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Comment la CIA est devenue incontrôlable

Des frappes de drones à la torture de prisonniers, l'agence tire les ficelles de la politique extérieure américaine depuis le 11 septembre 2001. Et il y a fort à parier qu'elle continuera de le faire dans les années à venir.

Dennis Blair n’était pas content. En mai 2009, cet ancien amiral de la marine américaine officiait en tant que directeur du renseignement national (DNI). En théorie, ce titre lui donnait le contrôle sur la CIA et les seize autres agences de renseignement de Washington. Mais en réalité, il était impuissant, même pour désigner le senior spy, «premier espion» d’un pays donné (un titre qui, durant des décennies, revenait traditionnellement aux «chefs de station» de la CIA dans différentes capitales, de Londres à Beyrouth). Blair se sentant habilité à le faire, il envoya –sans consulter la Maison Blanche– un ordre écrit annonçant que le DNI serait désormais celui qui désignerait la plupart des senior spies. Mais ce n’était pas le changement le plus important: la personne choisie pouvait désormais provenir de n’importe quelle agence de renseignement américaine. Blair eut beau affirmer qu’il s’agirait presque toujours d’un membre de la CIA, cela n’eut pas l’heur de plaire au directeur de l'époque de la CIA, Leon Panetta, qui répondit en envoyant un message à tous ses bureaux à l’étranger leur demandant d’ignorer complètement la note.

Les médias évoquèrent une guerre de clochers. Si c’en était une, elle était bien inégalitaire: le bureau de Blair était totalement impuissant, balayé d’un revers de la main par une CIA s’accrochant à son propre pouvoir.

Quelques mois plus tard, alors que les quatre années du premier mandat tumultueux de Barack Obama touchaient à leur fin, Blair y vit une nouvelle occasion de réaffirmer les prérogatives de son bureau, écrit le journaliste Mark Mazzetti dans The Way of the Knife, un récit détaillé de cette période. Ayant hérité de George W. Bush plusieurs dossiers hautement confidentiels au sujet d’opérations secrètes, Obama avait voulu tous les passer en revue un par un. Les dossiers en question impliquaient notamment des activités de la CIA visant à freiner le programme nucléaire iranien et l’utilisation de drones pour tuer des activistes au Pakistan. Une fois de plus, l’absence d’autorité de Blair apparaissait de manière évidente: le DNI, tel que l’avait défini la législation de 2004 à l’origine de la fonction, devait servir de point de convergence entre les services de renseignement et le gouvernement américain. Il avait son mot à dire sur les questions budgétaires, mais n’avait aucun pouvoir sur les missions secrètes à l’étranger.

Blair n’aimait pas que la CIA soit en liaison directe avec la Maison Blanche pour les missions secrètes de ce genre. À ses yeux, les programmes de ce type pouvaient facilement aller au-delà de leur but initial et servir de solutions dangereusement faciles –et tentantes– à des dirigeants ne sachant plus trop comment gérer des sujets aussi complexes que, par exemple, la question de l’Iran. Blair souhaitait que chaque programme soit pleinement étudié et débattu par les membres du Congrès avant que ne soit prise la décision finale de le poursuivre, de le modifier, voire de l’abandonner. Panetta, qui ne l’entendait pas de cette oreille, rétorqua que toute tentative d’imposer des guides ou des procédures formelles à la CIA ne ferait que nuire à l’efficacité de ses programmes. Une fois que tout fut dit, au printemps 2009, le gouvernement accepta officiellement tous les programmes de la CIA à l’étranger, ouvrant la voie à un véritable déluge de financements (en 2013, par exemple, l’agence a réclamé pas moins de 14,7 milliards de dollars de budget, soit une augmentation conséquente par rapport aux 4,8 milliards qu’elle avait reçus en 1994, à en croire le Washington Post et les documents révélés par Edward Snowden).

À la même période, en demandant à la Maison-Blanche d’accroître de manière significative la guerre secrète menée par la CIA contre al-Qaïda et ses alliés, Panetta pensait pouvoir obtenir cinq des dix choses qu’il réclamait, a écrit Daniel Klaidman dans Kill or Capture. Au lieu de cela, il les obtint toutes, d’après Mazzetti, y compris des budgets pour acheter plus de drones armés et l’autorisation explicite de les utiliser dans des zones du Pakistan plus vastes qu’auparavant: «La CIA obtient tout ce qu’elle veut», aurait sèchement dit Obama à ses conseillers. Sept mois plus tard, Blair était poliment dirigé vers la sortie.

Depuis sa création en 1947, la CIA a peu à peu délaissé sa fonction première –l’espionnage de gouvernements étrangers– pour se consacrer de plus en plus à la traque et à l’assassinat de personnes ciblées dans un nombre grandissant de pays. On sait depuis un moment déjà que l’importance et l’influence croissantes de l'agence dans le combat contre-terroriste reflètent son habileté à traquer les ennemis des États-Unis à l’étranger, du Pakistan au Yémen. Il est en revanche plus surprenant de constater que la CIA est aussi devenue experte dans l’art de se sortir des scandales publics et de contrer aussi bien le DNI que ses adversaires politiques à la Maison Blanche, au Congrès, au ministère de la Défense ou dans le reste de la communauté du renseignement. Par ses machinations, la CIA a réussi à affaiblir, voire éliminer, les contrepoids les plus importants à son propre pouvoir.

Cette puissance et cette autonomie accordée à la CIA ont eu, à n’en pas douter, des répercussions importantes au niveau mondial. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, une part importante de ce que le monde associe à la politique extérieure américaine –des frappes aériennes de drones au Moyen-Orient au réseau de prisons secrètes, en passant par les tortures sur son propre territoire– trouve son origine à Langley, où se situe le siège de l’agence. Et compte tenu de la prédominance actuelle de la CIA, elle semble destinée à garder un rôle disproportionné dans la manière dont les États-Unis agissent et sont perçus à l’étranger. Étant à l’avant-poste de la nouvelle guerre qui se profile au Moyen-Orient, il y a fort à parier que sa primauté sera à nouveau mise à l’épreuve.

Aujourd’hui, la CIA est le fer de lance des efforts du gouvernement américain pour repousser l’État islamique, qui contrôle de vastes portions des territoires irakien et syrien. Dans de petites bases le long des frontières turque et jordanienne, des officiers de la CIA ont participé au recrutement et à la formation des membres de l’opposition syrienne dite modérée afin qu’ils puissent vaincre l’État islamique et, finalement, déloger de Damas le régime du président syrien Bachar el-Assad. En outre, la CIA s’est chargée de faire passer des armes et autres fournitures aux rebelles. Pendant ce temps, le Pentagone, qui dépasse de loin la CIA par sa taille, par ses ressources et par le soutien qu’il reçoit du Congrès, a envoyé ses forces spéciales dans la région pour mener quasiment les mêmes missions de formation et d’entraînement. Mais si les deux piliers de la sécurité nationale devaient entrer en conflit à propos de l’Irak et de la Syrie, on aurait tort de croire que la CIA risquerait d’être perdante. En effet, depuis le début de la guerre contre le terrorisme, il y a quatorze longues années, elle n’a cessé de remporter ce type de batailles.

Un drone Predator dans le ciel yéménite

Au printemps 2002, un drone Predator volant silencieusement dans le ciel yéménite observa un gros 4x4 sur un chemin de terre d’une région très peu peuplée de ce pays pauvre. Les techniciens en charge de la surveillance des vidéos du drone avertirent le directeur de la CIA de l'époque, George Tenet, qui supervisait les efforts pour retrouver Qaed Salim Sinan al-Harethi, le commandant d’al-Qaïda au Yémen, suspecté d’être à l’origine de l’attentat d’octobre 2000 contre l’USS Cole, qui tua dix-sept marins et en blessa des dizaines d’autres. La CIA semblait enfin tenir le terroriste. Tenet contacta le lieutenant général Michael DeLong, un haut officier du commandement central des forces américaines, et lui demanda de décider quoi faire. Dans une interview accordée à l’émission Frontline de PBS, DeLong s’est ensuite souvenu avoir entendu Tenet déclarer: «Ce 4X4… c’est là qu’il se trouve.» «Ok, c’est bon, vous pouvez le descendre», lui aurait-il répondu.

Tenet transféra l’ordre et le drone envoya un missile Hellfire vers le véhicule, qui fut pulvérisé. La frappe tua Harethi, ainsi que plusieurs activistes de rang inférieur. Premier assassinat confirmé, par un drone de la CIA, d’un terroriste recherché, l’évènement constitua un tournant dans l’étonnante mutation de l'agence, passée de «service d’espionnage traditionnel s’adonnant au vol de secrets de gouvernements étrangers», comme le décrit Mazzetti, à une «machine à tuer, un organisme entièrement dédié à la chasse à l’homme».

Le siège de la CIA à Langley (via Wikimedia Commons).

Cet assassinat ciblé n’entraîna aucune contestation ni aucun véritable examen de conscience au sein de la CIA. Au contraire, l’agence semblait de plus en plus à l’aise pour éliminer les ennemis des États-Unis à travers le monde. En 2004, elle s’engagea encore plus intensément dans les assassinats en engageant des professionnels extérieurs en liens avec Blackwater (société de mercenaires devenue tristement célèbre suite à divers abus en Irak) pour tuer des activistes sur le terrain. En juin 2009, Panetta informa le Congrès de l’existence de ce programme secret en ajoutant qu’il y avait mis fin rapidement après avoir pris la tête de l’agence, plus tôt dans la même année. Il déclara que les professionnels en question n’avaient tué personne –ce que confirmèrent plusieurs autres représentants de l’agence– mais cela ne put suffire à calmer la colère des parlementaires, furieux que la CIA ait pu effectivement recruter des mercenaires pour tuer des ennemis, sans véritable contrôle du gouvernement.

L’assassinat d’Harethi constitua un changement profond dans la politique de l’agence. Ce fut sans doute même un véritable bouleversement pour nombre d’anciens de la CIA, qui avaient été formés dans les années faisant directement suite aux auditions de 1975 par la commission conduite par le Démocrate de l’Idaho Frank Church, qui avait décrit en détail les tentatives avortées de la CIA visant des leaders étrangers. L’année suivante, Gerald Ford, le président de l'époque, signa l’ordre exécutif 11905, qui interdit à la CIA de s’engager dans des assassinats politiques où que ce soit dans le monde.

Néanmoins, la CIA renoua avec force avec les assassinats suite aux attentats du 11 septembre 2001, Bush et Obama faisant des drones leur arme de choix dans la chasse à l’homme menée contre les ennemis des États-Unis à travers le monde. Les représentants de la Maison Blanche et de la CIA affirment que ces véhicules sans équipage permettent un niveau de précision historiquement élevé, qui permet de faire très peu de victimes civiles. Les groupes de défense des droits humains, en revanche, ont rassemblé un nombre conséquent de preuves pour dire que les frappes ont tué des centaines de personnes innocentes.

Rien qu’au Pakistan, le Bureau of Investigative Journalism estime que les drones de la CIA ont tué pas moins de 960 civils, dont 207 enfants, entre juin 2004 et avril 2015. Le gouvernement américain, qui s’est même servi de drones contre ses propres ressortissants, ne doute pas, en revanche, de la valeur de ces appareils. «Des dizaines de dangereux chefs, formateurs, fabricants de bombes et autres hommes d’al-Qaïda ont été éradiqués du champ de bataille, a déclaré Obama en mai 2013, lors d’un long discours à propos du programme. Des projets terroristes ont été déjoués. Ils visaient des vols internationaux, les systèmes de transports américains, des villes européennes et nos troupes en Afghanistan. Pour le dire plus simplement, ces frappes ont sauvé des vies.»

La CIA avait proposé il y a fort longtemps d’utiliser les drones Predator armés auxquels Obama faisait référence –ce qui montre bien que l’agence travaillait déjà sur le contre-terrorisme bien avant que cela ne devienne la priorité de Washington. Après avoir créé son Counterterrorist Center (centre de contre-terrorisme, plus tard renommé Counterterrorism Center) en 1986, la CIA a affecté une équipe à la seule traque d’Oussama ben Laden en 1996 et, comme le dit George Tenet, alors directeur de l’agence, a déclaré «la guerre» à al-Qaïda dès 1998. «Ce n’est pas le ministre de la Défense [qui l’a déclarée], explique Hank Crumpton, qui a eu une longue carrière à la CIA avant de devenir le coordinateur du contre-terrorisme au Département d’État. Ni le directeur du FBI, ni qui que ce soit dans la communauté du renseignement n’a endossé ce type de leadership.»

L’abondance de moyens consacrés par la CIA au contre-terrorisme a rendu son incapacité à détecter ou prévenir les attentats du 11 septembre 2001 encore plus retentissante. Suite aux attentats, le gouvernement américain a créé une commission bipartisane de dix spécialistes de Washington pour examiner les circonstances du désastre et recommander des manières de réduire les risques d’autres attentats. Dans son rapport, publié en 2004, la commission fustigeait la CIA pour ne pas être parvenue à pister deux des terroristes potentiels, Khalid al-Midhar et Nawaq Alhazmi, et pour ne pas avoir «informé le FBI du visa américain de l’un des futurs terroristes, ni du voyage aux États-Unis de son acolyte». Un autre rapport, rédigé par une commission d’enquête composée de membres du Sénat et de la Chambre des représentants, permit de découvrir que la CIA savait que les deux hommes étaient en lien avec le terrorisme international, mais qu’elle n’avait transmis l’information au FBI que quelques semaines avant les attentats. Comme le découvrit la commission, ce retard fit que le FBI fut incapable de profiter du fait que l’un de ses informateurs était en relation avec l’un des terroristes. «Les contacts de l’informateur avec les terroristes, s’ils avaient été exploités, auraient fourni au FBI de San Diego ce qui aurait sans doute été la meilleure chance de la communauté du renseignement de tuer dans l’œuf le projet 11-Septembre», concluait le rapport de la commission.

La CIA s’est aussi trompée en beauté à propos de l’arsenal supposé d'armes de destruction massive de Saddam Hussein, une erreur cataclysmique qui a ouvert la voie à la guerre en Irak et a entaché la réputation de l’agence de manière indélébile. Plus récemment, on l’a accusée de n’avoir su totalement prévoir la montée de l’État islamique ou les projets russes d’invasion et d’annexion de la Crimée. Obama lui-même a semblé adresser des reproches à la CIA et aux autres agences de renseignement quand, fin 2014, il a dit que la communauté du renseignement avait, de manière collective, «sous-estimé» à quel point le chaos syrien entraînerait l’émergence de l’État islamique. La CIA et ses défenseurs insistent sur le fait que l’agence avait envoyé très tôt des avertissements tant sur les islamistes que sur Vladimir Poutine, avertissements que la Maison Blanche avait ignorés.

«Les mêmes personnes que celles avec qui elles allaient à la fac»

Grâce à plusieurs avantages bureaucratiques, la CIA a réussi à avoir un temps d’avance sur ses détracteurs et ses rivaux de la communauté du renseignement. Le DNI, position qu’occupait Blair lors de sa vaine bataille contre l’agence, n’a pas l’autorité nécessaire pour recruter ou renvoyer un directeur de la CIA; c’est une prérogative qui revient au Président. Par conséquent, les différents directeurs qui se sont succédé à la tête de la CIA ont été en relation plus directe avec ce dernier qu’avec leur propre supérieur hiérarchique, ce qui a souvent permis aux chefs de l’agence de court-circuiter le DNI en toute impunité. Et si le poste de DNI existe depuis à peine une décennie, la tradition qu’a la CIA d’entretenir des liens étroits avec la Maison Blanche et d’autres représentants du pouvoir à Washington remonte à ses origines.

En effet, si l’agence a depuis longtemps accès à d’autres centres d’influence à Washington, c’est parce qu’une grande partie de son personnel a été façonnée pour adhérer à la «structure politique américaine tendance Ivy League», à en croire un ancien analyste de la Defense Intelligence Agency (DIA), l’une des agences rivales de la CIA dans la vaste sphère du renseignement aux États-Unis. Pour les représentants de la Maison Blanche aussi bien que pour les députés les plus influents, «les personnes à la tête de la CIA ont toujours été du même type que celles avec qui elles allaient à la fac», a en croire ce spécialiste, qui tient à rester anonyme. De l’époque Eisenhower, où l’agence était dirigée par Allen Dulles (un ancien de Princeton), en passant par celle de Ford, durant laquelle la CIA avait à sa tête le futur président George H.W. Bush, un ancien de Yale, pour finir par celle d’Obama et de David Petraeus (un autre ancien de Princeton), le carnet d’adresses hérité de l'Ivy League est un atout de poids pour les cadres de la CIA.

Avec Obama, un record d’intimité a même été battu: John Brennan, le directeur actuel de la CIA, était l’un de ses principaux conseillers sur le renseignement et le contre-terrorisme durant la campagne présidentielle de 2008 et il a travaillé à la Maison-Blanche pas moins de quatre années en tant qu’assistant du Président pour les questions de sécurité intérieure et de contre-terrorisme. «Personne, dans le monde américain du renseignement, n’a jamais eu le type d’accès ou de soutien politique dont Brennan peut bénéficier», déclare l’ancien analyste de la DIA. «Maintenant, est-ce que ça va continuer comme ça? Le prochain directeur jouira-t-il du même soutien? Sans doute pas, mais il est certain que c’est le cas de Brennan.»

Lorsque Brennan a été nommé à la tête de l’agence en 2013, Obama avait entamé son second mandat et il avait compris l’importance de la CIA. John McLaughlin, qui avait été sous-directeur de l’agence avant de devenir son directeur attitré en 2004, y a passé des décennies et a travaillé pour des présidents des deux camps. Il nous affirme qu’Obama, comme de nombreux autres présidents américains avant lui, avait peu conscience de ce que fait, ou de ce que peut faire, la CIA avant d’entrer en fonction:

«Je ne pense pas qu’il ait abordé son mandat en étant hostile à la CIA, mais je pense qu’il est arrivé en s’intéressant avant tout aux affaires intérieures et qu’il a découvert par la suite que la politique extérieure allait prendre dans son mandat une place plus importante qu’il ne l’aurait pensé. C’est à ce moment qu’il a réalisé que la CIA faisait partie de sa boîte à outils et qu’il avait tout intérêt à l’utiliser.»

C’est sans doute le plus gros avantage de la CIA: elle n’a, concrètement, de comptes à rendre à personne si ce n’est au président des États-Unis. Le DIA, en charge de la collecte et de l’analyse du renseignement militaire, travaille pour le Pentagone; le FBI, qui joue un rôle clé en matière de contre-espionnage et d’antiterrorisme, dépend du ministère de la Justice; et le Bureau of Intelligence and Research, en charge de s’assurer que les services de renseignement soutiennent la diplomatie américaine, répond du Département d’État. Même la célèbre NSA, qui constitue, de loin, la partie la plus importante et la mieux financée de la communauté du renseignement aux États-Unis fait, techniquement, partie du Pentagone. Ce n’est pas le cas de la CIA. D’après Hank Crumpton, l’ancien de la CIA, il en résulte «une autorité sans précédent pour les missions secrètes… dans une guerre secrète».

Dure bataille

La CIA a dû batailler dur pour conserver ce pouvoir, même si cela a parfois impliqué de s’opposer à d’autres membres de la communauté du renseignement.

Au printemps 2012, la DIA a dévoilé un projet ambitieux visant à étendre son petit contingent d’espions, baptisé Defense Clandestine Service (DCS). Le lieutenant général Michael Flynn, qui prit la direction de la DIA en été de la même année, fit du projet une priorité absolue. En particulier, il souligna l’importance qu’il y avait à augmenter le nombre d’officiers déployés dans les zones de guerre actuelles ou potentielles afin de collecter des renseignements sur les priorités défensives, comme, par exemple, savoir quelles bases aériennes l’armée américaine pourrait utiliser en cas de crise.

L’idée fut contestée dès le départ, certains représentants de la CIA allant jusqu’à travailler activement au blocage de ce qu’ils voyaient comme un rival potentiel au National Clandestine Service (NCS) de l'agence. Anciennement baptisé Directorate of Operations (un nom que Brennan est en train de ressusciter), le NCS est le bras de la CIA consacré au renseignement humain; il vise à dérober des secrets d’importance stratégique aux organisations et gouvernements étrangers. C’est le cœur de métier de la CIA, la base de sa réputation auprès du public. Aussi, l’agence voit d’un mauvais œil toute tentative du Pentagone pouvant s’apparenter à de la concurrence. «La CIA est très chatouilleuse là-dessus, déclare Joseph DeTrani, un officier retraité de l’agence, qui a jadis officié en tant que consultant senior auprès du DNI. Le côté humain de la chose, c’est leur avantage par rapport aux autres.»

Les porte-parole de la CIA nient que l’agence ait essayé d’empêcher la création du nouveau service d’espionnage du Pentagone. Au contraire, d’après eux, la CIA y avait vu une chance de pouvoir répartir la collecte et l’analyse des flux bruts de renseignements sur les ennemis des États-Unis. Pourtant, plusieurs représentants du département d’État, retraités ou encore en poste, affirment que plusieurs membres de la CIA se sont farouchement opposés à la création du DCS, craignant un possible double emploi entre les deux agences. Flynn dut faire face à une importante opposition au sein de sa propre agence mais «il avait encore plus de détracteurs et d’ennemis en dehors, notamment dans l’autre agence à trois lettres, qui ne pensaient pas que la DIA ait besoin de voir augmenter ses prérogatives en la matière, d’après un employé du ministère de la Défense travaillant en lien étroit avec la DIA. Il y avait constamment des frictions.»

Dans cette bataille rangée, l’une des armes les plus efficaces était le contrôle de la CIA sur d’autres organes moins connus de la bureaucratie gouvernementale. Le projet de Flynn d’envoyer des espions supplémentaires à l’étranger aurait dû être suivi d’une augmentation de postes dans les ambassades américaines, où le DCS aurait pu placer ses agents sous couverture. Le Département d’État impose des limites strictes sur le nombre de ces postes diplomatiques et la CIA a la mainmise sur les postes déjà existants. Bien que ni le Département d’État, ni Langley n’aient officiellement rejeté la demande de la DIA, la lenteur de leur réponse fut un «important élément limitatif», déclare un ancien fonctionnaire du Département d’État.

Ce genre d’affrontements n’a rien de nouveau entre les deux agences, bien que la CIA ait souvent l’avantage en raison du grand nombre de ses anciens placés aux positions clés du gouvernement américain. Deux anciens directeurs de l'agence, Robert Gates et Leon Panetta, sont devenus secrétaires de la Défense après avoir quitté sa tête. Michael Vickers, autre ancien de l’agence qui aurait joué un rôle clé dans les missions secrètes de la CIA en Afghanistan dans les années 1980, a été assistant secrétaire à la Défense pour les opérations spéciales et les conflits de basse intensité de 2007 à 2011, avant d’être nommé sous-secrétaire d’État au renseignement, numéro trois du Pentagone, un poste qui lui donne autorité sur toutes les agences et tous les programmes de renseignements du Pentagone. (Vickers est parti à la retraite fin avril.) L’adjoint civil de Flynn à la DIA, David Shedd, était aussi un ancien de la CIA, tout comme son successeur, Doug Wise.

Michael Flynn partit brusquement à la retraite en août 2014. Moins de six mois plus tard, Vincent Stewart, lieutenant général des Marines, prenait les rênes de la DIA. En mars de la même année, Stewart briefait un groupe d’anciens membres de la communauté du renseignement sur les principales priorités de son mandat de directeur: «regagner» le Congrès, façonner de futurs leaders et améliorer la qualité générale du personnel de la DIA. Il ne parla pas du Defense Clandestine Service.

«De graves craintes au sujet de la CIA»

Par une journée étonnamment belle et chaude de mars 2014, la sénatrice démocrate Dianne Feinstein, alors présidente du Senate Intelligence Committee (Commission sénatoriale dédiée à la surveillance de la communauté du renseignement), s’est avancée sur une estrade en bois dans le bâtiment du Sénat, a jeté un œil à ses notes et s’est mise à proférer une série d’accusations incroyables contre la CIA. L’agence de renseignement, a-t-elle affirmé, avait violé la loi en fouillant les ordinateurs d’employés du Sénat participant depuis plusieurs années à une enquête sur la détention et les tortures subies par des personnes soupçonnées de terrorisme durant le mandat de Bush Jr.

Dianne Feinstein, le 11 mars 2014.REUTERS/Jonathan Ernst

«J’ai de graves craintes au sujet de la CIA, qui pourrait avoir enfreint les principes de séparation des pouvoirs inscrits dans la Constitution des États-Unis d’Amérique, a-t-elle lancé. Cela pourrait avoir porté atteinte au cadre constitutionnel essentiel à une bonne surveillance par le Congrès des activités de renseignement ou de toute autre tâche gouvernementale.»

D’autres démocrates influents ont porté des accusations similaires –Patrick Leahy, sénateur du Vermont, alors président du Comité judiciaire du Sénat, a dit que ces allégations avaient de «sérieuses implications constitutionnelles»– mais ce sont celles de Feinstein qui ont fait le plus de bruit, que ce soit à l’extérieur ou au sein même de la CIA, car la sénatrice a longtemps été considérée comme l’un des plus farouches soutiens de la communauté du renseignement. En 2013, lorsque les premières révélations de Snowden ont été publiées dans les médias, elle avait écrit une tribune dans USA Today affirmant que l’immense collecte d’informations de la NSA faite lors d’écoutes téléphoniques de centaines de millions d’Américains lambda était à la fois «légale» et «un moyen efficace d’empêcher des complots terroristes contre les États-Unis et leurs alliés». Feinstein a aussi vigoureusement soutenu l’utilisation de drones par la CIA pour tuer des personnes suspectées de terrorisme (y compris certaines de nationalité américaine), sans aucune forme de procès ni aucune information sur les activités présumées qui les avaient mises dans le collimateur de l’agence.

La raison de ce revirement est digne d’un scénario de film d’espionnage et résulte d’une suite d’évènements ayant mis à mal une relation de plus de quarante ans entre la CIA et ses «contrôleurs» de Capitol Hill. En 2009, les enquêteurs du Sénat se sont lancés dans une enquête de plus de cinq ans dont est sorti un rapport de 6.000 pages sur les politiques de détention et d’interrogation de l’ère Bush, avec notamment des techniques barbares comme le waterboarding, qu’Obama lui-même a clairement qualifié de torture. Pour mener ces investigations, les enquêteurs devaient utiliser des ordinateurs fournis par la CIA, dans un local de l’agence, dans le nord de la Virginie. Dans son discours-fleuve, Feinstein a accusé la CIA d’avoir illégalement fouillé les ordinateurs des employés qui examinaient les millions de documents hautement confidentiels. Elle a soutenu que ces agissements constituaient une violation potentielle du quatrième amendement de la Constitution –qui protège contre «les enquêtes et les saisies indues»–, du Computer Fraud and Abuse Act (loi sur les fraudes et infractions dans le domaine informatique), une loi de 1986 qui fait de l’intrusion dans les ordinateurs du gouvernement sans autorisation un crime fédéral, ainsi que du décret présidentiel 12333, qui interdit à la CIA de mener des missions de surveillance intérieure.

Les représentants de l’agence, pour leur part, lancèrent aussi plusieurs accusations étonnantes. Ils reprochèrent en effet aux enquêteurs du Sénat d’avoir retiré illégalement plusieurs documents classés qui n’entraient pas dans le champ de l’enquête initiale du Congrès et qui étaient protégés par le «privilège de l’exécutif» (executive privilege). La CIA transmit ces allégations au département de la Justice et le FBI ouvrit une enquête sur les activités des enquêteurs. Pour Brennan, les allégations de Feinstein étaient «mensongères» et «totalement infondées». Feinstein demanda au département de la Justice d’ouvrir une enquête pour savoir si la CIA avait ou non enfreint la loi. En juillet 2014, Brennan finit par admettre que, comme Feinstein l’avait dit, son personnel s’était en effet introduit dans les ordinateurs des enquêteurs sénatoriaux.

Mais le véritable feu d’artifice eut lieu lorsque la Maison Blanche fit une dernière tentative pour limiter l’impact du futur rapport sur les tortures. Montrant clairement sa volonté de défendre l’agence, Obama demanda à Denis McDonough, son chef de cabinet, de prendre l’avion jusqu’à San Francisco afin de prier personnellement Feinstein d’amender d’importantes parties de son rapport. Elle consentit à faire quelques modifications de dernière minute pour faire plaisir à la Maison-Blanche, mais refusa ses autres demandes et fit publier le résumé non confidentiel de son rapport début décembre. Les agissements que les enquêteurs du Sénat avaient découverts étaient, selon elle, «une tache sur les valeurs [des États-Unis] et sur [leur] histoire».

Avalance de détails horribles

Page après page, dans une avalanche de détails particulièrement horribles, le rapport accusait la CIA d’avoir torturé des prisonniers et d’avoir systématiquement trompé le gouvernement Bush, le Congrès et le public à propos de la valeur des renseignements obtenus suite à ces brutalités (les agents menaçaient, entre autres, de violer et de tuer les mères des détenus et procédèrent de force à une «alimentation rectale» sur certains prisonniers). Dans une des sections, le rapport expliquait comment, entre fin 2002 et début 2003, un agent de la CIA qui interrogeait Abd al-Rahim al-Nashiri, un détenu suspecté d’appartenir à al-Qaïda, l’avait menacé avec une perceuse électrique. Dans une autre partie, le rapport arrivait à la conclusion que la CIA avait menti en 2011 lorsqu’elle avait affirmé que les violents interrogatoires des prisonniers d’al-Qaïda avaient permis d’obtenir des informations qui lui avaient permis de retrouver et de tuer ben Laden. En effet, le rapport indiquait que les renseignements avaient été obtenus avant même que les prisonniers soient torturés. Dans les jours qui suivirent la publication du rapport, la CIA convoqua les journalistes à Langley pour une très rare conférence de presse avec Brennan.

Le directeur de la CIA fit quelques concessions. Il désavoua le système de l’après 11-Septembre, qui permettait de détenir et d’interroger sans pitié toute personne suspectée de terrorisme. Il affirma même que certaines méthodes d’interrogatoire étaient «odieuses». Néanmoins, il irrita de nombreux élus démocrates en refusant de reprendre la terminologie d’Obama et d’admettre que l’agence avait utilisé la «torture». Il déclara également qu’il n’existait aucune loi interdisant de manière explicite ce que le personnel de l’agence avait fait aux personnes sous leur garde, ce qui signifiait qu’un futur Président pourrait de nouveau ordonner de procéder à des brutalités sur des détenus si il ou elle le décidait.


 

Ces commentaires déclenchèrent la colère de Feinstein, qui se tourna vers Twitter –alors que Brennan était encore en train de parler– pour contester en temps réel chaque point de son discours. «Le futur président pourrait inverser l’ordre de l’exécutif, réintroduire le programme [de techniques d’interrogatoire renforcé]. Un dispositif législatif est nécessaire», écrivit-elle dans un tweet.

Moins de trois semaines plus tard, Feinstein envoya une lettre à Obama en précisant son intention de présenter un dispositif législatif qui pourrait, pour reprendre ses mots, «combler toutes les failles sur l’usage de la torture» en interdisant à la CIA les longues détentions de prisonniers et en empêchant le personnel de l’agence d’utiliser des méthodes d’interrogatoire non incluses dans le manuel des armées. L’utilisation de techniques d’interrogatoire sauvages comme le waterboarding serait considérée comme une violation de la loi américaine et non plus comme un outil que le Président pourrait simplement autoriser par décret.

Le fait que Feinstein ressente le besoin de rédiger un tel dispositif (voté par le Sénat en juin, mais pas encore par la Chambre des représentants) est un autre signe qui prouve qu’Obama est prêt à accepter les abus commis par la CIA durant l’ère Bush, alors qu’il avait promis d’y mettre un terme en prenant ses fonctions. Brennan, par ailleurs, reste en poste. «[Obama] est le seul à pouvoir me demander de rester ou de partir», a-t-il déclaré en mars 2014. Pour tout dire, le chef de la CIA a endossé un rôle encore plus public en incarnant les tentatives du gouvernement de vendre ses négociations controversées sur le nucléaire avec l’Iran à des législateurs sceptiques et de se défendre contre les critiques qui affirment que le gouvernement ne possède pas de stratégie pour battre l’État islamique.

Feinstein a perdu son poste à la tête de la Commission sénatoriale dédiée à la surveillance de la communauté du renseignement lorsque les Républicains ont remporté les élections de mi-mandat, en 2014, et gagné la majorité au Sénat. Le nouveau directeur de la commission, le Républicain de Caroline du Nord Richard Burr, a affirmé que la CIA n’avait pas été, ces dernières années, l’objet d’une attention publique trop faible, mais plutôt trop importante. «Je ne crois personnellement pas que ce qui se passe dans la Commission sur le renseignement doive jamais faire l’objet de débats publics», a-t-il soutenu devant des journalistes en 2014. Il a déjà mis sa déclaration en pratique: l’une de ses premières décisions, une fois à la tête de la Commission, a été d’écrire à Barack Obama une lettre lui demandant à ce que tous les exemplaires du rapport complet sur les tortures que Feinstein avait envoyé aux diverses agences de l’organe exécutif soient «immédiatement renvoyés». Des experts du privé pensent que Burr agit à la demande de la CIA, qui voudrait s’assurer que les rapports ne seront jamais rendus publics dans le cadre du Freedom of Information Act. Une preuve de plus, pour reprendre les mots d’Obama, que la CIA obtient tout ce qu’elle veut.

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