le même succès militaire qu’Ataturk et vaincu les Français à la bataille de Khan Mayssaloun, les projets européens concernant le Proche-Orient auraient subi le même sort que le traité de Sèvres.

Des frontières différentes auraient-elles rendu plus stable le Moyen-Orient? Auraient-elles pu préserver la région des violences sectaires? Pas nécessairement. Mais le fait d’aborder l’histoire du point de vue du traité Sèvres permet de mieux cerner la relation de cause à effet entre les frontières tracées par les Européens et l’instabilité qui caractérise le Moyen-Orient: les régions qui ont hérité de frontières imposées par l’Europe étaient généralement déjà trop faibles ou désorganisées pour résister efficacement à l’occupation coloniale. La Turquie n’est pas devenue plus riche ni plus démocratique que la Syrie ou l’Irak parce qu’elle a eu la chance d’avoir de bonnes frontières. Non. Parmi les facteurs qui ont permis à la Turquie de déjouer les plans de l’Europe et de tracer ses propres frontières –notamment son armée et son infrastructure économique héritées de l’Empire ottoman–, certains ont aussi favorisé la construction d’un État-nation fort, centralisé, à l’européenne.

Identités nationales

Bien sûr, d’innombrables nationalistes kurdes clameront que les frontières de la Turquie sont mauvaises. En effet, certains estiment que l’absence d’État kurde a été une erreur fondamentale lors du tracé des frontières post-ottomanes de la région. Mais, lorsque les impérialistes ont tenté de créer un État kurde à Sèvres, beaucoup de Kurdes se sont battus aux côtés d’Ataturk pour faire capoter le traité. Manière de rappeler que la loyauté politique peut transcender et transcende de fait les identités nationales d’une façon qui devrait nous interpeler aujourd’hui.

Point essentiel, l’État kurde envisagé au cours des négociations de Sèvres aurait été sous contrôle britannique. Si certains nationalistes kurdes n’étaient pas contre, d’autres voyaient d’un mauvais œil cette espèce d’«autonomie sous protectorat» britannique. C’est pourquoi ils se sont ralliés au combat du mouvement national turc. Les Kurdes religieux, en particulier, préféraient le joug turc ou ottoman à la colonisation chrétienne. D’autres Kurdes, pour des raisons pratiques, craignaient que les Britanniques, une fois aux responsabilités, ne soutiennent inévitablement les Arméniens, récemment chassés, qui voulaient revenir dans la région. Certains ont par la suite regretté leur choix lorsqu’il est devenu évident que l’État pour la création duquel ils s’étaient battus serait essentiellement turc, et moins religieux, que ce qu’ils attendaient. D’autres, subissant des pressions à des degrés divers, se sont résignés à accepter l’identité que leur offrait le nouvel État.

De nombreux nationalistes turcs restent traumatisés par la manière dont Sèvres a détruit leur État. De leur côté, beaucoup de nationalistes kurdes continuent d’imaginer l’État qu’ils auraient pu obtenir

De nombreux nationalistes turcs restent traumatisés par la manière dont Sèvres a détruit leur État. De leur côté, beaucoup de nationalistes kurdes continuent d’imaginer l’État qu’ils auraient pu obtenir. En même temps, le gouvernement turc actuel chante les louanges de la tolérance et du multiculturalisme qui caractérisaient l’Empire ottoman. Tandis que le chef  des séparatistes kurdes du PKK, Abdullah Ocalan, après avoir apparemment lu en prison le sociologue Benedict Anderson, dit avoir découvert que toutes les nations sont de pures constructions sociales. Le parti turc au pouvoir (AKP, Parti de la justice et du développement) et le Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde) ont passé une bonne partie de la dernière décennie à rivaliser pour convaincre les électeurs kurdes que voter pour leur parti revenait à voter pour la paix, chacun se prétendant capable de résoudre un conflit national qui mijote de longue date en créant un État plus stable et plus inclusif. En bref, alors qu’un grand nombre d’Américains continuent à débattre sur la nature «artificielle» des États créés de toutes pièces par l’Europe au Moyen-Orient, la Turquie transcende de temps à autre une obsession centenaire en prouvant à quel point elle est «réelle».

Il va sans dire que le regain de violence qu’a connu la Turquie ces dernières semaines menace les éléments fragiles d’un consensus post-national. Avec l’AKP qui ordonne l’arrestation des responsables politiques kurdes et les actions de guérilla kurdes qui font des victimes parmi les policiers, les nationalistes des deux bords reviennent sur leurs positions traditionnellement incompatibles. Pendant quatre-vingt-quinze ans, la Turquie a retiré les bénéfices politiques et économiques de sa victoire sur le traité de Sèvres. Mais pour pérenniser ce succès, il lui faudra concevoir un modèle politique plus flexible. Un modèle qui contribue à priver de leur importance les batailles de frontières et d’identité nationale.

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