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70 ans d'Alain Juppé: comment bien faire son âge en politique?

Alain Juppé et Nicolas Sarkozy lors d'une réunion au siège de l'UMP, le 3 décembre 2014, avant que le parti ne soit renommé Les Républicains - REUTERS/Dominique Faget

Alain Juppé et Nicolas Sarkozy lors d'une réunion au siège de l'UMP, le 3 décembre 2014, avant que le parti ne soit renommé Les Républicains - REUTERS/Dominique Faget

Pour retourner les critiques sur son âge, plusieurs stratégies existent: l'expérience, l'humour, l'anti-jeunisme, le désintéressement.

Le 22 juin dernier, le ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports Patrick Kanner se voyait remettre un rapport proposant d’interdire aux personnes âgées de plus de 70 ans de se présenter aux élections législatives et sénatoriales. Pour Alain Juppé, qui soufflera soixante-dix bougies ce samedi 15 août, «c’est une réflexion que l’on peut avoir» (il avait même proposé une limite à 75 ans en 1996) mais qui, heureusement pour lui, ne s'appliquera pas pour la présidentielle 2017.

La question de l'âge du maire de Bordeaux risque en tout cas de faire débat pendant la future campagne et d'être instrumentalisée par ses adversaires. Il y a tout juste un an, Nicolas Sarkozy disait de lui qu’il n’était «pas un concurrent vu son âge» tandis que Maxime Tandonnet, conseiller à l'Elysée de 2007 à 2011, en faisait le symptôme d'un manque de renouvellement de la classe politique française.

Face à ces critiques, l’ancien Premier ministre mobilise toutes les rhétoriques possibles et imaginables, compilées par exemple par le Lab d’Europe 1. En novembre 2014, il se comparait ainsi aux vieilles rock stars françaises, le trio Hallyday-Dutronc-Mitchell, pour montrer qu’«au-delà de 70 ans, on a encore du jus». Ce faisant, il mobilise des registres –l'expérience, l'anti-jeunisme, l'humour, le désintéressement– qui ont été déjà testés dans le passé par Mitterrand, Chirac ou Reagan.

1.L'expérience

Généralement contrasté avec le manque de sagesse des plus jeunes, c’est bien entendu l’argument le plus souvent mis en avant par les seniors de la politique. Certains utilisent aussi l'argument de l'usure du pouvoir pour rendre certains «jeunes» plus vieux qu’eux.

François Mitterrand est un bon exemple de ce genre de discours. Traité en 1974 d’«homme du passé» par Valéry Giscard d'Estaing, âgé de dix ans de moins que lui, le candidat socialiste renverse l'argument en 1981: «Vous avez tendance un peu à reprendre le refrain d'il y a sept ans, “l'homme du passé”. Il est quand même ennuyeux que vous soyez devenu, vous, dans l'intervalle, l'homme du passif.» Faire de l’usure du pouvoir un problème plus important que l’usure de l’âge servira considérablement le président socialiste, qui finit sa campagne en lançant: «Aujourd'hui, c'est moi qui ai sept ans de moins que Giscard.»

François Mitterrand répète la même stratégie en 1988 à propos de Jacques Chirac, disant de lui qu’il «était trop jeune en 1981 et qu’il sera trop vieux en 1988», alors que ce dernier est à Matignon depuis deux ans. Un moyen de légitimer l’âge par rapport au besoin de voir de nouvelles têtes, plus jeunes et plus fraîches:

«Ils disent que je suis trop vieux. Ce n’est pas faux. Mais j’ai rencontré beaucoup de jeunes crétins dans ma vie, et je sais une chose: on a l’âge de son projet…»

En attendant peut-être de dire un jour qu'il a «cinq ans de moins» (un quinquennat à l'Elysée) qu'Hollande et Sarkozy, Alain Juppé a déjà eu recours à cette rhétorique, disant en juin 2014 à Jean-Jacques Bourdin qu’«il valait peut-être mieux un sexa en forme qu’un quinqua amorti», ou en octobre sur France 2 que «le propre de l’âge ou de l’expérience c’est qu’on ne fait pas les bêtises deux fois».

2.L'anti-jeunisme

Un autre bon moyen d'évacuer les critiques sur l'âge est d'en faire le symbole d'un jeunisme latent ou d'un sentiment anti-vieux, en se drapant dans son indignation. Jacques Chirac en avait fait usage en 2002 lorsqu’il accusait Jospin de «délit de sale gueule» après que son Premier ministre socialiste, âgé de cinq ans de moins, l’ait qualifié de président «usé, vieilli et passif».

Pour l'instant, Alain Juppé n'a pas trop eu recours à l'indignation, mais il a déjà pointé que d'autres sociétés sont moins jeunistes que la nôtre, parlant ainsi en octobre 2014 des Chinois, qui «ont toujours fait confiance à l’âge pour choisir leurs dirigeants».

3.L'humour

Outre-Atlantique, l’humour est souvent l’arme préférée des candidats les plus âgés qui se présentent aux présidentielles. Ronald Reagan, réélu à 73 ans, fut le plus vieux président des Etats-Unis. En octobre 1984, lors du deuxième débat contre Walter Mondale, âgé de 17 ans de moins, il déclarait:

«Je ne ferai pas de l’âge une question de cette campagne. Je ne vais pas exploiter, à des fins politiques, la jeunesse et l’inexpérience de mon opposant.»

L’attaque avait provoqué les rires de tous les spectateurs et même de son adversaire, qui déclarait à la suite du débat que la dérision avait été une technique magistrale pour évacuer les critiques sur son âge.

Plus récemment c’est Hillary Clinton, 69 ans, qui s’est aussi essayée à l’humour pour évacuer la question. Elle a déclaré le 13 juin devant des milliers de sympathisants sur l’île Roosevelt:

«J’ai un avantage: vous ne verrez pas mes cheveux blanchir à la Maison Blanche. Je les teins depuis des années.»

En tant que maire de Bordeaux, Juppé a déjà blagué sur son âge, se comparant aux vins de sa région sur Radio Classique: «les bonnes bouteilles s’améliorent avec le temps».

4.Le désintéressement

Le dernier point, souvent mis en avant par les soutiens de Juppé, c’est le dévouement supposé pour le bien public des hommes politiques les plus âgés, dont la priorité n'est pas leur réélection ou leur carrière future. Dans un registre voisin, Charles De Gaulle, juste avant son retour au pouvoir en mai 1958, avait répondu à un journaliste qui l'interrogeait sur la peur de certains Français qu’il s’attaque aux libertés publiques:

«Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans je commence une carrière de dictateur?»

(Les mauvais esprits noteront que, le 17 juin 1940, le maréchal Pétain, 84 ans, lançait dans un discours: «Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur.»)

Alain Juppé a déjà déclaré lui-même que, quoi qu’il arrive, il ne ferait qu’un mandat pour ne pas avoir à se soucier de l’élection suivante.

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