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Le nouveau numéro 2 des Talibans, «un mélange entre Tony Soprano et Che Guevara»

Un véhicule en feu après un attentat-suicide mené par les Talibans près du parlement afghan, à Kaboul, en Afghanistan, le 22 juin 2015 | REUTERS/Mohammad Ismail

Un véhicule en feu après un attentat-suicide mené par les Talibans près du parlement afghan, à Kaboul, en Afghanistan, le 22 juin 2015 | REUTERS/Mohammad Ismail

Sirajuddin Haqqani a tué des centaines d’Américains et des milliers d’Afghans, et risque d’assurer que l’avenir de son pays soit encore plus sanglant que son passé.

Le nouveau chef des Talibans est en faveur de négociations pour la paix avec le fragile gouvernement d’Afghanistan. Malheureusement pour Washington et Kaboul, c’est le bras droit du mollah Akhtar Mansour, qui est à la tête de la milice la plus meurtrière du pays (et il a fait comprendre qu’il ne demanderait pas à ses hommes de rendre les armes).

Sirajuddin Haqqani, désormais commandant en second des Talibans, dirige le réseau Haqqani, un groupe lié à al-Qaida reconnu par l’armée américaine comme étant leur plus dangereux ennemi sur le terrain. Le réseau Haqqani fut le premier à régulièrement commettre des attentats-suicides en Afghanistan et a perpétré bon nombre des attaques les plus sanglantes dans cette longue guerre sur le territoire. Parmi ces attaques, on recense l’attentat à la bombe contre un avant-poste de la CIA en 2009 dans l’est de l’Afghanistan, causant la mort de sept agents américains, une attaque qui reste parmi les plus meurtrières subies par l’agence de renseignement.

En tout, les responsables américains estiment que ce groupe est responsable de la mort de centaines de soldats américains et de milliers de soldats afghans. Le département d’État, qui considère le réseau Haqqani comme étant le «groupe d’insurgés le plus dangereux pour les troupes de la coalition et d’Afghanistan», classe Sirajuddin Haqqani dans la catégorie des «menaces terroristes mondiales». Une récompense de 10 millions de dollars est offerte pour toute information pouvant permettre sa capture ou son procès.

Nouvelle génération impitoyable

Stanley McChrystal, général à la retraite qui, jusqu’à 2010, a commandé les troupes américaines déployées en Afghanistan, explique que les membres du réseau Haqqani «forment un groupe discipliné et déterminé», motivé à la fois par un désir de contrôler une grande partie de l’est de l’Afghanistan et par une idéologie politique ou religieuse.

«Les voir comme un groupe intéressé par l’argent est sans doute un peu réducteur, mais ils étaient pragmatiques, déterminés et sans pitié, a confié McChrystal au site Foreign Policy. Sur plusieurs plans, ils m’ont semblé représenter la menace la plus sérieuse pour la capacité du gouvernement afghan de parvenir à de la stabilité dans les zones contestées par les Haqqanis.»

La milice fut créée par le père de Sirajuddin, Djalâlouddine, un combattant tribal légendaire qui a perçu de grosses sommes d’argent et des cargaisons d’armes de la part de la CIA dans les années 1980, dans le cadre d’une opération financée par les États-Unis pour que l’Union soviétique quitte l’Afghanistan. Haqqani père a longtemps eu de graves problèmes de santé et, selon des informations non confirmées qui ont circulé ces derniers jours, il serait mort il y a plus d’un an, enterré dans son Afghanistan natal.

La promotion d’Haqqani au sein des Talibans pose un dilemme stratégique épineux pour Washington et Kaboul: soit continuer de chercher à négocier avec le groupe armé en espérant qu’Haqqani sera écarté au profit de leaders de la milice prêts à discuter une reddition, ou poursuivre (et peut-être même intensifier) l’objectif de tuer des combattants Talibans et Haqqanis et bloquer leurs ravitaillements de la part du Pakistan.

La promotion d’Haqqani au sein des Talibans pose un dilemme stratégique épineux pour Washington et Kaboul

La mise en avant d’Haqqani rappelle aussi de façon inquiétante que la prochaine génération de dirigeants Talibans pourrait être encore plus violente et impitoyable que la précédente. Le mollah Omar, dont la mort en 2013 a été récemment confirmée, a abrité Oussama Ben Laden et déclenché une guerre qui continue de faire rage près de 14 ans après l’arrivée des troupes américaines dans le pays. Sirajuddin Haqqani, désormais à la tête de davantage de combattants qu’auparavant, pourrait s’assurer que l’avenir de l’Afghanistan soit encore plus sanglant que son passé.

Husain Haqqani, ancien ambassadeur du Pakistan aux États-Unis, décrit Sirajuddin Haqqani comme étant un «mélange entre Tony Soprano et Che Guevara», un idéaliste prêt à commettre des actes criminels comme le trafic de drogue et le kidnapping afin de lever des fonds pour financer ses opérations militaires.

«Sa criminalité nourrit son idéologie, et son idéologie nourrit sa criminalité, a déclaré Husain Haqqani, qui n’a aucun lien de parenté avec le combattant, dans une interview. Il est du genre à dire: “Vendre de l’héroïne qui sera utilisée en Occident? Cela nous aidera à détruire l’ennemi de l’intérieur. Et kidnapper des civils? Cela permet d’acheter des armes.” Il n’est pas comme son père, qui était un grand guerrier islamiste. Il dirige aussi un réseau criminel.»

Anciens alliés de Washington

Le groupe des Haqqanis n’a pas toujours été aussi enclin à tuer des Américains. En fait, à une certaine époque, la famille et ses combattants ont figuré parmi les alliés les plus proches de Washington en Afghanistan. En 1987, le député américain Charlie Wilson se rend dans l’est de l’Afghanistan et passe quatre jours aux côtés de Jalaluddin Haqqani et de ses combattants. Haqqani père a même aidé le législateur américain (dont le rôle fut joué par Tom Hanks dans le film La guerre selon Charlie Wilson) à tirer des missiles sur une base soviétique voisine. Les deux hommes ont même été pris en photo ensemble.

Haqqani père a aussi profité de liens exceptionnellement proches avec la CIA, qui lui a envoyé de l’argent et des armes, y compris les missiles Stinger qui ont permis d’abattre un grand nombre d’appareils soviétiques. Quand Haqqani reçut une balle dans le genou au cours d’une fusillade, la CIA lui envoya une machine à rayons X portable pour aider à trouver la balle. Milton Bearden, qui à l’époque dirigeait le programme secret de la CIA en Afghanistan, a raconté plus tard que Haqqani avait refusé de prendre des médicaments pendant l’opération parce que c’était le Ramadan et qu’il refusait de briser le jeûne. «Au lieu de ça, il a mordu dans un bâton et a dit au médecin d’extraire la balle au couteau», a écrit Bearden des années après l’incident.

Haqqani père a profité de liens exceptionnellement proches avec la CIA, qui lui a envoyé de l’argent et des armes

Les Haqqanis ont aussi créé des liens forts avec la puissante branche Interservices du renseignement Pakistanais, qui leur a fourni armes, entraînement et argent. Le groupe a également conservé des cachettes au Pakistan qui ont permis aux combattants de préparer leurs attaques avant de repasser en Afghanistan pour les déclencher.

Certains responsables américains, pakistanais et afghans pensent que la campagne actuelle de la famille contre les troupes américaines et afghanes aurait pu être évitée. À l’automne 2002, les représentants d’Haqqani père (dont son frère, Ibrahim) ont rencontré des agents de la CIA aux Émirats arabes unis et au Pakistan. Le sujet des débats: un accord potentiel qui aurait offert à Jalaluddin Haqqani une place de choix dans le gouvernement du nouveau président afghan Hamid Karzai, en échange de la reddition de ses combattants, selon un agent de la CIA à la retraite familier du sujet.

Les deux parties n’ont pas trouvé de terrain d’entente, et toute perspective d’un accord de paix s’est évaporée quand les troupes américaines ont arrêté Ibrahim Haqqani et lancé une frappe aérienne contre un camp de la famille, qui causa la mort de dizaines de femmes et d’enfants. Depuis ces deux incidents, les Haqqanis n’ont plus pris part à d’importantes négociations de paix avec Washington ou Kaboul, en partie parce que les responsables américains pensent que Sirajuddin Haqqani n’est pas intéressé par un accord.

Négociations de paix impactées

Haqqani fils est depuis longtemps considéré comme étant plus extrémiste que son père. Il a établi des liens forts avec Lashkar-e-Toiba, le groupe terroriste basé au Pakistan qui a perpétré une attaque meurtrière à Mumbai en 2008, adepte des attentats-suicides et des bombes artisanales assez puissantes pour détruire les véhicules blindés américains.

REUTERS/FBI/Handout

Sirajuddin Haqqani montre peu de remords concernant les victimes civiles. Parmi les attaques liées au groupe, on recense: une attaque à la voiture piégée en juillet 2008 devant l’ambassade indienne à Kaboul, qui a causé la mort de quarante-et-une personnes; un assaut en juin 2011 contre l’hôtel le plus célèbre et le plus protégé de Kaboul, faisant douze morts, et un attentat-suicide pendant un match de volley-ball dans l’est de l’Afghanistan fin 2014, qui a causé la mort de cinquante-sept personnes. Le groupe a aussi essayé d’assassiner Hamid Karzai.

Les bombes artisanales et autres engins explosifs du groupe, à côté de ça, ont tué ou estropié des milliers de soldats américains et afghans. Les Talibans se sont servis de plaques sensibles à la pression qui explosaient au passage d’un véhicule. Le réseau Haqqani a également fabriqué des engins plus sophistiqués qui peuvent être déclenchés à distance.

De leur côté, les États-Unis ont essayé (sans succès) d’assassiner à plusieurs reprises Sirajuddin Haqqani, notamment lors d’une frappe de drone en novembre 2013 qui a tué une poignée de hauts dirigeants du groupe. Nasiruddin, le frère cadet de Sirajuddin, est mort plus tôt en novembre 2013 au cours d’une course-poursuite près d’Islamabad.

Les responsables américains pensent que Sirajuddin Haqqani combattra jusqu’à ce que toutes les troupes occidentales aient quitté le pays

On ne sait pas encore exactement quelles retombées aura la promotion du fils Haqqani chez les Talibans sur les négociations de paix entre le groupe armé et le gouvernement afghan. Les responsables américains n’ont eu aucun signe que Sirajuddin Haqqani était prêt à passer un accord, et pensent qu’il combattra jusqu’à ce que toutes les troupes occidentales aient quitté le pays et que les Talibans, ou un groupe qui partage ses convictions islamistes, prennent le contrôle de l’Afghanistan.

Dans le même temps, le réseau Haqqani a servi pendant des années de bras armé aux services de renseignement pakistanais, et Islamabad pourrait jouer de ses relations fortes avec Haqqani (et son influence sur le groupe) pour le convaincre de s’asseoir à la table des négociations. Des rapports de presse non confirmés dans la région estiment qu’au moins un représentant des Haqqanis a participé à une récente série de négociations de paix à Islamabad mi-juillet.

Husain Haqqani, l’ancien ambassadeur du Pakistan, n’est pas optimiste. «La seule raison pour laquelle il participerait à des négociations de paix, ce serait parce que les renseignements pakistanais le lui auraient demandé, déplore-t-il. Mais la plupart de ses objectifs ne peuvent être atteints que grâce à un état de guerre permanente. Que pourrait-on lui offrir qui soit assez conséquent pour qu’il arrête de se battre?»

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