France

Suicide au travail: la France malade du dialogue social

Federica Quaglia et Marc de Boni, mis à jour le 29.09.2009 à 17 h 59

L'homme est décédé après voir sauté du viaduc d'Alby sur Chéran, sur l'A41 en Haute-Savoie. Une lettre d'adieu retrouvée dans son véhicule met en cause la société de télécommunication, qui l'employait dans ses services financiers. C'est le 24e suicide dans l'entreprise depuis Février 2008. Il intervient une dizaine de jours à peine après l'annonce par le PDG Didier Lombard d'une série de mesures destinée à interrompre cette série macabre.

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Mercredi 9 septembre, un technicien de France Télécom à Troyes, dont le poste est supprimé, se poignarde en pleine réunion. Vendredi 11 septembre, sa collègue Stéphanie M., cadre de 32 ans, se défenestre du 4e étage de son bureau du 17e arrondissement de Paris. Elle venait d'apprendre une seconde mutation pour l'année 2009. C'est la 23e employée de l'opérateur téléphonique qui met fin à ses jours depuis février 2008.

La France est-elle davantage touchée que d'autres pays? Difficile à dire, tant il est malaisé de quantifier le phénomène: les familles demandent souvent la discrétion. Il y aurait entre 300 et 500 décès par an liés au travail, selon les estimations du syndicaliste CGT Jean François Naton, conseiller en charge des négociations sur la santé et le travail et le phénomène serait en pleine croissance. Particulièrement en France où le taux de suicide est le plus élevé - avec la Finlande- d'Europe occidentale (15,9 suicides recensés en 2005 pour 100.000 habitants). Avec 23 suicides pour 100.000 salariés à France Télécom, le taux de suicide ne serait pas différent du taux général de la population française. A la différence près que les désordres mentaux (maladies mentales, dépressions et abus de substance comme l'alcool et la drogue) sont associés dans plus de 90% des cas de suicide et touchent lourdement des personnes âgées.

Absence de données

Néanmoins, le suicide est le résultat d'un complexe de facteurs socio-culturels et survient de manière accrue durant des périodes de crises socio-économique, familiales et individuelles. Il est relativement difficile d'isoler des chiffres à propos du suicide au travail. Quand, en France, un certificat de décès est émis, on peut y retrouver des données sur la personne qui concernent son âge, son sexe, son état civil, parfois son état de santé (une éventuelle dépression ou dépendance de l'alcool) mais aucune donnée sur son travail.

Même en absence de données claires, les études montrent que le travail rend malade. Le stress professionnel arrive ainsi en deuxième position dans les problèmes de santé chez les travailleurs européens (BTS - Bureau Technique Syndical Européen). Selon une étude de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) portant sur l'origine du stress professionnel, «on peut tracer un lien direct entre un facteur de stress lié au travail et un acte suicidaire, par exemple dans le cas dans un employé qui se fait réprimander ou licencier». Or, au sein de l'entreprise, la dépersonnalisation de la mission la mobilité des employés et les nouvelles méthodes de management fondées sur l'augmentation des cadences sont d'importants facteurs de stress.

Les caractéristiques du management français

Ce phénomène n'est pas franco-français: Laurent Vogel, directeur du département de la santé et sécurité pour l'Institut Syndical Européen, parle même d'une tendance européenne à l'intensification des cadences. «On peut parler d'une tendance dans les nouvelles méthodes de management, surtout dans les grandes entreprises publiques, qui ont été privatisées : l'identité du personnel en est déstabilisée». Mais le management français a forcément des caractéristiques propres, estime Arnaud Dupuicastère, président du cabinet de conseil en stratégie d'information et gestion de crise Vae Solis: «Il y a une vraie particularité en France qui réside dans le hiatus entre la compétitivité des entreprises françaises sur la scène internationale et un discours ambiant - porté aussi bien par les responsables politiques, les relais d'opinion, les médias et même par l'opinion publique - faisant de la protection la valeur dominante. Cela est une vraie spécialité française qui créé des situations tendues». France Télécom et ses salariés ont réussi en un peu plus de 10 ans une métamorphose impressionnante, estime t-il. Ces changements ne se font pas sans bousculer les habitudes.

«Grenelle de l'humain»

Jean-François Naton souligne une gestion du malaise différente pour chaque pays. «En cela, on peut parler d'une spécificité française: la faiblesse du tissu social. Le salarié en situation de difficulté peut se sentir isolé. Dans les pays scandinaves, cet isolement est réduit par la forte présence syndicale». Mais, Laurent Vogel précise quand même qu'on est dans l'ordre de la prévention et non pas du remède. Les grandes entreprises comme France Télécom et Renault ont subi des changements radicaux dans leur management et ont perdu leur image de service public. «Il y a une vraie nécessité du dialogue social, problème spécialement français, non seulement concernant les salaires, qui demeurent importants, mais surtout concernant la santé», rappelle le Docteur Michel Debout, président de l'Union Nationale pour la prévention au suicide (UNPS) et auteur du livre «La France du suicide».

Le Dr Michel Debout pointe du doigt le manque d'une réflexion globale en France, d'une commission capable de regrouper tous les acteurs: pouvoirs publics, syndicats, associations, entreprises. Il faudrait un vrai «Grenelle de l'Humain, un Observatoire du suicide», explique-t-il. Michel Debout se dit aussi très préoccupé par le scénario des mois et des années à venir: «Après la crise financière puis économique, nous risquons d'être confrontés à une véritable crise sanitaire».

Le «Bien travailler»

Pour le Professeur Jean-Pierre Sorbier, vice-président de l'UNPS et membre de la Commission pour le suicide à l'OMS, le débat réside dans la réponse que les Etats apportent à la problématique du suicide. «La France a fait un grand loupé là-dessus: rien ne s'est fait depuis 2005, quand Bernard Kouchner avait mis en place une vraie stratégie d'action, avec un système de formation à la prévention au suicide au niveau régional». Si on regarde les exemples extérieurs, au Québec, par exemple, le management découle d'une réflexion centrale sur la santé au travail, alors qu'en France, souligne le Michel Debout, «on établit d'abord la stratégie du management et ensuite on étudie les effets qu'elle a sur la santé».

Dans son ouvrage «A la reconquête du travail», Jean-François Naton aborde la question de la revendication du «bien travailler». Le contexte social restant dominé par les problématiques d'emploi et de salaires, le terrain du qualitatif est relégué au second plan, voire abandonné dans les revendications. «Il ne faut pas opposer les exigences légitimes. Mais il est urgent que les syndicats se ressaisissent de la question du «sens du travail», de sa dimension émancipatrice. Cette vague de suicides doit rappeler à l'ordre les représentants du personnel ».

Federica Quaglia et Marc De Boni

Image du Une: un travailleur d'une usine de Côme, Italie. REUTERS/Alessandro Garofalo


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